Avertir le modérateur

dimanche, 30 juillet 2006

Qana, village martyr (chronique du 30 juillet)

Ce 30 juillet aura été fait d'adrénaline et d'horreur. Nous ne l'oublierons jamais.

Partis en convoi avec un véhicule de Sapeurs pompiers, puis avec une ambulance de Saïda –  à tombeau ouvert, filant à 140km/h sur la route côtière dont la vitesse est limitée à 80 –, nous avons pris la route de Qana. Qana, au printemps 1996, avait subi les Raisins de la colère, les avions israéliens ayant commis l'irréparable en bombardant un camp de l'Onu où s'étaient réfugiés plus d'une centaine de villageois. Il y a deux mois, j'étais retourné là-bas avec Enzo, un copain qui bossait au CICR de Beyrouth il y a 8 ou 9 ans. Nous avions visité le site où s'élève aujourd'hui un mémorial. Le guide des lieux, un survivant du massacre, racontait à tous les visiteurs comment cela s'était passé, les bombes au phosphore et celles à fragmentation, ces fameuses frappes dites "chirurgicales". La haine était bien vivace. Elle le sera encore plus depuis la nuit dernière.Nous sommes arrivés sur les lieux en début d'après-midi. Sur place, les sauveteurs et le commissaire du coin nous ont raconté, ont témoigné. Le déluge de feu, 11 heures durant. Les bombes qui coupent préalablement les routes, interdisant d'office aux secours d'arriver à temps, et aux civils de s'enfuir. Les immeubles qui s'écroulent sur ceux qui y avaient trouvé refuge. Des familles entières, des enfants surtout... Comme l'a dit le commissaire, ils ne pouvaient pas ne pas être au courant de "qui" il y avait dans certains immeubles, les drones de reconnaissance passant des journées entières à photographier les lieux.

En repartant de Qana, nous avons suivi l'ambulance qui nous servait de poisson-pilote, zigzaguant sur la route au gré des cratères d'obus. Direction l'hôpital public de Tyr. Garé dans une ruelle, un grand camion frigorifique attendait. Des pompiers ont ouvert les portes arrière. Et comme nous avions sympathisé avec eux, ils me firent "l'honneur" d'être le premier photographe à monter dans le camion. Il y faisait froid. Il y avait surtout l'odeur. Ça puait la mort. Parterre gisaient des cadavres emballés dans des couvertures et dans de grands sacs en plastique transparent. Les pompiers ont ouvert les deux premiers. Une petite fille de 3 ou 4 ans, les yeux collés et le sang coagulé sur la joue. Puis un garçon, de même pas 2 ans. La tête violette, la tétine encore autour du cou. Il y avait cette putain d'odeur, insoutenable. Et ces petits corps. Ça aurait pu être mes filles. Et là, j'ai déclenché l'appareil photo. 100 fois, 1000 fois. Il me protégeait. Certains diront que je suis une mouche à merde, d'autres que j'ai fait mon boulot. J'hésite moi-même encore. Puis l'odeur m'a jeté dehors. J'ai sauté du camion, j'ai fait quelques pas pour m'écarter de la foule qui, même à l'extérieur, se bouchait le nez. Je me suis accroupi contre une voiture et j'ai pleuré. J'ai pas honte de le dire. C'était trop. Après ça, j'ai repris le volant, muet. On a fait la route jusqu'à Saïda, puis jusqu'à Beyrouth, le tout par les petites routes de montagne. Elle est si belle la montagne libanaise.

(les photos prises à Qana sont consultables sur l'album photos, certaines d'entre elles n'ayant pas leur place sur une page d'accueil) 

samedi, 29 juillet 2006

Contes de la misère ordinaire (chronique du 29 juillet)

Vous n'êtes jamais allé dans un camp de réfugiés palestiniens? Suivez le guide.medium_EntreeDuCamp.jpg

Aujourd'hui, nous allons vous raconter quelques courtes histoires. Aujourd'hui, nous sommes allés dans le plus grand camp de réfugiés palestiniens de Beyrouth, celui de Borj el-Brajné. C'est vrai, tout le monde parle du Hezbollah depuis 2 semaines, on en oublierait presque l'autre "acteur" de la scène libanaise... Et ces deux sujets sont intrinsèquement liés. Dommage qu'on l'oublie dans les journaux...

Voici l'histoire d'Amina

Amina a 76 ans, et cela fait 57 ans qu'elle vit dans ce camp de réfugiés. Elle n'avait que 18 ans lorsqu'elle dut quitter Saint-Jean d'Acre en Palestine, avec pour seul bagage un panier porté sur la tête et contenant ses deux petites filles. Un jour de  1982 (lors de l'invasion israélienne), des soldats ont fait irruption dans sa maison, lui demandant si les 4 jeunes gens présents étaient ses fils. Elle a répondu oui. Les soldats les ont emporté avec eux, le plus jeune n'avait que 13 ans. Elle ne les a jamais revus. Et aujourd'hui encore, à chaque fois qu'elle entend quelqu'un frapper à la porte, elle pense que cela pourrait être eux. medium_Amina.jpgDans son salon, sous les 4 portraits de ses fils, un poster avec le portrait de Hassan Nasrallah fait bonne figure. Amina pense que le chef du Hezbollah est son seul recours, que lui seul pourra faire libérer ses fils. Comme tous les enfants des peuples arabes emprisonnés en Israël. Et Amina fond en larmes parce qu'elle ne comprend pas pourquoi cela lui est arrivé. "Si encore on avait quelque chose à se reprocher, je pourrais accepter ça. Mais quel danger représentait mon fils de 13 ans?" A moins d'être extrêmement cyniques, difficile de trouver quoi lui répondre.

Voici l'histoire de  Bilal

Bilal, lui, est arrivé à Borj el-Brajné il y a 10 jours, avec une grande partie de sa famille, 25 personnes au total dont 16 enfants (pas tous les siens). Tous vivaient dans un petit village, à 25km de Tyr, près de la frontière israélienne. Sous la violence des bombardements, ils se sont réfugiés dans une école chrétienne qui subit peu de temps après un déluge d'obus. La directrice de l'école y trouva la mort. medium_Bilal.jpgNe sachant plus où aller, la troupe repartit vers un camp palestinien, espérant y trouver un peu de calme. En vain. C'est donc à pieds qu'ils prirent la route du nord. Dans les faubourgs de Beyrouth, c'est dans ce camp palestinien qu'ils purent se poser. Bilal est chiite, les Palestiniens sont sunnites. Mais ici, tout le monde s'en fout. Ils se sentent Arabes avant tout. Les Palestiniens leur ouvrirent une maison, leur donnèrent à manger et de quoi se vêtir. Solidarité de réfugiés. Mais Borj el-Brajné n'est qu'à quelques mètres de Dahyé (voir mail collectif du 22 juillet, "Beyrouth ya Beyrouth!"). Bien que le camp n'ait pas été bombardé directement, 4 personnes y ont trouvé la mort. "Peut-être que la prochaine tombera ici. Ils s'en foutent du moment qu'ils tuent des Arabes", soupire Bilal, résigné et à bout de ressources.

Voici l'histoire d'Ali

Ali est né à Borj el-Brajné. De la Palestine, il ne connaît que les posters de la mosquée d'Al-Aqsa, les souvenirs des anciens et les images de la télé par satellite. Oui, même dans le camp, toutes les maisons ont trouvé le moyen de recevoir les ondes venues du ciel. Ali a un gros flingue à la ceinture, et un visage de tueur sympatoche. medium_Ali_LeChef.jpgUne fois la glace brisée, il sort de sa réserve, et est content de nous parler, tout en nous gratifiant d'une visite guidée, insigne privilège dans ce camp où les journalistes ne sont pas les bienvenus. Au passage, Ali salue les vieux comme les jeunes, règle les différends, et surveille le ciel. "Nous sommes beaucoup à espérer une invasion terrestre. Parce que dans les airs, ils sont très forts, mais sur le terrain, ils trouveront à qui parler." Ce qui contredit très exactement ce que le chef du camp nous avait affirmé. Pour Ali, cette guerre permettra peut-être de changer les choses. Car pour lui, cela fait trop longtemps que les Arabes – et en particulier son peuple – sont oubliés et méprisés par le monde. "Cela fait des années que nous souffrons et personne n'a jamais rien fait pour nous. Libanais et Palestiniens, nous sommes frères et nous nous battons pour une cause commune: la justice. Cela fait un mois que deux soldats israéliens ont été enlevés et regardez ce qu'il se passe. Cela fait 25 ans que des milliers de personnes ont disparu en Israël, dans l'indifférence générale. Cela ne doit plus continuer comme ça."

Tous se sont mis en quatre pour nous recevoir, dans la mesure de leurs pauvres moyens. Sirops, sodas, café au choix... Ici, même les plus démunis n'ont pas perdu le sens de l'hospitalité. Et avec le sourire s'il vous plaît.

"History repeats itself", comme dit la chanson. Chassés de Palestine, les Palestiniens ont joué les déclencheurs dans la guerre du LIban au début des années 70, et dans l'invasion de 1982. On ne va pas vous refaire l'explication de ce qui se passe aujourd'hui, mais une conclusion s'impose: il est absurde de vouloir dissocier ces trois éléments qui s'affrontent en boucle. La paix en Israël et au Liban ne passera que par la création d'un Etat palestinien VIABLE et SOUVERAIN. CQFD

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu