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lundi, 11 décembre 2006

Le Hezb, Aoun et le pouvoir

medium_aoun.jpgPuisque David a décidé de mettre les pieds dans le plat (sacré mais guère sucré) du Généralissime, je vais en remettre une couche.

En effet, le Hezbollah est en position de force pour les raisons mentionnées dans le post précédent, mais aussi par la possession d'un arsenal pour le moins conséquent. Cet arsenal compte dans l'absolu, non parce qu'il pourrait servir contre des Libanais, mais parce qu'il donne au Hezb les moyens d'imposer ses choix de politique étrangère au pays. L'exemple le plus frappant en a été donné cet été, alors que Nasrallah s'était lui-même engagé à "ne rien faire qui puisse mettre en péril la saison touristique" tellement attendue par une économie à bout de souffle. Certes, tout au long de cette guerre, nous avons nous-mêmes défendu le droit du Hezb à riposter face à une agression barbare et disproportionnée. Nous l'avons fait non parce que c'était le Hezbollah, mais parce que l'essentiel était alors de défendre le pays. J'estime toutefois que cela ne dédouane pas le Hezbollah de sa responsabilité vis-à-vis d'un gouvernement dans lequel il avait des ministres.

Le Hezbollah est par ailleurs en position de force en raison de sa popularité et de la loyauté de ses partisans. Pas plus tard que samedi, Hussein Hajj Hassan, député du Parti, me disait bien en face qu'il "ne demandait pas le pouvoir parce qu'il l'avait déjà" (sic). Il demandait la participation de toutes les parties afin qu'aucun  des camps ne puisse prendre de décision sans l'accord de l'autre. Un détail cependant: dans ces conditions, quel est le rôle du Parlement qui est justement supposé jouer le rôle de levier contre le gouvernement?

Bref, sur le principe, pareil consensus serait idéal (bien que difficilement applicable dans la pratique). Mais il faut le replacer dans le contexte. Le Hezbollah ne s'en réfère clairement pas au gouvernement lorsqu'il prend des décisions (on l'a vu cet été), un refus au niveau du conseil des ministres ne l'arrêterait pas. La finalité consiste donc à bloquer certains processus. Lesquels, devrait-on demander? De plus, ce droit de blocage, il en dispose déjà dans les faits, via:

1. un président du Parlement qui lui est acquis et qui dispose de cette prérogative hallucinante de pouvoir non seulement fixer l'ordre du jour de l'Assemblée mais aussi de refuser de la réunir, comme il le fait actuellement concernant le projet de tribunal international (mais ce n'est qu'un exemple parmi beaucoup d'autres).

2. un président de la République qui peut bloquer tout projet de loi  ne lui convenant pas (idem pour le tribunal international). L'exemple des cohabitations Mitterrand/Chirac en France, un peu du même ordre, a été probant en termes d'inefficacité! 

Concrètement, l'opposition maîtrise déjà deux pôles de pouvoir sur trois. On est donc en droit de se demander ce qu'une minorité de blocage au gouvernement changera, si ce n'est contrôler l'ensemble des acteurs institutionnels! Il n'y aurait pas "partage des pouvoirs" comme annoncé, mais mainmise totale.

On peut aussi s'interroger sur le bien-fondé du recours à la rue sous prétexte que le gouvernement n'est pas représentatif de la majorité. Beaucoup font un parallèle avec une hypothétique crise de ce genre en France. Que je sache, dans un pays démocratique, lorsque une opposition n'est pas satisfaite, elle attend la prochaine échéance électorale pour sanctionner le gouvernement (cela s'appelle l'alternance, non?).

Bien sûr, ces considérations ancrées dans le respect du droit et des lois sont nettement moins séduisantes que des idéaux de liberté, d'union nationale (et même d'amour, selon le nº2 du Hezb, Naïm Kassem). Mais ce n'est pas - seulement - avec de belles idées et des principes charmants mais nébuleux que l'on bâtit dans la solidité. Cela s'appelle du populisme. Le procédé des manifestations de masse constitue un précédent, une "jurisprudence", dangereux. Et si Aoun fait référence au mouvement populaire de l'Ukraine, il oublie de mentionner qu'un an plus tard, le nouveau pouvoir s'est effondré, faute de réelles bases politiques.

Pour revenir au père Michel, je rappellerai aussi qu'il n'a pas le monopole de la résistance. Je n'ai strictement aucune affection pour les Forces Libanaises, mais il me semble que Geagea et ses partisans ont aussi payé leur tribut au combat pour la liberté du pays. Eux aussi ont été battus, exilés, emprisonnés. Sans doute ont-ils  beaucoup de choses à se reprocher aussi, mais la méthode Aoun a-t-elle été  irréprochable? Et, ironiquement, pendant la guerre civile, la "résistance" qui désigne aujourd'hui le Hezbollah, concernait alors les Forces Libanaises. Ces FL de Bachir Gemayel avec lesquelles Michel Aoun s'entendait si bien qu'il avait lui-même aidé à préparer un plan de coup d'Etat afin de faire accéder Bachir à la présidence... Et comme JiPé le fait remarquer dans un de ses commentaires, les prisonniers libanais en Syrie sont oubliés...

Enfin, et cela je le dis pour moi, je trouve positivement indécent de la part de Aoun de récupérer l'assassinat de Gebran Tueini dans son discours d'hier, pour accuser le gouvernement d'incompétence. Un Gebran Tueini qui l'avait soutenu inconditionnellement en 1989, qui avait été profondément blessé par son revirement de 2005 et qui n'aurait pas apprécié d'être ainsi manipulé. Que je sache, il y a bel et bien un camp dans lequel les gens sont tués, et un autre où l'on donne des leçons. Ce camp compte des gens comme Frangié qui a tout de même déclaré un jour: "Je peux me passer de mes enfants mais pas de la Syrie." Et ce n'est pas parce que Aoun a "pardonné" comme il dit, que cela les blanchit. 

Pour le "Skoto" de l'aéroport, certains ont trouvé cela drôle. Cela l'est peut-être en effet. Mais pour sa première parole publique sur le sol libanais après un exil de 15 ans, je trouve cela pathétique.

Une dernière chose: je me demande quand même comment Aoun, en tant que héraut de la lutte pour la souveraineté libanaise, vit le fait que "l'envoyé spécial du secrétaire général de la Ligue arabe ait été informé à Damas que le chef du Hezbollah accepte les propositions que la Ligue arabe lui a soumises."

Commentaires

Petit lien qui fait froid dans le dos... un condensé des discours de Nasrallah sur ces derniers mois (sous-titré en anglais)

http://www.youtube.com/watch?v=j7dJTll12nY&mode=related&search=%3CBR%3EJust

quelques interrogations: peut-on vraiment discuter avec ces gens-là?
Le document d'entente CPL/Hezb servirait-il à qqchose, ou bien le Hezb se paye la tête de Aoun (notamment au sujet des armes)?
Qui se sert de l'autre?

Écrit par : JiPé | mardi, 12 décembre 2006

1ere remarque: si aoun voulait etre president, en 90 les syriens lui avaient proposé le job contre son acceptation des accords de taef 2 semaines avant le 13 octobre.

2ème chose: son alliance avec le hezbollah me rappelle le livre 'les chroniques du liban rebelle' sur les evenements de 88 à 90 justement de Rondeau et on trouve dans ce bouquin beaucoup de raisons (dont déjà au premier paragraphe) qui font que je pense qu aoun a plus confiance dans le hezbollah que le reste des gangs.
une remarque à coté c est que le liban a été le terrain de bataille des enjeux régionaux et aujourd'hui encore il l'est. La question serait de savoir est ce qu'on veut voir des minijupes, des tchador de téhéran ou des hijab à la mode saoudienne ou mme d'afghanistan, la syrie faisant parti des victimes futures de ce jeu d'axes simplement parce que son régime agonise depuis le retrait syrien.

3ème remarque: il y aurait une rumeur (donc a mettre en parenthèse) que certains politiciens auraient proposés le poste de président à aoun contre l'implantation des palestiniens et contre le désarmement du hezbollah par la force, ce a quoi aoun aurait repondu la présidence, mon dernier soucis si c est pour faire la guerre. Cette rumeur m'a été rapportée par quelqu'un qu'on ne peut dire comme étant pro aoun

4ème remarque: comme disait un journaliste israélien il y a 2 jours sur RFI, c'est une erreur de considérer le hezbollah comme en entité unis, on ne connait pas le hezbollah, il est difficilement infiltrable, cependant ce journaliste, comme je le faisais remarquer personnellement il y a plus d un ans sur mon ancien blog qu'au sein du hezbollah on devrait voir une aile pro iranienne, une aile pro syrienne qui ont mené la politique du mouvement chiite, une aile pro chiite irakienne en ce moment en constitution qui fera pencher la balance et une aile pro libanaise qui a gagné du poid avec le dernier conflit à mon avis et qui est plus aujourd hui à la recherche d'un role plus important et notamment est à l origine de l entente avec le CPL d'un coté contre à l epoque l'avis de téhéran d'ailleurs.

5ème remarque plus générale (jeu de mot), comme je le disais déjà ce matin à d autres personnes, il y a quelque chose de passionant en ce moment qui pourrait aboutir à une remise en cause de l ancien pact national (datant de 43 entre chrétiens et sunnites) qui a cessé de fonctionné avec la guerre de 75 à 90, et rappelons q'avant cela les pactes précédents étaient entre druzes et chrétiens le long du 19 ème siècle.
Je ne suis pas sectaire mais on est un dans système sectaire et donc on prendre en considération le système dans lequel on est.
Ce nouveau pacte national entre chiites et chrétiens est le résultat de la mise en place de nouvelles équations politiques et notamment le poid démographique aujourd'hui indéniable des chiites au Liban et la remise en cause du leadership sunnite après le retrait syrien et après la remise du leadership maronite en 75, les tensions actuelles reflétant plutot la non acceptation par le futur principalement sunnite de cette nouvelle réalité.
d'ou en fait une remarque l'année derniere d'alexandre adler qui disait que rafic hariri aurait chercher à echanger le poste de premier ministre sunnite avec le poste de président de la chambre chiite, si cela etait vrai, on constate que l ancien premier ministre etait de fait déjà au courant des changements en cours alors que son fils à l heure actuelle s'accroche à une réalité passée.

La ou les médias et les analystes politiques ou même hommes politiques ne peuvent comprendre qu on est à la veille de grands changements d'équations politiques intra libanaises et s'accrochent à décrire voir à agir avec des équations qui ne sont plus valables.

les choses sont donc beaucoup plus compliquées que décrites dans ce billet et on ne peut que commencer à comprendre le raisonnement du jeu en cours qu'avec une vision globale du MO, du passé mais aussi des scènarios à venir et malheureusement le public ne peut le comprendre

Écrit par : frencheagle | mardi, 12 décembre 2006

Pour frencheagle: il est évidents que les choses "sont donc beaucoup plus compliquées que décrites dans ce billet" mais ce billet, justement, ne visait pas à expliquer les sources réelles de la crise libanaise actuelle et ses multiples ramifications. Il se voulait une réponse rationnelle à l'argumentaire "démocratique et institutionnel" simpliste dont l'opposition se sert actuellement pour arriver à ses fins. Quelles que soient ces fins... Ce n'est pas la même chose.

Écrit par : Nat | mardi, 12 décembre 2006

Nat:

je ne suis pas d'accord sur la base déjà de la logique institutionnelle. Le Liban n'est pas comparable à la 5ème république francaise, le Liban est un régime parlementaire, le véritable centre du pouvoir c est le président de la chambre et non le président dont le role a été dépouillé suite aux accords de taef qui rappelons le à été imposé par l'étranger.
Si on voulait comparer le liban à un modele étranger, la 4ème république francaise et son instabilité politique, le cout de la dette de la reconstruction et l hyper inflation qui en a résulté serait à mon avis préférable. Ajoutons à cela le carquant confessionnel et on obtiendra le Liban et plus particulièrement ses problèmes.
Cependant est ce que le cadre institutionnel permet la démocratie? est ce que la constitution libanaise est démocratique ou sommes nous dans un cadre de dictature parlementaire ou le parlement élit le président, le président de la chambre , donne la confiance au gouvernement, ce n 'était que ca, ok ca passerait mais le parlement a dénaturé la loi électorale depuis 1958 ou la circonscription était unique par parlementaire. On a eu droit depuis 58 à des cuisines électorales au profit principalement de ceux qui étaient au pouvoir.
Depuis 58 d'une certaine manière le pouvoir libanais s'est délégitimisé. Donc beaucoup de choses en 58 qui ont pourris la situation de telle manière qu on en est aujourd'hui la.

L'année derniere le 14 mars était populiste mais faute d'avoir remis en question le systeme, en relégitimisant lahoud, en créant un gouvernement avec le Hezbollah, il a commis de nombreuses erreurs qui lui ont fait perdre beaucoup de crédits parmi la population. La suite du mouvement comme la manifestation de dimanche dernier le prouve et je ne veux pas rentrer dans des détails de chiffre mais un fait à voir, on a eu une véritable marée humaine et cette population il ne faut pas la marginaliser, parce que marginaliser augmente la pression et les tensions internes dans le pays jusqu'a aboutir au pire, le contexte historique le prouvant amplement doit nécessairerement conduire le 14 mars a une remise en question de sa légitimité en rapport avec les erreurs commises et la grande faute d'avoir mis un des principaux interlocuteurs de 2005 de coté lors des elections legislatives pour s'allier à l époque avec le Hezbollah.

Le 14 mars paye la somme de toutes ses erreurs et espérons que pour parodier Tom Clancy, on n'arrivera pas à la somme de toutes les peurs

Écrit par : frencheagle | mardi, 12 décembre 2006

Merci à tous les deux pour la qualité didactique de ces articles. Et du ton très libre utilisé. C'est salvateur. Je communique cette adresse à ceux que je sais être intéressés par la question libanaise. Avec toute mon amitié. Je vous embrasse. Xof

Écrit par : christophe Le Sourt | mardi, 12 décembre 2006

Le président libanais peut-il dissoudre le parlement comme en France ? J'ai lu quelque part (mais je ne suis pas un spécialiste) que suite à Taëf, il n'avait plus ce pouvoir (ou qu'il devait demander la dissolution au gouvernement).
Autre chose, qu'en est-il des motivations des gens qui manifestent et de ceux qui veulent que ce gouvernement tombe ? J'avoue que j'ai un peu de mal à voir ce que ce gouvernement a de pire que les autres et en quoi on aurait plus d'espoir dans un gouvernement où toute action serait bloquée. Qu'en est-il de son court bilan gouvernementale ? Un libanais me disait que les taxes avaient trop augmentées (il me semble qu'elle sont pourtant assez faible dans un pays très peu social comme le Liban).
De plus, je ne pense pas que les gens manifestent juste parce qu'ils croient le gouvernement inféodé aux puissances occidentales.
J'avoue que le message des manifestations anti-occupation syrienne de 2005 était assez clair alors que celui-ci est plutôt obscure.

Écrit par : jerome | mardi, 12 décembre 2006

non il ne peut pas dissoudre actuellement le parlement (suite aux accords de taef) il le pouvait avant.
la seule manière de dissoudre le parlement c'est d avoir les 2/3 de celui ci qui démissionnent (ce qui ne sera jamais le cas)

les raisons? je pense qu'il s'agit plutot d'une suite d'erreurs qu a commis le mouvement du futur en s alliant avec le hezbollah au cours des dernieres élections législatives, en relétigimisant lahoud en formant avec lui et le hezbollah un gouvernement etc... a force de s'etre mis tout le monde à dos ... ils en payent aujourd hui le prix

Écrit par : frencheagle | mercredi, 13 décembre 2006

Les commentaires sont fermés.

 
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