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dimanche, 01 juillet 2007

A ma place

Me voilà de retour après un très bref séjour en France, le premier en presque six ans. Et comme toujours, en retrouvant le sol libanais, j’ai ce profond sentiment de rentrer chez moi, en dépit des 25 années passées dans l’Hexagone où chaque voyage fait office de piqûre de rappel. Il y a tout de même de quoi se poser des questions sur mon état mental…

medium_arretbus.jpgLes choses ne changent guère au royaume des fromages qui puent: la caissière qui ne répond pas à votre bonjour sous prétexte «qu’elle l’a déjà dit une fois mais qu’on ne l’a pas entendue, alors elle, quand elle a déjà dit bonjour, elle ne répète pas». Le serveur qui refuse de vous asseoir à telle table parce que «comme il est tout seul, y peut pas être partout à la fois». La vendeuse qu’un client étranger, parlant mal la langue de Molière, exaspère parce qu’il ne connaît pas les galettes de sarrasin, «en voilà encore un de bien, tiens!»… Mais, évidemment, la France ne se limite pas aux Parisiens ronchons et aux tempêtes de pluie glaciale un 25 juin au soir, loin de là. Vivant dans le bordel libanais, j’étais en admiration devant la ponctualité des transports publics, les panneaux électroniques dans les bus indiquant le nombre de minutes jusqu’au prochain arrêt, la rapidité d’Internet et le nombre des services disponibles… Tranquillement assise dans mon bus, je cogitais aux affiches vantant les mérites des nombreuses publications ayant vu le jour depuis que j’avais quitté la France en 1995, Têtu (le magazine gay) m’ayant particulièrement scotchée. On perd l’habitude d’une telle liberté dans un pays conservateur (en apparence) comme le Liban. Du coup, assise dans mon bus comme je le disais, je m’émerveillais sur la facilité apparente, ou tout du moins logistique du quotidien français. En plus, il faisait beau. Et les larmes me sont montées aux yeux car brusquement, le Liban m’a manqué viscéralement. J’ai été reçue royalement en France, par ma famille (dont je n’avais pas vu certains membres depuis 15 ans) et par les rares amis que j’ai pu voir au cours de ces trois jours. Les gestes familiers me sont revenus très vite. Ou tout du moins certains. Car il y a aussi eu cette jeune fille qui avait attendu le bus à côté de moi, en sanglotant. Personne ne lui avait parlé pendant les cinq bonnes minutes où j’étais assise auprès d’elle. L’un avait le nez plongé dans son journal (20 Minutes, justement), l’autre était absorbé par son iPod. Moi en grande sentimentale que je suis, je lui avais simplement demandé si ça allait, et elle m’avait envoyé promener. Ha, la solitude des mégalopoles…

Mais comme j’ai dû l’expliquer au moins 25 fois en quelques heures à mes proches français et inquiets, je ne me vois pas troquer ce foutu pays pour le confort de l’Occident. Parce que j’y suis à ma place, tout simplement. Je ne me cacherai pas derrière mon petit doigt: il y a quelque chose de masochiste là-dedans. En France, nous aurions les allocations, le chômage et les congés payés (congé? Ça veut dire quoi, déjà?), sans compter l’école gratuite et une sécurité relative. Notre vie n’est pas facile au Liban, loin s’en faut. Les lendemains sont incertains, les pressions permanentes et tout y est compliqué. Une amie m’a dit un jour que je me comportais comme une femme battue, mariée à un ivrogne mais qui reste avec lui parce que «quand il arrêtera de boire, ce sera merveilleux». Et qui, en attendant, continue de recevoir des baffes. Le Liban a cet effet-là sur beaucoup de monde. Mais ici, nous voyons en une année ce que d’autres peuvent passer une vie entière sans connaître: l’événement, l’Histoire qui s’écrit sous nos yeux, toutes ces choses qui vous font prendre conscience de la valeur de chaque instant vécu, de la vie quoi.

Cela dit, j’ai bien conscience que je n’en dirais peut-être pas autant si j’avais perdu quelqu’un de cher ici, comme cela a été le cas de tant de Libanais. Comme ce copain que j’ai revu en France justement. Il était arrivé en France il y a plus de 15 ans avec ses frères et sœurs. Ils avaient débarqué de l’avion  sans rien, fuyant le massacre de leur village au cours duquel leurs parents avaient été assassinés sauvagement. Aujourd’hui, ce garçon est marié à une Française, il a un petit bébé et s’est battu pour se faire une situation. Il a réussi, clairement, mais la blessure est toujours là, qui lui fait rejeter tout ce qui pourrait d’une manière ou d’une autre lui faire regretter le Liban. Le simple fait de parler positivement de son pays natal le fait réagir avec une sorte de virulence épidermique, ce que je peux comprendre.J’en ai vu arriver en France, des jeunes Libanais fuyant l’horreur de la guerre. Je n’oublierai jamais Assaad, ce jeune tombeur de 23 ans qui faisait tourner les têtes à Kleiat, dans la montagne, et croquait la vie à pleines dents. Son père l’avait expédié à Paris pendant la guerre Geagea-Aoun en 1989, lorsque les murs de leur maison s’étaient effondrés autour de la famille recroquevillée dans un cagibi. Il s’était retrouvé dans un foyer lugubre à Cachan, à jouer les manutentionnaires dans un supermarché. Il s’en est sorti, lui aussi, mais au prix de quelle détresse… Si j’avais à vivre cela, peut-être regarderais-je le Liban différemment.

Aujourd’hui, les choses sont différentes, nous n’en sommes pas au même point qu’en 1989. Mais les jeunes s’en vont encore, s’enfuient toujours vers des horizons plus dégagés. Et avec eux, c’est un pays qui se vide de sa sève. Entendre Tarek, un jeune et talentueux musicien qui jongle entre trois boulots et l’université, préparer son départ vers Amsterdam à la rentrée parce qu’il ne se voit aucun avenir au Liban, me fend le cœur. Mais là encore, je le comprends…

Pourtant, je reste. Enfin, nous restons, devrais-je dire. Heureusement, David et moi sommes sur la même longueur d’onde à ce niveau. Nous savons que partir n’est pas une solution: quand ce pays fait partie de vous, vous l’emmenez tout simplement dans vos bagages avec le manque en prime. Nous sommes toujours là parce que nous le pouvons encore donc et parce qu’il faut bien qu’il y en ait qui restent. 

Commentaires

Et voilà résumé en quelques lignes ton état d'esprit. Nous avons eu l'occasion d'en discuter dernièrement et comme je te comprends !

Je suis en France et effectivement bien installé. La vie est belle, bien réglée, sans surprise. J'ai pourtant par moment ce sentiment de ne pas me battre pour ce Liban que nous aimons tant. Quelque fois un sentiment de trahison même. Pas simple à gérer et quelque fois psychologiquement déroutant (ou beyrouthant). Comment oser continuer à me plaindre et à essayer de donner des avis, des conseils alors que moi-même ne suis pas impliquer directement dans la vie libanaise et reste en France sans rien faire. Pas simple !

Bref, des fois, je vous trouve fous, toi et ta petite famille. Mais ce n'est que par moment. Le reste du temps, je vous admire et me dis que le Liban, vous devez probablement l'aimer beaucoup plus que moi...

Écrit par : Pierre | lundi, 02 juillet 2007

Très émouvant Nathalie... Je ne peux que féliciter ton courage, amour, et espoir dont tu regorges pour ce petit pays, qui attire tellement l'attention de la planète toute entière. Il est vrai que le pays du Cèdre saigne aujourd'hui, en raison des multiples blessures qui lui ont été infligées durant ces derniers mois, mais comme tu l'as dit, les jeunes doivent tant bien que mal rester afin de mettre un terme à cette effusion de sang.. Malheureusement je les comprends lorsque je vois tout autour de moi, des jeunes dîplomés en droit, génie civile et autre, travailler dans des fast-food ou même rester au bercail, tout simplement parce que la politique a voulu que ce soit de la sorte... Personnellement, j'ai quitté le 1er Janvier 2007 le Congo ou je travaillais afin de revenir dans mon pays, et sincèrement je ne regrette pas ce que j'ai fait, car un jour ou l'autre, je le sais : mon pays s'envolera vers la destinée qu'il mérite ; Celle du progrès, de la stabilité, et de l'indépendance ! Merci à vous pour votre excellent site... A la prochaîne :) Ciao!!

Écrit par : Houssam | lundi, 02 juillet 2007

Magnifique caricature de la France, mais ce n'est pas en passant 3 jours a Paris que l'on peut se permettre de faire un jugement objectif sur notre beau pays. Je trouve encore plus attristant les francais de l'etranger qui denigrent leur propre pays que tous ces parisiens mal-polis. Bref si la France ne te plait pas tant mieux car tu ne lui manques pas du tout, et encore moins chez nous dans le sud. Hormis cela, j'imagine que le Liban est un pays magnifique mais malheureusement totallement instable. Alors, nous savons que les gouts ne sont pas universel, et bien pour ma part je prefere vivre dans un pays ou je n'ai pas peur de sauter en allant acheter mon pain. Bonne continuation, continuez a nous parler du Liban mais sans denigrer la France (qui ne s'arrete pas a Paris Dieu merci)!

Écrit par : Ladidj | lundi, 02 juillet 2007

@ Ladldj

Quelle rancoeur! Je ne crois pas avoir "dénigré" la France, comme tu dis. D'ailleurs, je reprends tel quel ce que j'ai écrit: "Mais, évidemment, la France ne se limite pas aux Parisiens ronchons et aux tempêtes de pluie glaciale un 25 juin au soir, loin de là. Vivant dans le bordel libanais, j’étais en admiration devant..." etc. Ce qui rejoint ce que tu dis, il me semble! Que le Liban m'ait manqué ne signifie pas que "la France ne me plaît pas". Elle me plaît moins que le Liban (où je vais aussi acheter mon pain sans avoir peur de sauter, soit dit en passant), c'est tout.
Quant à savoir si je ne lui manque pas du tout, peut-être que si tu me connaissais davantage, je te manquerais un tout petit peu, qui sait... :)
Allons, il n'y a pas de quoi se fâcher car dans le fond, nous sommes d'accord. Merci de nous lire.

Écrit par : nathalie | lundi, 02 juillet 2007

@Houssam

courageux de ta part d'être revenu au Liban au moment où tout le monde en partait, et en plus de ne pas avoir de regrets. J'espère que tes voeux pour le Liban se réaliseront et que nous serons là pour le voir.
Merci de nous lire et bon courage.

Écrit par : nathalie | lundi, 02 juillet 2007

Excellent choix, Nathalie, pour l'abri de bus ! Ce sont bien ceux de la rue de Chateaudun qui sont les plus beaux !

Écrit par : SJM | lundi, 02 juillet 2007

Le commentaire de Ladidj est complètement idiot, oublie-le. Tu as rédigé un très beau post avec lequel je ne suis pas du tout d'accord. Continue.

Écrit par : WIL | mardi, 03 juillet 2007

exellent post , qui m'a mis les larmes aux yeux !
j'ai deux pays : la france ou je suis née et ai vecu 49 ans et l'Egypte mon pays d'adoption ou je vis depuis 14 ans . je rentre en france 2 fois par an et j'apprécie de pouvoir dire ce que je veux , de m'habiller comme je veux de manger du boudin et du camembert , de revoir les copains !mais au bout d'un mois l'Egypte me manque !quand je suis ici j'ai envie d'étre là bas et quand je suis là-bas j'ai envie d'étre ici ! ha si il pouvait exister un pays qui rassemble les bons cotés de mes deux pays !!!

Écrit par : josiane | mardi, 03 juillet 2007

@ WIL
"Continue" à ne pas être d'accord avec toi ou à rédiger? :)

@ josiane
Ha, le déchirement d'être de deux pays, que ce soit de naissance ou de coeur. Liban, Egypte ou ailleurs, les manques sont les mêmes (surtout côtés bouffe et copains, en ce qui me concerne!). Mais aussi quelle richesse de vivre des cultures différentes. Entendre mes petites filles parler anglais, français et arabe me fait toujours sourire, moi qui suis née au Liban de mère libanaise mais qui ai dû passer quatre ans à la fac en France pour apprendre l'arabe.

Écrit par : nathalie | mardi, 03 juillet 2007

Pour ma part à chaque fois que je viens au Liban des mon arrivé a l'aéroport je me sens pris d'un de ces espece de bonne humeur je me sens tellement bien, je me sens vivre. C'est un pays que j'aime beaucoup pour ses habitants son climat sa nourriture.
Un pays ou les gens sont chaleureux et disent bonjour... Je dois dire que même dans certains quartiers mal famés (enfin réputés mal famés car tenu par le Hezbollah) j'ai pu m'y promener sans cette peur au ventre que j'ai en traversant certains quartiers pres de chez moi.
Les seuls hic dans la vie de tous les jours c'est la conduite deplorable des libanais. Et aussi peu etre un orgueil demesuré parfois (en cas de dispute le premier pas pour la reconcilitaion est difficile au soit disans nom de l'honneur :'( )
Le liban pourrait etre le pays ideal s'il netait aps le champs de bataille de la guerre des autres
Puis ptete ce qui me gene c'est les conditions de travail peut être. Et puis l'education...
C'est pourquoi j'ai decidé de fonder ma famille avec ma fiancé libanaise ici en France avant de retourner au liban a la retraite car c'est le pays ou j'ai decidé de finir ma vie

Écrit par : Vincent | mardi, 03 juillet 2007

Nat : continue.

Écrit par : WIL | mardi, 03 juillet 2007

Merci Houssam pour ton message qui m'a permis de connaître ton blog.

Écrit par : SJM | mardi, 03 juillet 2007

Merci à toi SJM et Nathalie... A la prochaîne j'espere :)

Écrit par : Houssam | mercredi, 04 juillet 2007

merci Nathalie.
tu m'as donne envie d'ecrire a nouveau.

Écrit par : elite | mercredi, 04 juillet 2007

Bonjour

quel bohneur de te lire ,j'ai decouvert ton(je me permet de te tutoiyer ;) blog par hassard et c'est avec un grand plaisir que je me connecte tout les jours pour pouvoir te lire .
Je suis française d'origine libanaise cela fait plus de deux ans que je ne suis pas repartit au Liban et cela me manque terriblement surtout l'odeur des manaéches du matin le sourire et l'accueil chaleureux des habitants et ses petites siestes qe l'on fait sur le balcon avec les sons des criquets et la chaleur du sud....
pour essayer de diminuer cette souffrance et de ce manque rien de tel q'un vieux c.d de FAYROUZ ou de MARCEL KHALIFE sur l'ordi. avec un taboulé tout frais . :)

BONNE CONTINUATION.

Écrit par : Inam | dimanche, 08 juillet 2007

Wil, on aurait pu discuter avec civilité mon commentaire du 4 juillet. Dommage...

Écrit par : kheireddine | jeudi, 12 juillet 2007

Beau post. Première visite sur ton blog. Sourire et chair de poule...
Il y a un an pile, la guerre s'amorçait au Liban :
http://identites.wordpress.com/2007/07/12/liban-2006-remember/

Au plaisir de te lire

Écrit par : Sonia | jeudi, 12 juillet 2007

Les commentaires sont fermés.

 
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