Avertir le modérateur

samedi, 04 août 2007

Heartland

Et hop, la machine à remonter le temps fonctionne à plein régime aujourd’hui. J’écoute à cet instant une chanson qui en 1989 m’a fait verser des larmes bien amères. Une parmi d’autres.

Quelques souvenirs personnels, pour une fois… J’avais commencé à en faire une version romancée, en me disant qu’à défaut d’attirer des lecteurs potentiels, cela me servirait de thérapie pour assainir ma tumultueuse relation avec le Liban. Je n’ai jamais poursuivi. Donc, en 1989, nous n’avions pu venir comme chaque année passer l’été au Liban en raison de la guerre qui faisait rage dans le «réduit chrétien» entre l’armée menée par le général Aoun et les Forces Libanaises de Samir Geagea. Tous ceux qui ont vécu les guerres du Liban de loin comprendront le manque dont je parle, cette frustration d’être coupée des événements et même un certain sentiment de trahison à l’idée d’être ailleurs, bien tranquille, alors que le pays était à feu et à sang. Ils comprendront aussi cette émotion indescriptible à chaque retrouvaille avec le sol libanais, après des mois passés à se demander si ce voyage pourrait ou non avoir lieu. Chaque retour au Liban était vécu comme un miracle dont on craignait qu’il ne se renouvelle pas l’année suivante. Chaque arrivée, un miracle; chaque départ, un déchirement. Et entre les deux, une année passée à attendre, plantée devant les infos et accrochée au téléphone pendant des heures pour composer les numéros libanais de toutes les façons possibles. Le désespoir rend superstitieux: on en venait à croire que certains avaient une «meilleure main» que d’autres pour obtenir une ligne, on essayait très vite, très lentement, on essayait des heures, souvent pour rien…

Or, cette année-là, la séparation durerait deux ans (dans le meilleur des cas) et non un. Ce qui est long, très long, surtout lorsqu’on laissait là-bas des êtres aimés.

medium_pins_montagne.jpgCe manque, je l’ai cultivé, ma nature aidant (en plus de la propension aux excès de mes 18 ans), à grands coups de chansons comme celle que j’écoute actuellement. Des chansons qui mettaient un son à mon chagrin, qui le mettaient en scène, le soir dans mon lit, lorsque sous deux épaisseurs de couette, je me remémorais la douceur si particulière du vent tiède le soir, dans les pins au-dessus de Broumana, par exemple.

Cette année-là, Assaad – dont je parlais dans une note précédente – a débarqué avec ses bien légers bagages. Seul. Perdu. Ses parents, habitant Kleiat dans le Kesrouan, l’avaient envoyé en France en quatrième vitesse après que les murs de leur maison se soient effondrés autour du cagibi dans lequel ils s’étaient cachés.

Je suis allée le voir le plus souvent possible à Paris. Et nous parlions, parlions, parlions… du Liban évidemment. Ce Liban estival et insouciant qui, dans certaines régions, faisait la fête alors qu’ailleurs des bombes tombaient. Ce Liban où personne en France ne comprenait que j’aille passer toutes mes vacances, et avec quel enthousiasme en prime!

Le souvenir qui me bouleverse, c’est un retour vers la morne banlieue de Cachan où Assaad avait trouvé une chambre dans un foyer lugubre. Nous étions dans le RER, écoutant une cassette, chacun avec une oreillette, lorsque cette fameuse chanson est finalement arrivée. Elle ne parle pas de guerre, elle ne parle pas du Liban, mais Assaad m’a brusquement regardée avec des larmes dans les yeux. Lui aussi avait trouvé une musique à sa détresse (ô combien plus profonde que la mienne), la même que moi. Nous avons éclaté en sanglots tous les deux, dans ce RER, dans l’hiver parisien. Nous avons pleuré le Liban, nous avons pleuré les espoirs déçus, nous avons pleuré la peur de l’avenir, nous avons pleuré la solitude des déracinés.

Cela peut paraître con, mais c’est sans doute pour ne plus jamais revivre cela que je ne retournerai pas en France, que je resterai au Liban… en dépit de ce que j’ai écrit dans la note précédente. ☺

Commentaires

Est-il indiscret de vous demander le nom de l'artiste ou le titre de la chanson que vous écoutiez ? Vous allez rire, moi c'est Pierre Perret, dont j'écoutais une cassette longue durée pratiquement en boucle ("A Poil", "Le Plombier", "Le R'présenatnt en Confitures", "Cuisse de Mouche"...) qui m'a donné le courage de résister. Aujourd'hui encore, chacune de ses chansons me renvoie à cette période que j'exècre, mais j'aime toujours autant l'ami Pierrot....

Écrit par : Fouad | samedi, 04 août 2007

J'ai connu également ces sentiments de déchirements, de grande peine lors des évènements passés du Liban. Mon père ayant même reçu des menaces et une bombe sous sa voiture dans les années 80 nous mettait toujours en sécurité en France alors que lui restait, j'ai fais même l'évacuation de 82 déjà.
Je m'en voulais d'être en France alors que lui était sous les bombes ici et risquait sa vie comme chirurgien à sauver la vie des autres.
J'ai eu l'occasion de revoir en seconde un camarade de classe de maternelle en France qui se souvenait de moi et notamment de ma grande peine, cela a éveillé en moins des souvenirs que je pensais refoulé à jamais...

Écrit par : frenchy | samedi, 04 août 2007

c'est tellement étrange parfois de réaliser à quel point nous avons tous ce quelque chose de commun ... un quelque chose que seul le Liban peut graver en nous ...

je ne trouve pas les mots justes pour exprimer ce que je ressens, mais bien souvent, sur ce blog comme ailleurs, j'ai l'impression d'écrire moi-même les posts & les commentaires !!!!

notre Liban nous a tous marqués à vif, mais ces traces ne sont pas toujours aussi opposées qu'on ne le croit, la preuve ...

Écrit par : p. | lundi, 06 août 2007

@Fouad
deux chansons marquent pour moi cette période particulière, elles entrent dans un autre registre que Pierre Perret :) mais c'est le résultat qui compte. Il s'agit de "Heartland" par U2 et de "Famous last words" par Tears for Fears (la chanson du RER). Voilà, vous savez tout. Merci de nous lire.

Écrit par : nathalie | lundi, 06 août 2007

Je suis français mais j'ai des origines libanaises de par ma mère; je suis venu pour la première fois au Liban en juillet 1992. Je m'en souviens avec émotion. Ce fut un bouleversement... Et un crève-coeur de partir.Je suis, depuis, retourné plusieurs fois au pays des cèdres, la dernière fois durant l'été 2004. Ce pays s'est emparé de mon coeur, m'a pris aux tripes; j'ai appris à apprécier ses habitants avec leurs petits défauts (parfois horripilants) mais aussi leurs immenses qualités. J'espère avoir l'occasion d'y revenir bien que la perspective de devoir après repartir ne me plaise guère.

Écrit par : alexandre | mercredi, 08 août 2007

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu