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vendredi, 30 novembre 2007

Michel Sleimane ou le chaos : le Liban a-t-il besoin d’une cure de chehabisme ?

fouad_chehab.jpgmichel_aoun.jpgemile_lahoud.jpgmichel_sleimane.jpgChaque semaine, le Liban se découvre un nouveau présidentiable en pole position. Ce fut Michel Eddé il y a 10 jours, c’est au tour de Michel Sleimane depuis mardi. Le vote prévu aujourd'hui a été reporté au 7 décembre, le temps d'un probable petit tour de passe-passe constitutionnel.

Michel Sleimane, un général de 59 ans, occupe pour l’instant la tête de l’armée libanaise. Il en est le chef depuis décembre 1998, un mois après le parachutage par Damas de Lahoud à Baabda. Parmi les premières mesures de Lahoud, la nomination de proches de régime syrien de Hafez el-Assad comme Jamil Sayyed à la Sûreté générale. Ou Michel Sleimane, beau-frère du porte-parole de l’époque du boss syrien. Sleimane est donc lui aussi un héritage – même discret – de la tutelle syrienne.

Depuis le siège du camp palestinien de Nahr el-Bared, l’armée est revenue en force dans le cœur des Libanais qui ont pleuré leurs «martyrs». Début septembre (soit 3 semaines avant le premier tour de la présidentielle), cette victoire – longue à se dessiner – a largement servi le prestige du chef. Tout le monde a crié alors en chœur: Sleimane superstar!

Depuis, dans la course présidentielle, son nom a toujours été en filigrane, même si d’autres occupaient le terrain médiatique avec leurs gros sabots. Il jouit donc d’une excellente image et a réussi à garder l’armée libanaise au-dessus de la mélasse politicienne du coin. Du coup, depuis avant-hier, toutes les discussions tournent autour d’un dilemme: peut-on amender ce qui reste de la Constitution libanaise pour permettre au général (Sleimane, pas Aoun!) de devenir président. Le 14 Mars – à part le père Boutros et le docteur Geagea – n’y voit finalement pas trop d’inconvénient. L’opposition, elle, apparaît divisée sur la question (Aoun semble pour du bout des lèvres, le Hezbollah n’en veut pas pour l'instant). Les politiques discutent d'un nom, d'un homme, mais quel sera son programme? (question naïve, certes)

Il y a quelques mois, un journaliste libanais chevronné me disait que le Liban aurait besoin d’un «président à la Chehab». Un président fort et impartial, même ex-général en chef de l’armée. Fouad Chehab était arrivé au pouvoir après la crise de 1958 (crise durant laquelle le président Chamoun demanda l’intervention de l’armée américaine). Chehab était un militaire et voulait le rester. Mais devant l’instabilité du pays, il accepta la présidence, contre son gré. Devenu président, il avait eu cette phrase: «La révolution n’a ni gagnant, ni perdant» (le prochain président dit de consensus pourra la resservir!). Je ne vais pas me lancer ici dans l’historique de son mandat. En bref, il réussit son pari (une doctrine qui porte son nom, le «chehabisme»): remettre de l’ordre dans le pays, moderniser l’administration, imposer des plans de réforme, faire reculer le poids de la féodalité… il a même balayé une tentative de coup d’Etat de la part de ces bons vieux farceurs du PSNS. Puis il laissa sa place à Hélou en 1964.

Le Liban de 2007 a-t-il besoin d’une petite cure de chehabisme comme en 1958? Sur le papier, certainement, car il y a un gros ménage à faire à tous les étages de l’Etat. Mais Sleimane, s’il est élu, pourra-t-il faire quoi que ce soit contre le féodalisme, la corruption ou simplement démêler le casse-tête économique de l’année à venir? Pourquoi donc ces «hommes providentiels», ces «hommes forts», doivent-ils toujours venir de l’armée et non de la société civile? Entre Chehab, Aoun, Lahoud et Sleimane, le Liban n’est-il finalement qu’une histoire de généraux? Tout comme Ghassan Tueini qui ne veut plus voir de militaire à Baabda, j’espère que non.

mardi, 27 novembre 2007

Week-ends chargés en perspective

Bon, le palais présidentiel est vide mais la Terre tourne. Comme il n'y a pas que la politique au Liban, parlons un peu culture et lifestyle. Plusieurs petits événements se préparent, on va donc les prendre dans l’ordre chronologique…

93fcd27efe8462075642a3f8570ebc63.jpgCommençons par vendredi soir (le 30). Pour les amateurs de dancefloor, le Forum de Beyrouth à la Quarantaine accueillera le DJ David Vendetta (le nom qui tue!). Un petit conseil: renseignez-vous avant d'y aller, il y a toujours un risque d'annulation de dernière minute...

 

 

 

 


cc86b6a19eaf429ea7f60be99c62274c.jpgLe lendemain matin, après une petite manouché zaatar, vous pourrez passer par un vide grenier trendy, bizarrement intitulé «Le garage sale» (pour les francophones, le jeu de mots en anglais est un peu douteux, mais bon…). Ça se passe donc au Art Lounge (à la Quarantaine lui aussi), samedi et dimanche prochains, et vous pourrez y faire plein de bonnes petites affaires. C’est du moins ce qu’en disent les organisateurs(trices).

 

  

b1bfe4acd4ff4a0f2a8663cbd1a351af.jpgEnsuite, dimanche soir, après avoir sué au Forum et fait vos emplettes, vous pourrez passer un bon moment au Music Hall, avec la reprise des Cabarets du monde. Invitée du soir: l’Algérienne Biyouna (inconnue au bataillon en ce qui me concerne). Je vous copie ici le descriptif officiel: «Reine d'Alger et princesse de Paris, Biyouna transcende les styles. Sa voix brûlante et typée se plaque sur des grooves magiques qui doivent autant à Bob Azzam et Maurice El Medioni qu'à Marianne Faithfull et Jah Wobble. Une musique intercontinentale et interlope où cohabitent rock kitsch, blues baroque, swing arabe, funk reptilien et pop voluptueuse: une collection de magnifiques chansons populaires modernes, tout simplement.» Avis aux curieux, donc.

 

 



5b274a5f4a478a7ff6161386c7d28080.jpgAprès ça, vous avez une semaine pour souffler. Les batteries rechargées, vous irez sans doute voir l’expo consacrée aux 40 ans de présence du Comité international de la Croix-Rouge au Liban. Le bureau beyrouthin du CICR proposera donc une exposition de photos du 7 au 20 décembre, au Glass Hall, rue de la Banque du Liban à Hamra.

 

 




drawtheline.jpg


Dimanche 9 décembre, équipez-vous de bonnes chaussures pour participer à la marche pour le climat (le «climate walkaton»), organisée à Aïn el-Mraisseh par IndyAct. Cette manifestation – qui aura lieu dans 70 pays simultanément – fera écho aux banderoles rouges et bleues que l'on a pu voir fleurir ces deux dernières semaines, avec la mention alarmiste: «sea water level». En effet, à cause du réchauffement climatique, les Beyrouthins se retrouveraient à terme les pieds dans l'eau...

 

d09fd6fa42941d614a1fb9e0a8bf0c49.jpgAttention, le week-end ne sera pas fini pour autant: le festival Liban Jazz, qui va fêter ses 5 ans (happy birthday Karim!) accueillera le quartet de Laurent Mignard (ça, c’est du lourd). Ça se passera le soir-même, toujours le 9 décembre, dans les murs du Music Hall à Starco.

Comme quoi, président ou pas, la vie continue! Tout le monde s'excite sur la conférence d'Annapolis, et sur le très probable report du scrutin de vendredi prochain (ô surprise).
En attendant, sur Facebook, il y en a qui ont de l'humour, comme en témoigne une pétition qui circule pour envoyer ce bon général Aoun à Deir es-Salib...

 

PS: Caramel, le film de Nadine Labaki, vient de remporter le prix Fipresci du meilleur film du festival de Stockholm. Comment clame-t-on «cocorico» en libanais?

dimanche, 25 novembre 2007

The Basement à Beyrouth : la bulle d'un soir

Il est 2 heures du mat, et pour être poli, je vais dire que je suis fatigué.

the_basement_beirut.jpgJ'ai passé la soirée au Basement, havre de décibels et de normalité à Beyrouth, malgré la crise politique en cours de ce côté-ci de la Méditerranée. J'ai passé une soirée arrosée en compagnie d'un journaliste marseillais, de Jade, hôte des lieux, et des ami(e)s de ce dernier. Le boss a tenu à ce que l'endroit soit ouvert bien que l'ambiance en ville ne soit pas au beau fixe. Franchement, dans ce microcosme beyrouthin, on aurait pu croire que tout allait bien au Liban.

Et puis Jade m'a dit ceci, en résumé: certes, il faut continuer de se battre pour rester ici, mais il ne juge plus les gens qui choisissent d'autres horizons pour continuer de vivre. Lui se donne jusqu'à l'été prochain pour décider de sa trajectoire. Il a 30 ans, et ne considère pas qu'il pourra fonder une famille ici, dans ces conditions. Ça m'a fait mal au cœur, même s'il a tenu à préciser que ce serait «partir pour mieux revenir». Alors je me suis amusé, on a tous bu, on était bien dans cette bulle beyrouthine. La question du jour est: est-ce que cette bulle va éclater et si oui, et quand?

samedi, 24 novembre 2007

Considérations diverses à H+1

Scheiße, j'ai loupé l'heure H.

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Bon, d'abord, sortons les cotillons! Lahoud n'est plus président. En fait, pour une génération de (jeunes) Libanais, ça va faire bizarre. Pour moi aussi. Sur presque 11 ans passés au Liban, j'ai eu 9 années de lahoudisme. C'est un peu comme en 1995 quand Chirac a pris l'Elysée. Je ne connaissais que Mitterrand dans le costard présidentiel. Maintenant, il va falloir trouver quelqu'un pour enfiler le charouel présidentiel local, ce qui n'est de toute évidence pas gagné.

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Merci d'avoir suivi cette journée absolument pas palpitante en notre compagnie, nous reprenons maintenant notre programmation habituelle.

vendredi, 23 novembre 2007

Considérations diverses à H-1

Finalement, ce pays devrait être une junte militaire. Ils sont partout, colorent nos rues d'un beau vert, polluent aussi avec les camions des années 60... Et puis nous avons trois gradés qui trustent les places d'honneur depuis un peu trop longtemps pour certains: nous avons deux Michel, un vieux et un neuf, et un Mimile. Le Mimile doit dire bye bye à la nation dans une heure, mais pour embêter tout son petit monde, il vient de passer le flambeau à Michel (le neuf) qui se retrouve bien emmerdé avec cette patate chaude. Pendant ce temps, l'autre Michel (le vieux) qui avait eu son heure de gloire à la fin des années 80, se frotte les mains...

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Plus sérieusement, je viens d'avoir une source chez nos amis militaires. En gros, faut faire attention à l'expression "état d'urgence" qui fait peur aux Occidentaux, mais qui signifie ici que tout est normal, que la mission de l'armée reste inchangée et qu'elle n'a pas plus de pouvoir qu'avant. Le meilleur exemple de cette situation tout-ce-qu'il-y-a-de-plus-normal, c'est qu'il n'y a pas de couvre-feu. Enfin, "until further notice". 

Considérations diverses à H-5

La Lune a continué sa jolie trajectoire dans le ciel, jouant à cache-cache avec les nuages. La montagne est magnifique de nuit. De Beyrouth, on voit très clairement jusqu'à Jbail ce soir... Finalement, c'est tout ce que l'on réclame, un peu de clarté. beyrouth_nuit.jpg

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Il y a une chose toujours embêtante quand on écrit des papiers sur le Liban, particulièrement sur l'élection présidentielle actuelle. C'est au moment de faire son titre. Une fois qu'on a évacué "le dernier report", puis "l'ultime report", on écrit quoi?

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Ils sont venus, ils ont vu, mais ils n'ont pas votu. (désolé, je suis fatigué, j'en ai marre des conneries de nos hommes politiques)

Considérations diverses à H-7

Kouchner est parti, Lahoud a prévenu qu'il attendrait minuit pour plier bagages (ou non), tout le monde s'active encore alors qu'un nouveau délai (au 30 novembre) a été avancé pour une nouvelle session parlementaire... Je me suis mis le doigt dans l'œil. Je pensais que l'attente insupportable prendrait fin demain, il semblerait bien qu'on en remette une couche. Pourquoi nous avoir cassé les pieds depuis des mois avec cette fatidique date du 23 novembre à minuit? Ça va pouvoir durer jusqu'à 2020 comme ça, à nous imposer des reports de semaine en semaine. Remarquez, 2020, c'est plutôt pas mal comme hypothèse, il y a des chances pour que nos seigneurs de guerre aient passé l'arme à gauche.

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Je reviens d'un petit tour en ville. J'en ai profité pour faire un crochet par le magnifique sit-in du centre-ville (photo ci-dessous à gauche). Toujours aussi accueillant et chaleureux. Les deux pelés et trois barbus qui font semblant d'être là se réchauffent comme ils peuvent. Mais attention, il ne faut pas se fier aux apparences... Nos amis CPL et Hezbollah sont là depuis presque un an, à bloquer les places des Martyrs et Riad el-Solh, des emplacement bien stratégiques. Depuis des mois, les tentes et les posters jaunissent, il n'y a quasiment personne sur place. Ils attendent quoi exactement?

d67d185fb1fefd0dbd7ae959d7350ae8.jpga831854300d2cd4c43b306b51f1d4ec8.jpgPendant ce temps-là, le reste de la ville ronronne doucement. J'ai même croisé quelques transports scolaires, comme quoi certaines écoles ont ouvert leurs portes aujourd'hui malgré tout. Et à Gemmayzeh, plusieurs cafés comme le Torino Express (ci-dessus à droite) sont pleins. Remarquez, c'est pas difficile, on doit pouvoir y rentrer à 20 maximum...

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5685e4c7193923fcac2361a9709db4d5.jpg Comme je l'écrivais hier, les rues de Beyrouth sont kaki. Les militaires sont partout. On se sent bien protégés comme ça, oh ça oui... J'espère que, en cas de conflit, nos amis en treillis respecteront le drapeau libanais plutôt que ceux des milices.

 

 

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Bon, côté météo, mes informations ne sont pas très fiables. Ce soir, les nuages sont très menaçants au-dessus de la montagne...
nuages.jpg

Considérations diverses à H-11

Alors, la tendance du moment est à l'annulation du vote au Parlement. Mais tant que l'heure fatidique de 23h59, ce soir, ne sera pas atteinte, il reste peut-être un petit espoir...

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Hier soir, je me disais que finalement, malgré tous les risques qu'encoure le pays, j'étais content (plutôt soulagé) que l'on soit enfin arrivé au terme de cette période électorale. Que ça pète ou que ça se calme, de toutes façons, le pays et sa population ne pouvaient plus continuer comme ça. Au téléphone, une amie me disait quelques heures plus tôt que pour elle, la guerre de 2006 avait été plus stressante que les semaines qui viennent de s'écouler. Je ne suis pas vraiment d'accord: le manque total de visibilité et l'instabilité ambiante sont à mes yeux bien plus éprouvants. En tout cas, nous allons entrer dans une nouvelle ère à partir de demain, que ce soit le chaos ou l'accalmie. Du moment que ça change, je suis preneur, parce que ça ne pouvait plus durer.

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c05ab9bc80841af5bfe2f60bad65d025.jpgRendez-vous demain soir (samedi 24 novembre) au Basement. Un détail en passant, allez jeter un petit coup d'œil au MySpace du Basement, il y a en écoute un bon petit remix de Lumi. Il faut continuer de faire la fête!

Considérations diverses à H-13

L’opposition veut boycotter, le 14 Mars veut envoyer ses députés coûte que coûte. Sur la place de l’Etoile où se situe le Parlement, il y a déjà une foule de journalistes, attendant ces parlementaires qui devraient pointer le bout de leur nez vers 13 heures. La pression grimpe, chacun fait monter les enchères. Réponse dans quelques heures pour savoir qui aura les plus gros biceps.

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Emile Lahoud est en train de faire ses adieux au personnel du palais de Baabda. Bon débarras. Encore que... Comme me le disait Nat hier, on ne sait pas encore quelle trace ce personnage laissera dans l'Histoire, puisque celle-ci est en général écrite par les vainqueurs...

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Ce matin, le soleil est revenu à Beyrouth. Et selon la météo, cette embellie devrait durer toute la semaine prochaine. En gros, tout le monde a laissé passer l’orage ces derniers jours (au sens propre comme au sens figuré), en attendant le ciel bleu. Si jamais la situation dérape à partir de demain avec quelques belles émeutes comme celles du janvier dernier, au moins, ce sera plus photogénique d’avoir des colonnes de fumées noires sur fond bleu plutôt que sur fond gris.
Pendant ce temps, dans cet horizon (presque) dégagé, des petits bateaux continuent leur train-train quotidien. Nos amis allemands veillent au grain au large.
ciel_bleu.jpg

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Maurice Béjart vient de mourir. Est-ce que quelqu’un se souvient du petit scandale au festival de Baalbeck à cause de l’un de ses spectacles?

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5765399fd108754f818655a6c3a181ea.jpgSur la page d’accueil de L’Orient, hier, un avertissement a attiré mon attention. En raison du 22 novembre, un jour chômé également par la presse, il n’y aurait pas de journal ce matin, la prochaine édition du quotidien serait donc datée du samedi 24 novembre. Je trouve ça hallucinant que, vu les circonstances, un quotidien (quel qu'il soit) respecte ce genre de dispositions syndicales. Ce matin donc, sur le site web du seul quotidien francophone du Liban, il n’y avait pas de «nouvelles neuves». L’équipe rédactionnelle aurait pu garder une veille, afin d’alimenter le site qui est énormément consulté par les Libanais de l’étranger. Faut pas s’étonner si les citoyens cherchant à s’informer vont voir ailleurs…

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Ce matin, j’ai reçu un mail du Circuit Empire (l’un des principaux distributeurs de films au Liban). Le contenu disait en substance que, «à cause de la situation, l’avant-première du film de Robert Redford Lion for lambs, prévue demain matin, était reportée “until further notice”». Ça me rappelle étrangement l’après-12 juillet 2006 quand on recevait les annulations les unes après les autres.

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Toujours dans la rubrique cinéma: un copain chef op’ a débarqué cette semaine de Paris pour participer au tournage d’un film libanais. Le tournage est censé débuter demain. Je trouve ça touchant (ou inconscient?) que certains poursuivent leur effort de vie de cette manière.

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Dernière info d'ordre météorologique: avec ce qui est tombé ces derniers jours, la pointe du Mont Sannine est toute blanche.

jeudi, 22 novembre 2007

C’est la saison des soldes !

michel_aoun.jpgIl est bon mon président, il est bon! Il est frais mon… (euh non, il est pas trop frais, a priori, quel qu’il soit, mais c’est pas grave). Il est bon, mon président, il est bon! Deux pour le prix d’un! Achetez mon président! Il est bon!»

La grande braderie présidentielle libanaise bat son plein. Chacun (du Liban et d’ailleurs) y va de ses arguments, c’est la grande saison des offres promotionnelles. Ce n’est plus une – soit-disant – démocratie, c’est une marchandocratie, dans laquelle celui qui appâtera le mieux le chaland recevra un joli fauteuil avec dorures et coussin de velours, et grâce à laquelle la constitution garde à peu près autant de valeur que du papier Q. Remarquez, la constitution, cela fait si longtemps qu’elle subit les derniers outrages qu’elle n’est plus à ça près: un amendement pour proroger le mandat de feu son Altesse sérénissime Hraoui, un amendement pour «élire» (trop drôle, je me souviens encore de RFI annonçant que «le président avait été nommé ce matin et sera élu cet après-midi») mon généralissime Lahoud, un autre amendement pour proroger le mandat de son généralissime, le roi de l’ATCL. C’est drôlement pratique, les amendements. Mais bon, c’est un peu contraignant; il faut les faire voter, et tout, et tout. Et puis, ça veut dire que la constitution est encore là, puisqu’il faut bien la contourner. Alors hop! Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple? Hein? Je vous le demande. En voiture, Simone. Oublions la constitution, on gagnera du temps. Comment ça, c’est pas bien? Voyons, ne cherchez pas midi à 14 heures. Un autre généralissime, grand pourfendeur de corrupteurs, voleurs et autres individus ne lui arrivant pas au-dessus de la ceinture, s’en torche bien de la constitution. Déjà, il y a deux jours, il ne voyait pas pourquoi on s’embêtait avec les délais fixés par ce bout de torchon bien encombrant: c’est vrai, quoi. Pourquoi le 23 novembre à minuit, plutôt que le 24, le 25 ou le 42? Et là, pourquoi passer par le Parlement et faire voter des députés? Je vous le demande, franchement. Les députés, ils sont nombreux, il faut les mettre d’accord, ils doivent s’en référer à des chefs qui pourraient bien ne pas être d’accord non plus. Et puis, il faut les faire venir au Parlement, ce qui est un peu compliqué par les temps qui courent, entre Berri qui doit se donner la peine de sortir son trousseau de clés (rouillées) et la sécurité à mettre en place autour du Centre-ville. Et puis, il y en a qui font la sieste dans le sit-in, faudrait pas trop les déranger non plus. Un nouvel arrivage de protestataires a été livré cette semaine, ils sont bien frais, mais quand même. Laissez-leur au moins le temps de préparer leur narghilé.

Il y a beaucoup plus simple: notre généralissime orange désigne lui-même un «président intérimaire», qui ne serait pas issu de son bloc parlementaire, c’est vrai. Faut pas rigoler, non plus. Ce serait un peu gros, sinon. Et puis, en cas de besoin, il est même prêt à user d’une «autorité extraordinaire» pour désigner lui-même le chef d’Etat-major, dans le cas où Sleimane serait tenté de virer sa cuti et de prendre sa retraite. Et évidemment, pour ne fâcher personne, on monte un gouvernement, avec 55% pour le 14 mars et 45% pour l’opposition, mais dont le Premier ministre sera choisi par la majorité parlementaire. Bon, c'est vrai, il y a de fortes chances que l'on se retrouve exactement dans la même situation qu'avant: un gouvernement mixte, une sorte de «cohabitation» qui aura de bonnes probabilités d'éclater lorsqu'il faudra traiter des dossiers «lourds» (suivez mon regard), un peu comme en novembre 2006. Mais comme ce ne sera que pour deux ans (putain, 2 ans!), notre bon Aoun sera encore en âge de se présenter à la présidentielle suivante. On tourne en rond merde, on tourne en rond merde, on tourne en rond merde...

Allez mes bonnes dames, mes bons messieurs, achetez, achetez, c’est pour la bonne cause! C’est soit ça – avant demain 22 heures s’il vous plaît, les soldes ne durent pas toute l’année – ou le chaos, le vide institutionnel, les abysses de l’inconnu.

Euh, excusez-moi… Je ne dois pas avoir bien compris… Mais cela ne revient-il pas exactement au même que ce qu’il exige à corps et à cris (surtout à cris, en fait) depuis des mois? Un nouveau gouvernement d’union nationale (il n’y a carrément plus le tiers de blocage, là, on passe à 45%, c’est les soldes après tout), et blablabla. Comment ça, non? Ha, c’est un «plan de sauvetage national»? Ha oui, effectivement, ça change tout. Dans ce cas-là, ça coule de source, c’est clair comme de l’eau de roche, ça tombe sous le sens! On aurait dû le faire tout de suite, au lieu de discutailler de cette fichue constitution, de ses délais, de ses quorums et tout et tout. C’est tellement plus simple de faire sans, et de s’en remettre directement à l’Elu. Il a un peu des relents de poissonnier, l’Elu, mais bon, bouchez-vous le nez. Une offre comme celle-là, ça ne se voit pas tous les jours.

mardi, 20 novembre 2007

Météo et politique, même combat

Aujourd'hui, j'ai commencé un papier par une comparaison entre le climat politique à Beyrouth et la météo, la vraie, qui fait un peu peur depuis 24 heures, avec ses orages, ses rafales de vent et ses coups de tonnerre. Un copain français de passage en ville vient de me dire qu'une amélioration du temps est prévue à Beyrouth d'ici jeudi ou vendredi. Espérons que les deux phénomènes suivent la même trajectoire. Car si ça reste comme ça... Jugez plutôt avec cette vidéo tournée la nuit dernière. Ça dure 5 minutes, et c'est 5 minutes de pure violence. Et ce soir, c'est le même topo.

La quadrature du cercle «made in Lebanon»

db3df574abfea5cfb27fd2824689c565.jpgCe matin, comme tous les matins, je passe chez mon boucher pour acheter des cigarettes (oui, c’est pas comme en France, ici, on ne passe pas par les bureaux de tabac). Comme tous les jours, il me demande «Comment va la situation?», ajoutant aujourd’hui: «Alors, c’est qui dans l’enveloppe?». Un peu comme si, tel un magicien, j’allais lui sortir une réponse en forme de lapin blanc de mon chapeau. Mais vendredi soir à minuit dernier carat, ce seront les députés qui devront nous en sortir un de leur haut-de-forme. En principe. Depuis des semaines, nous connaissons les candidats déclarés et «potentiels», comme mon commandant Michel Sleimane, mon gouverneur Riad Salamé ou mon PDG de L’Orient, Michel Eddé (si jamais celui-là passe, espérons qu’il ait le bon goût de démissionner du journal). On les voit se bousculer au portillon, les Aoun (édifiante interview de lui dans Libé hier matin), les Harb, les Lahoud (non, pas l’affreux, mais le beau-frère de sa majesté saoudienne), les Rizk, les Ghanem. Je me demande si ces gens sont bien conscients de ce à quoi ils s’exposent avec une fascination certaine pour le fameux fauteuil.

L’heureux élu doit donc être «consensuel» ce qui signifie que concrètement, il va se retrouver avec un panier ingérable sur les bras: convenir au 14 Mars et respecter les acquis de «l’intifada de l’Indépendance» (expression bien ronflante, comme la «Révolution du Cèdre» d’ailleurs, dont on attend encore qu’elles aient effectivement révolutionné quoi que ce soit: les mêmes mafieux de tous bords ont pu conserver les mêmes postes dans le même système pourri qui préserve les mêmes avantages aux mêmes privilégiés), tout en promettant au Hezb que ses armes resteront bien au chaud et en ne se mettant pas à dos le Conseil de sécurité qui attend de voir ses multiples résolutions mises en application sur le terrain… Il y a comme une contradiction, là. Mais bon, en admettant que l’élection se fasse dans ces termes, le nouveau président, et avec lui le Liban tout entier, tiendra combien de temps avec une équation aussi bancale? Un mois? Six mois? N’en déplaise à certains, l’épineuse question des armes de la «Résistance» ne pourra pas rester sans réponse.

Justement, tiens, à propos de la «Résistance», on peut voir aujourd’hui combien elle résiste parfaitement à tout, y compris à la logique: à J-3 (l'élection vient d'être reportée une nouvelle fois, à vendredi prochain), le Hezbollah se refuse toujours à rendre public le nom de son candidat à la présidentielle, attendant le «moment opportun» (après l’élection, peut-être?). C’est quand même surréaliste: l’opposition prétend représenter la majorité populaire mais celle-ci n’est pas en droit de savoir qui la principale formation de cette opposition appuie officiellement. Autrement dit, le Hezbollah peut soutenir qui bon lui semble, sa base populaire n’a pas besoin de le savoir, comme si elle allait le suivre aveuglément de toute façon. Il doit considérer qu'en fait, le peuple n'est pas directement concerné, ce qui est d'autant plus paradoxal puisque ce même parti a proposé de passer au suffrage universel pour ce scrutin. Cela reste un bien bel exemple de démocratie de la part d’une formation politique qui se pose en défenseur des droits du citoyen! Sans compter qu’il semble difficile de négocier un président de compromis lorsqu’en face, il y a quelqu’un pour dire non sans faire de contre-proposition. Et tout le monde a l’air de trouver cela normal de ce côté de la barrière. Panurge aurait de beaux jours devant lui.

samedi, 17 novembre 2007

Piqûre de rappel

Quand vous arrivez à Beyrouth par avion, ça donne ça...



Les pilotes, eux, voient plutôt ça...

Il me faut parfois une petite piqûre de rappel. Les habitués des vols vers Beyrouth savent de quoi je parle. Pour moi, c’est toujours le grand frisson quand j’entends l’hôtesse me parler de la température au sol alors que le Boeing s’approche de la piste d’atterrissage. Ce moment où on se dit «ça fait du bien de rentrer chez soi». J’aime ces quelques secondes, le nez collé au hublot à regarder la montagne défiler, à essayer de reconnaître l’ATCL, la Marina de Dbayé, Raouché, puis les camps palestiniens et Ouzaï… C’est même encore meilleur de nuit. Bref. Tout ça pour dire quoi au fait? Pour dire que je suis impatient de partir pour pouvoir revenir… Toujours revenir... Ne pas partir pour ne pas risquer de ne pas revenir.

vendredi, 16 novembre 2007

Un petit rien en moins ?

livre_ouvert.jpgCet objet est devenu un produit de luxe. Comme la Danette au chocolat. Au Liban, acheter une BD pour compléter une série, acheter un livre pour ses enfants, devient un acte hautement sensible. Avec l’euro à 1.46 dollar, flâner dans une librairie prend parfois des tournures masochistes.

Cela pourra paraître futile de parler du prix des livres alors que l’essence vient d’augmenter, que la boîte de 6 œufs passe la barre des 2000LL, que l’électricité manque cruellement (j’arrête ici la liste, Nat l’a déjà dressée plus bas). Mais pour nous, un livre n’est pas tout à fait un bien de consommation comme un autre: c’est une ouverture sur le monde, un ticket d’évasion pour nos cerveaux, des puits de savoir que l’on peut consulter à l’envi même s’il n’y a pas de courant justement. Même périmés, certains restent intéressants, comme le Que sais-je? sur le Liban édité en 1985 que je viens de relire et dont la conclusion, écrite en pleine guerre, reste étrangement d'actualité.

J’en parlais aux étudiants du DES, et certains me répondaient que s’ils cherchaient une info, ils allaient simplement sur Google ou Wikipedia. Sommes-nous déjà des dinosaures, la trentaine bien entamée, pour voir dans les livres une source de savoir bien moins périssable que l’est Internet? Au Liban, les livres – surtout francophones – sont-ils condamnés à l’oubli, ou même simplement à devenir le privilège d’une élite qui a les moyens financiers de se les procurer? Je trouve ça terrifiant de se dire ça.

L'un des livres préférés de nos filles, intitulé Les petits riens qui font du bien et ne coûtent rien, liste tous ces petits gestes de la vie qui apportent tant de petits bonheurs, parmi lesquels respirer le doux parfum d'un livre neuf. Aujourd'hui, ce petit rien-là n'en est plus vraiment un.

jeudi, 15 novembre 2007

DES de Journalisme : le tube à éprouvette du Liban

joseph chami.jpgJe viens de passer une semaine avec les étudiants de première année du DES francophone de Journalisme à l’Université libanaise. Comme je le disais dans un autre post, ce qui est chouette dans ce métier, c’est qu’il y a souvent des «premières fois». Et là, c’était ma première fois en tant que prof pour une session pratique.

Premier bilan: j’ai bien aimé me prêter au jeu. Espérons que les étudiants aient apprécié, et aient retiré quelque enseignement de ces heures passées ensemble.

Second bilan: année après année, les promotions ne sont pas forcément d’un niveau excellent (même si pour l'actuelle, la motivation de la grande majorité des étudiants est indéniable et le niveau nettement meilleur qu’il y a 8 ou 9 ans). Mais cette formation offre l’occasion de créer un mini Liban dans une classe unique. Parmi les 20 étudiants, il y a donc de tout: deux ou trois mères de famille d'âges et de milieux sociaux disparates dont une venant tous les jours de Tripoli, une militante CPL, une artiste, une fille de Nabatiyeh pour qui devenir journaliste est en soi un combat, une intello, un gars issu de l’Université islamique, deux copines «hype» (je mets des guillemets), deux étrangers intéressés par le Proche-Orient, la fille qui se croit plus maligne que les autres, celles qui restent trop en retrait… Bref, culturellement, socialement, géographiquement, politiquement et confessionnellement, il y a de tout.
Tous ces éléments représentatifs d’une bonne partie de la société libanaise vont donc cohabiter pendant deux ans. Et je trouve ça génial. A l’USJ, CPL et FL se cassent la gueule dès qu’il y a une élection estudiantine car ils n’ont rien inventé de mieux. Ici, dans cette filière esseulée, c’est le contraire: il n’y a pas de place pour le partisanisme, même s’il existe.
Pendant cette session, je leur ai fait faire l’interview de leur voisin. Un exercice fort instructif pour eux. Pour les techniques d’interview certes, mais surtout pour la connaissance de l’autre, chacun ayant ensuite lu devant tout le monde l’interview dont il avait été l’objet. Quand je vois ça, je me dis qu’il y a de l’espoir, que les gens dans ce pays peuvent se parler et s'intéresser à l'autre dès qu’ils sont plongés dans un environnement neutre comme l’est celui du DES. Il faudrait peut-être prendre tous les Libanais, en faire des groupes de 20 personnes et les laisser se rencontrer loin des passions. Ça pourrait peut-être donner quelque chose. Enfin, une fois le calcul fait, ça ferait au bas mot 175000 groupes à gérer…

Pour finir, le dernier jour, nous avons invité au DES Joseph Chami (en haut en photo), journaliste reconverti en «chroniqueur historique» comme il se définit lui-même. Les étudiants l’ont bombardé de questions sur la présidentielle, sur l’histoire du Liban, sur la presse… Je pense que l’échange a été vraiment profond et intéressant. Joseph vient de m’appeler, inquiet, pour savoir si sa présence avait été utile pour ces journalistes en devenir. Lui m’a dit que cette matinée a été une «révélation», qu’il avait peut-être plus appris aujourd’hui qu’eux… Moi, dans mon coin, j’étais heureux de voir se rencontrer ces deux générations, de voir les étudiants avides de savoir et d’explications, et de voir ce grand monsieur repartir en se posant des questions. C’était bien.

lundi, 12 novembre 2007

Un petit tour et puis s'en va

Et hop, Kouchner débarque à Beyrouth ce soir pour une énième visite en quelques mois. Pour reprendre l’image d’un éditorialiste d’al-Hayat, « quand le docteur [c ‘est le cas de le dire] est tellement assidu au chevet d’un malade, c’est que ce patient est dans un état grave. » Qui saurait le nier aujourd’hui ?

J’avais envie de titrer ce post « Bruits de bottes », mais devant le ballet diplomatique déployé au et autour du Liban, celui-ci m’a paru plus approprié.

Ce qui n’enlève rien au vacarme belliqueux qui retentit de plus en plus fort chez nous. Certains espèrent que nous sommes en présence de joueurs de poker, qui feront monter les enchères à coups de bluff retentissants jusqu’à l’ultime instant où ils abattront leurs cartes. Est-ce ce que signifie le discours enflammé de Hassan Nasrallah d’hier ? Ou les envolées absolutistes de Walid Joumblatt les jours précédents ?

Toujours est-il que le ton monte de part et d’autre et que sur le terrain, les tensions s’exacerbent entre partisans des deux camps. Les interventions plus ou moins bien intentionnées, plus ou moins bienvenues d’un Sarkozy qui a fait de la crise libanaise une occasion de renouer les liens entre la France et les Etats-Unis, d’un Bush qui, en fin de mandat, compte bien afficher au moins une « réussite » à son palmarès moyen-oriental, d’un Poutine qui soutient la Syrie quand ça l’arrange puis fait pression sur elle quand ça ne l’arrange plus, d’un Ahmadinejad qui a décidé que le Liban serait le fer de lance de son combat contre le Grand Satan, d’un Assad (et sa clique) qui est plus que jamais décidé à faire traîner les choses dans l’espoir que le vent tourne et remette son régime au cœur de la scène politique régionale, d’un Erdogan tiraillé entre son alliance avec Israël qui l’a mis dans un drôle de pétrin en survolant son territoire pour effectuer un mystérieux raid en Syrie, et sa voisine la Syrie justement, et c’est toujours mieux de bien s’entendre avec ses voisins, d’un Olmert qui n’a pas digéré le camouflet militaro-politique de l’été dernier et qui doit faire avec une population inquiète de l’ostentatoire remilitarisation du Hezbollah, d’un roi Abdallah décidé à prouver à Bachar qu’il n’est pas un "sous-homme" – la preuve, il a rencontré le pape Benoît XVI – et d’un Benoît XVI, justement, qui « s’inquiète » pour la communauté chrétienne du Liban… Même les Chypriotes se sont mis de la partie.

Hafez el-Assad doit se retourner dans sa tombe lui qui, depuis 1975, avait toujours tout fait pour empêcher l’internationalisation de la question libanaise. C’est raté.

Tout ce petit monde s’active autour d’un pays – le nôtre – pour tenter de dissuader son peuple – nous – de se suicider. C’est quand même un comble !

Toujours est-il que nous nous retrouvons avec tout un tas des ballerines diplomatiques dont le pas souvent disgracieux, rarement léger, ne risque pas de mettre les bruits de bottes en sourdine. Parce qu’au Liban, certains considèrent que les bruits de bottes, c’est festif.

Hier, en ce beau dimanche pluvieux et gris, alors que je travaillais péniblement sur un article complètement déconnecté des questions du moment (la pub, que du bonheur…), des pétarades m’ont fait sursauter pour la même raison que la veille, je m’étais précipitée au balcon en entendant des hurlements dans la rue : la crainte que l’étincelle qui allait mettre le feu aux poudres se soit produite et que les Libanais aient décidé d’en venir aux mains (enfin, façon de parler, parce que mes chers compatriotes se serviraient sans doute d’outils plus… définitifs que leurs poings). Mais non. Dans le dernier cas, il s’agissait d’une dispute de quartier particulièrement violente. Dans le premier, il s’agissait de tirs de joie des partisans du Hezbollah, suite au virulent discours de leur sayyed. Mais cela en dit long sur l’état d’anxiété permanente dans lequel nous vivons (et dire que je me plaignais des coupures d’électricité…).

Nous vivons actuellement sur une bombe à retardement. Certains jettent de l’huile sur le feu, partant du principe que la meilleure des défenses, c’est l’attaque ; d’autres s’arment parce qu’ils estiment qu’il vaut mieux prévenir que guérir et qu’ils doivent pouvoir se protéger ; d’autres encore fichent le camp, leur faculté d’espérer ayant été usée jusqu’à la corde; les derniers s’accrochent parce qu’ils n’ont pas le choix, parce que le constat d’échec serait trop terrible. Ou parce qu’ ils estiment que de toute façon, le Liban en a vu d’autres, et eux avec.

Personnellement, je crois que jamais le Liban tel que nous le connaissons n’a été autant en danger. Qu’importe les camps, les médiations, les interférences étrangères.

La responsabilité de ce qui arrivera incombera en premier lieu aux Libanais qui n’auront pas su faire passer leur pays et sa paix avant leur culte idolâtre d’un quelconque leader et avant les rancunes et incompréhensions que, certes, on ne leur a pas laissé le loisir de régler au cours des 15 années d’occupation syrienne, mais qu’eux-mêmes n’auront bien souvent pas appris à dépasser tout seuls.

Je reste convaincue qu’il se trouve au Liban une majorité silencieuse qui rejette ces bruits de bottes. Mais bon sang, il est des cas où décidément, le silence n’est pas d’or.

vendredi, 09 novembre 2007

Un peu de lumière, siouplaît

Achrafieh, ce matin vers 10h30. Comme au moins une fois par jour, je me retrouve devant la porte de l’ascenseur, navrée. Je vais devoir me taper à pied les huit étages qui mènent chez nous. Inspiration, et c’est parti mon kiki. Je me dis que c’est bon pour la santé, que d’autres ont encore moins souvent d’électricité que nous à Beyrouth et qu’au moins, je n’ai pas les sacs de course ou les enfants avec moi, dont au moins une et ses 20kg auraient immanquablement fini dans mes bras. Je grince des dents quand même.
Les légendaires coupures de courant libanaises sont devenues au fil des ans une donnée de la vie quotidienne. Quelque chose dont on ricane, un objet de plaisanteries mais qui est désormais acquis et qui ne choque même plus. Ou si peu… Je me dis souvent que les Libanais ont une extraordinaire capacité d’adaptation, mais que cette qualité est décidément à double tranchant: elle permet de survivre, mais elle conduit à l’acceptation d’à peu près tout et n’importe quoi. Au lieu de réagir, on ronchonne un peu et on s’adapte. Le rationnement de l’électricité en fournit un excellent exemple.

On prend un abonnement à un générateur de quartier ou bien on paie une fortune pour s’en faire installer un dans l’immeuble, comme certains de mes voisins voudraient le faire pour la bagatelle de plusieurs milliers de dollars. Débrouillons-nous et après, on verra bien.Je ne veux vraiment, mais alors vraiment pas entrer dans la polémique «C’est la faute du clan Hariri» ou «C’est la faute des Syriens» ou «C’est la faute de Berri». Ce n’est pas l’objet de ce post.

Disons simplement que je m’inquiète. Le coût de la vie au Liban laisse à penser que, pour les classes moyennes – et a fortiori pour les plus pauvres – assurer la satisfaction des besoins élémentaires va devenir de plus en plus ardu. Grosso modo, faire ses courses revient 25% plus cher aujourd’hui qu’il y a quelques mois. Quelle qu’en soient les explications (la hausse de l’euro, des cours du pétrole, la crise politique locale, etc.), 25%, c’est absolument énorme. Evidemment, certains produits importés que nous apprécions, expatriés que nous sommes, comme les yogourts ou de nombreux fromages par exemple, se sont carrément transformés en cadeau de luxe pour grandes occasions.  Mais même des aliments basiques ont accusé une hausse des prix flagrante : 2500LL au lieu de 2000LL pour un pot de labneh, cinq œufs au lieu de sept pour 1000LL… A la fin du mois, la différence dans le porte-monnaie est perceptible.

Avec un baril de Brent qui flirte avec les 100 dollars, la livraison de mazout va devenir un poste de dépense à prévoir des mois à l’avance: 1100$ les 1000 litres aujourd’hui, contre 450$ il y a six mois et 750$ il y a deux mois.

Le prix de l’essence est toujours artificiellement entretenu par l’Etat à un niveau acceptable, mais cela est appelé à cesser d’ici peu. Et l’électricité donc. Ha, l’électricité. Pour l’instant, nous déboursons 50$ par mois pour un abonnement de trois heures par jour à un générateur qui se met en marche quand ça l’arrange et qui nous permet de nous croire en boîte de nuit tant la lumière faiblit et se renforce presque rythmiquement. Il semblerait que la facture s’apprête à être plus salée. Le conseiller du ministre des Finances que je rencontrais cet après-midi pour un papier sur les privatisations est anxieux. Très anxieux.  Les coupures sont déjà très handicapantes, alors que nous sommes dans la saison la plus légère en termes de consommation électrique: pas besoin de chauffage, ni d’air conditionné. Il faut s’attendre à ce que les coupures doublent (au minimum) dans les semaines à venir (avec l’arrivée de l’hiver) et rien ne laisse présager une quelconque amélioration par la suite. L’EDL est un office en voie de désintégration: les énormes pertes techniques liées aux mauvaises connexions du réseau (44% de la production totale), alliées au faible taux de récupération des factures (à peine 40% des dûs), ainsi qu’au fait que des centrales censées fonctionner au gaz (plus économique) utilisent en fait du fuel comme carburant, que les capacités de stockage sont inadaptées et insuffisantes, que l’entretien des centrales et des réseaux sont presque inexistants, et… et… et… ont un résultat net: l’EDL coûte 3 millions de dollars quotidiennement à l’Etat.

En admettant que l’administration soit assainie et rationalisée, et que les factures soient payées normalement, il faudrait au moins 3 milliards de dollars pour remettre l’office sur pied. La privatisation prévue pour la fin 2008 par le plan de réformes ne sera en fait possible que d’ici trois à quatre ans… Que du bonheur en perspective, donc.

Tout ça pour dire que j’en viens à faire des crises d’angoisse à la perspective de ne plus pouvoir payer les factures. Avec trois emplois simultanés, je parviens à assurer des rentrées financières honorables – au prix d’une vie privée inexistante, ce qui explique pourquoi je me lance rarement sur notre blog – mais qui semblent toutefois insuffisantes au regard du coût de la vie libanaise. En dépit d’une complète absence de dépenses superflues, les fins de mois sont ric rac, l’avenir incertain. Je me demande sincèrement comment fait cette masse qui vit avec moins de 1000$ par mois. Certains vivent chez leurs parents, d’autres dans un immeuble familial et limitent au moins la casse sur les loyers, mais tous les autres et tout le reste?

Il est clair qu’à moins d’être (très) riche, il devient difficile de vivre au Liban. Moi, j’ai l’impression d’y survivre, et de jouer en permanence les équilibristes sans aucun filet de sécurité. Point de RMI, d’indemnité chômage ou d’allocations familiales ici. Et surtout, aucune garantie de pouvoir assurer une scolarité de qualité à nos enfants, ce qui me hante le plus. Aujourd’hui, nous déboursons 3500$ par an et par enfant pour le primaire (plus 1000$ de «frais d’ouverture de dossier» chacune), sachant que les tarifs augmenteront avec les classes. Là encore, c’est énorme et je ne sais pas si nous pourrons continuer longtemps à ce rythme. Mais, encore une fois, nous ne devons pas nous plaindre, nous nous en tirons mieux que d’autres, sachant que le taux de chômage galopant frôle officieusement les 30%.

Le Liban offre une multitude de raisons de s’inquiéter: politiques, urbanistiques, sociales, humaines. Mais pour une immense majorité, il s’agit surtout de savoir s’il sera tout simplement possible d’avoir les moyens de vivre décemment ici. Oui, nous manquons de lumière, surtout au bout du tunnel.

Hôtel Phoenicia: je n'avais jamais vu des pieuvres passées aux rayons X

Hôtel Phoenicia, front de mer de Beyrouth, 11 heures passées. Une pluie fine fait son apparition. Des bodyguards bodybuildés (ça fait beaucoup de bodykekchose!) veillent au grain devant l’entrée des artistes, à l’arrière de l’imposant bâtiment. Dans un immeuble adjacent à l'abandon, un sniper boit une tasse de café. On attend le OK de l'un des vigiles (sur)armés. A quelques mètres, sous une tente, les camionnettes de livraison défilent les unes après les autres. Les ouvriers déchargent cartons de thé et autres cageots bardés de pieuvres et de bars, et passent le tout dans un caisson à rayons X, comme à l’aéroport. Il y a du monde, tout est très sérieux.

wael_bou_faour.jpgammar_houri.jpgLe vigile reçoit un OK nous concernant, on y va. Encore un checkpoint, on vide nos poches et passons un portique de sécurité. Un garde vérifie si mon appareil photo prend bien des photos et ne sert pas à autre chose. Puis un nouveau chaperon nous invite à prendre l’ascenseur. Direction le 16e étage. Dans les couloirs, des sbires jouent aux cartes, dévisageant les étrangers sortant de l’ascenseur. Chambre 1602. Les députés du 14 Mars – reclus dans cette prison feutrée et dorée – se relaient, les journalistes du Liban et d’ailleurs défilent. On discute avec Wael Bou Faour (ci-contre en haut), un proche de Joumblatt, puis avec Ammar Houri (en bas), un aficionado haririen. Ils nous disent tous deux être prêts à mourir pour leur cause (faut-il les croire?), pour l’indépendance et la souveraineté du Liban, dénoncent avec vigueur et cynisme le régime de Damas, détaillent leur emploi du temps, précisent bien que ce sont leurs partis politiques et non le gouvernement de Siniora qui paye les factures de l’hôtel… Ils sont comme ça une quarantaine, depuis l’assassinat d’Antoine Ghanem le 19 septembre. Ils sont souriants, aimeraient bien revoir la lumière du soleil dans ces chambres où tous les rideaux sont fermés en permanence. Dans deux semaines très exactement, le 23 à minuit, le mandat de Mimile prendra fin. Eux sont persuadés que le Liban aura un nouveau président d’ici là, et que l’élection de tout président n’étant pas issu du 14 Mars serait une défaite pour eux. Connaissant le jusqu’au-boutisme des copains d’en face, on se prépare une bonne grosse tempête.

On ressort de l’hôtel, la bruine est toujours là. L’été a tiré le rideau il y a deux jours, il ne fait plus que 21ºC. Le ciel est bas, les nuages gris anthracite. Ça va craquer.

jeudi, 08 novembre 2007

Les belles étrangères : l’autre visage du Liban

belles_etrangeres.jpgOuf, un peu d’air pur! Tournons le dos un court instant à la politique, à la pollution atmosphérique et autres maladies libanaises sans antidote. Parlons bouquins, littérature, auteurs de notre beau pays.

Du 12 au 24 novembre prochain, douze écrivains libanais vont sillonner les routes de France (et de Belgique) à l’initiative du ministère de la Culture français, pour des rencontres et des lectures. Au programme donc: Elias Khoury, Alawiya Sobh, Rachid El-Daïf, Imane Humaydane-Younes, Hassan Daoud, Mohamed Abi Samra, Charif Majdalani, Yasmina Traboulsi, Abbas Beydoun, Tamirace Fakhoury, Joumana Haddad et Zeina Abirached. Cette manifestation aura en outre le bon goût de sortir de Paris. Ces événements auront lieu à Aix-en-Provence, Alès, Anglet, Arles, Asnières, Bègles, Bordeaux, Bruxelles, Carcassonne, Caunes Minervois, Corté, Dunkerque, Etretat, La Rochelle, Le Chesnay, Liège, Lille, Lomme, Lyon, Marennes, Marseille, Montpellier, Nancy, Nantes, pantin, Paris, Pessac, Pulversheim, Saint-Nazaire, Strasbourg, Toulouse, Villeneuve Minervois et Villeneuve-sur-Lot.

Bref, pour nos lecteurs français de France, il n’y aura donc aucune excuse pour rater ces rendez-vous! Vous pouvez retrouver les biographies des auteurs invités et le programme complet de ces «douze jours de culture libanaise près de chez vous» sur le site des Belles étrangères.

Bon, la parenthèse d’air pur se referme, on retourne à nos maladies levantines! Demain, on va rendre visite aux députés embastillés à l'Hôtel Phoenicia...

mercredi, 07 novembre 2007

Le Liban à deux vitesses

place_des_martyrs2.jpgBeyrouth est vraiment une ville schizophrène. Une bulle dans un Liban qui ne sait pas à quelle sauce il va être mangé. En furetant sur les sites professionnels d’architectes, on peut découvrir le visage qu’aura le centre-ville de la capitale libanaise à l’horizon 2020, quand la phase 2 des projets de Solidere sera achevée. C’est propre sur le papier (pour info, vous pouvez voir ici toute une série de photos avant-après sur ce qui a déjà été réalisé). Je me souviens, en 1999, quand on voyait les premiers (et frêles) arbres plantés le long des avenues de ce centre-ville fantômatique, on se disait que cela pourrait être chouette de voir Beyrouth dix ou vingt ans plus tard. Alors oui, nous avons une belle vitrine, sans âme, qui nous sert de cœur urbain. L’absence d’âme de ces avenues à arcades dorées… le temps y ajoutera peut-être un peu de patine, encore faut-il que les Beyrouthins aient envie d’y remettre les pieds. Le problème, c’est que nous avons des dizaines de tentes (les campeurs se comptent sur les doigts de la main depuis des mois) plantées place Riad el-Solh et place des Martyrs. Ce sit-in idiot est entré dans son 12e mois. Sans aucun résultat concret à part celui d'avoir poussé certains entrepreneurs du pays à mettre la clé sous la porte et à licencier leurs employés.

Hier, je regardais donc ces simulations de Solidere 2020 (regroupées dans un nouvel album, juste là dans la colonne de gauche). D’un côté, il y a des hommes, ici et dans le Golfe, qui idéalisent ce front de mer, qui continuent d’injecter des millions de dollars dans ce rêve (qui n’appartient qu’à une caste très restreinte). D’un autre, nous avons 3 heures de coupures d’électricité par jour à Beyrouth (et Beyrouth est privilégié, ça monte à 12 heures dans certaines régions), l’approvisionnement en eau dans les immeubles est chaotique… Il y a un symbole dans cette ville: c’est la rue du Liban. Cette rue relie Tabaris à Sodeco. Cela fait presque onze ans que je la pratique quasiment tous les jours (comme de nombreux automobilistes), et son bitume est de plus en plus défoncé. Ça fait des mois qu’elle doit être réasphaltée, mais on attend toujours… La rue du Liban! Peut-être faudrait-il bâtir l'Etat avant ces tours monumentales érigées sans aucun plan d'urbanisme global, que toutes les régions payent leurs factures d'électricité...

L’avenir à moyen terme du pays se joue en ce moment, alors que l’on parle déjà d’un nouveau report de l’élection présidentielle prévue lundi prochain. Comme je suis encore assez naïf pour m'émerveiller devant un simple tour de magie avec un lapin blanc, j’espère de tout mon cœur qu’une solution miracle va surgir dans les deux semaines à venir, que les deux Liban qui se font face (pas seulement entre pro-8 et pro-14 mars) vont pouvoir se rejoindre d’une manière ou d’une autre.

Au fait, il est où Garcimore?

 
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