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dimanche, 30 mars 2008

Herr Müller, céramiste et dinosaure

Un petit mot d'introduction, avant d'entrer dans le vif du sujet: cela fait longtemps que je voulais entamer une série de portraits – un peu personnels – de gens que l’on croise sans connaître leur(s) qualité(s). Histoire surtout de parler d'autre chose que de politique, du Hezbollah, du sommet de Damas et de tous ces trucs qui nous pourrissent la vie en ce moment. J’avais donc en tête de débuter cette série par Rafic Hobeika, mais celui-ci a décidé de prêter sa baguette et ses pinceaux à saint Pierre plus tôt que prévu. Et puis comme souvent, j'ai remis à demain ce que j’aurais pu faire le jour même, alors... Alors je vais me mettre un coup de pied au taztouz et commencer aujourd’hui. Et j'en ai plusieurs autres au four si jamais celui-ci vous ouvre l'appétit.

Pour ce «numéro 1», ce sera donc un ami, Samir Müller, céramiste de son état et donc spécimen en voie de disparition.

cfce0713892edaebce18543bf25d6cd7.jpgJ’ai connu Herr Müller à Paris en 1991. Il était venu dîner à la maison, invité par son prof. Il nous avait raconté son Liban, et moi, dans mon coin, je buvais ses paroles. C’est l’un de ceux qui m’ont refourgué le virus libanus. Dix-sept ans plus tard, il fait toujours partie de ma vie.
Samir est donc céramiste, l’un de ces métiers où il est bien difficile de gagner sa croûte, surtout au Liban où les beaux-arts sont de plus en plus méprisés. Son atelier occupe un vieux caravansérail presque en ruines, sur la route de Damas, un peu plus haut que Jamhour. Vous êtes certainement passés mille fois devant sans vous en apercevoir. Il aimerait bien le retaper, mais sa famille n’en est pas propriétaire. Pourtant, les murs épais auraient besoin d’un lifting XXL. Le toit, fait de poutres branlantes et de paille, attend une petite étincelle pour flamber en quelques nanosecondes.

Pénétrons dans l’antre, si vous le voulez bien. L’endroit est sombre, poussiéreux, bordélique, le sol irrégulier. Des pièces surréelles, fraîchement tournées ou recouvertes d’engobes colorées, sèchent sur des planches en bois. D’autres sont là depuis des années, attendant de passer au four. Des pots en plastique ou en verre renferment des émaux aux compositions chimiques savantes à base de cobalt et d’oxydes en tout genre, et le tour manuel, à l’entrée, vous renvoie directement quelques millénaires en arrière. Car chez Samir, la céramique est à l’état brut, viscéralement intemporelle. Par exemple, chaque année au printemps, il fabrique lui-même sa glaise. A l’extérieur de son atelier, perdu dans les herbes folles, un bac en tôle accueille quelques hectolitres de terre liquide et tamisée, destinés à être transformés en glaise. Les gestes sont les mêmes partout sur la planète, depuis la nuit des temps. Et le visiteur averti a la chance de pouvoir encore voir cela, là, à quelques kilomètres sur les hauteurs de Beyrouth.

Et puis l’atelier de Samir a aussi ce petit côté Jules Verne très touchant. Des machines, noircies par le temps et gorgées de cambouis, fonctionnent toujours comme au premier jour. Il y a même un large four de briques noires, hémisphérique, dans lequel un adulte peut se tenir debout. Son père l’avait construit au milieu du siècle passé. Au fait, quel drôle de nom de famille – Müller – pour un Libanais! Son grand-père paternel était étranger – Suisse romand pour être précis – et était tombé amoureux du Liban. Encore un.

Pour joindre les deux bouts, Samir donne des cours à l’USEK et oublie trop souvent sa vocation d’artiste afin de vendre, pour une bouchée de pain, des pièces faites main mais fabriquées en série pour des restaurants comme Le Café blanc. Son art ne lui permet pas vraiment de rouler sur l’or. Sa dernière exposition personnelle remonte d’ailleurs à décembre 1997. «A quoi bon, lâche-t-il avec regret, il n’y a plus personne au Liban pour apprécier ce genre de choses.»

Peut-être l’avez-vous déjà croisé sans savoir qui il était, dans une salle de sport ou dans un café de Beyrouth, le soir quand il sort boire une bière. Célibataire endurci, un peu dur de la feuille et les épaules tombantes, il paraît souvent résigné. Résigné face au manque de considération de son travail, résigné face à la trajectoire sans cesse plongeante de son pays. La dernière fois que je suis allé à l’atelier, il s’arrachait les cheveux: une coupure de courant venait de se produire et il allait devoir attendre des heures avant de lancer sa cuisson. A bientôt 50 ans, cet homme né dans un petit village du Chouf aimerait se poser un peu, ne plus avoir à s’occuper de la fabrication – éreintante – de sa propre terre. Mais il continue, inlassablement, et mourra peut-être un jour là, entre deux bocaux de poudre blanche et des pièces réalisées dans les années 90 et jamais finalisées.

Un soir pluvieux de janvier 1997, c’est Samir qui était venu me chercher à l’aéroport quand j’ai débarqué à Beyrouth avec ma pauvre valise. Avec comme bouquet de fleurs de bienvenue, son sourire et sa gentillesse. Depuis, rien n’a changé en lui, mis à part quelques cheveux gris sur ses tempes. Comme sur les miennes.

mercredi, 26 mars 2008

Transmissions

062fdba9c06d0af8d67f664d931eac41.gifMême les arabophones vous le diront, l’arabe n’est pas une langue simple. Que ce soit les Libanais ayant passé leur vie au pays, et dont l’arabe était rarement la matière de prédilection (quand il n’était tout simplement pas leur bête noire), ou ceux – Libanais expatriés ou étrangers – qui s’y sont frottés de manière volontaire, tous vous le diront: apprendre cette langue, sublime au demeurant, est véritablement galère. Il y a pire bien sûr (essayez le chinois pour voir), mais pour nous autres résidents du Liban, expatriés ou binationaux, appréhender le langage utilisé quotidiennement ici est une nécessité absolue pour, c’est un poncif, intégrer réellement la culture du pays.

Née d’un couple mixte et faisant fréquemment de longs séjours au pays du cèdre dans ma tendre jeunesse, j’ai longtemps regretté de ne pas parler l’arabe, ou du moins le libanais. Pour que mon entourage libanais ne puisse plus dire de bêtises devant moi sans que j’y comprenne quoi que ce soit évidemment, mais aussi parce que je me sentais déchue d’une partie de mon identité. J’ai grandi au son des «Tu es née au Liban, ta maman est Libanaise et tu ne parles pas l’arabe?!!» outrés, quand je venais passer mes vacances ici ou que mes grands-parents maternels venaient nous rendre visite en France. Je retirais une impression d’indignité de ne pas maîtriser cette part de mon patrimoine culturel, de mon héritage. Ma mère avait bel et bien essayé de nous apprendre les rudiments de la langue, mais tous ceux qui vivent dans un environnement étranger, en particulier les couples dont l’un des membres n’est pas arabophone, vous le confirmeront: ça ne marche tout simplement pas. Au-delà des «kifak, kifik?» et autres chansonnettes apprises phonétiquement, c’était le néant total. L’effort est trop grand pour parents et enfants, l’obstacle trop complexe, surtout pour cette génération de Libanais pour lesquels le français venait aussi naturellement à la bouche et à l’esprit que l’arabe. Mais ce constat ne change rien à l’affaire: il me manquait quelque chose de fondamental pour pouvoir véritablement assumer ma double ascendance, moi qui à trois ans répétais à l’envi que non, je n’étais pas Française, j’étais Franco-libanaise car j’étais née «chez les Arabes».

Je vais vous faire une confidence: la frustration était telle qu’au lycée, je griffonnais des arabesques assorties de points de-ci de-là, imaginant que du moment que je dessinais de droite à gauche, mes camarades de classe allaient effectivement croire que j’écrivais l’arabe. Pathétique, je sais, mais révélateur…

Du coup, c’est à la fac que j’ai rattrapé mon retard, au cours de quatre laborieuses années universitaires (que je ne regrette pas). Et 15 ans plus tard, alors que je vis ici, les mêmes questionnements se présentent. C’est drôle, la reproduction des comportements. J’ai épousé un Français qui voue le même attachement à ce drôle de pays que mon père et qui, s’il se débrouille quand c’est nécessaire, ne considère cependant pas l’arabe comme une seconde langue. Du coup, c’est bel et bien le français que nous parlons à la maison. Dans quelle mesure reproduisons-nous les mêmes schémas que nos aînés? Ma petite fille de 4 ans m’affirmait hier avec un aplomb sans faille que puisqu’elle vivait au Liban, elle était Libanaise. Elle ne comprend pas grand-chose à la langue de ce pays mais, tout comme sa sœur, elle veut apprendre. Le paradoxe des paradoxes, c’est qu’il faudrait encore qu’on lui en laisse le loisir. Automatiquement, parce que son père est Français, l’école a placé notre aînée en cours d’«arabe langue vivante», comprenez une classe d’appoint pour enfants d’expatriés appelés à changer de pays d’ici deux à trois ans. Elle y apprend des comptines, des chansons, toujours par cœur, et n’a guère progressé en deux ans. Nous avons demandé à ce qu’elle repasse en classe d’arabe normal, mais nous avons été prévenus qu’elle allait rencontrer des difficultés. Nous en avons bien conscience, le défi est de taille, mais comment faire un autre choix? Ces enfants vivent ici, se sentent davantage Libanaises que Françaises (elles connaissent mieux Koulouna que la Marseillaise), mais elles resteront éternellement étrangères si elles ne parlent pas la langue de leur pays. D’autres couples mixtes y parviennent (bon, d’accord, le père est parfaitement arabophone et c’est souvent à coups de cours particuliers aussi onéreux que déplaisants pour les enfants), alors il faudra bien que nous réussissions. Je ne leur souhaiterais jamais le sentiment d’étrangeté, d’exclusion, de non-appartenance que j’ai pu connaître. Et cela fait partie du devoir de transmission, non?

PS: La calligraphie ci-dessus est l'œuvre de Hassan Massoudy, véritable maître en la matière. 

lundi, 24 mars 2008

Sylvester, Mel, Hassan et Imad sont dans un bateau…

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Alors qu’en cette fin d’après-midi un soleil radieux baigne Beyrouth d’une lumière dorée, des pétarades se font à nouveaux entendre dans le silence tranquille de ce lundi férié, après la fiesta de la veille en l’honneur du nabab bourru (qui a d’ailleurs menacé de ne plus apparaître à la télé si ses partisans persistaient à fêter chacune de ses apparitions sur les ondes comme la venue d’un messie armé de deux gros flingues). Les cloches couvrent par intermittence le vacarme des pétoires, dans une sorte de surenchère inconsciente mais totalement schizophrénique.

Cette année, le lundi de Pâques a coïncidé avec le 40e de l’assassinat de l’homme «aux deux victoires», puisque c’est ainsi qu’est désormais labellisé Imad Moughnieh; deux victoires, l’une lors du retrait israélien du Sud-Liban en 2000 et l’autre pour la guerre de juillet 2006. Chacun voit midi à sa porte, mais cela reste amusant de constater qu’aujourd’hui, le Hezbollah célèbre les exploits d’un homme dont il affirmait autrefois qu’il ne faisait pas partie de ses rangs. Bref.

Gros rallye populaire organisé à Rouaiss, dans la banlieue sud, par le parti de Dieu en l’honneur de son dernier martyr en date, avec à la clé retransmission en direct des festivités sur la chaîne Al-Manar. Pour l’instant, les autres stations télé poursuivent leurs programmes dans une totale indifférence, feuilleton à l’eau de rose chez l’un, télé-achat sur l’autre, émission sportive pour le troisième… Pour la peine, Al-Manar mérite d’être regardée ne serait-ce que pour l’intérêt anthropologique de la chose. Une voix de femme déclame avec une emphase presque religieuse des vers en l’honneur du bonhomme, dont les images défilent comme dans un montage PowerPoint; un cercueil qui part en contre-plongée vers des cieux divins, une main tendue vers les nuages dans un geste littéralement christique, la bonne bouille débonnaire de notre Moughnieh binational (au moins) apparaissant dans le cœur d’une rose rouge en train d’éclore, pour être remplacé par une blanche colombe. Je crois bien que c’est cette dernière image fort poétique qui me fait le plus halluciner car s’il est bien un homme que l’on peut difficilement associer à la colombe de la paix, c’est celui-là. Mais la poésie (ou la propagande) a ses raisons que décidément, la raison ne connaît pas… Entre deux plans mélodramatiques à l’extrême, sur fond d’air de cornemuse à la Braveheart (on s’attend à ce que d’un instant à l’autre, Moughnieh se relève de sa tombe – c’est le lundi de Pâques après tout – en criant un ultime «Freedoooooooooom»!), des inserts montrant les hommes en arme du Hezb exhibent la mobilisation des troupes et la puissance militaire, dissuasive sans doute, du parti. Au fait, je vais peut-être avoir l’air naïve, mais avez-vous déjà remarqué que le logo d’Al-Manar pourrait tout à fait représenter deux flingues entrecroisés? Je ne sais pas si c’est mon état d’esprit d’aujourd’hui qui m’a poussée à brusquement le voir ainsi, surtout surimposé sur cette fameuse colombe, mais là, cela m’a sauté aux yeux.

A Rouaiss, la vie a plutôt continué comme si de rien n’était: magasins ouverts, habitants faisant leurs courses… L’ambiance n’était guère à la commémoration, dont les résidents sont sans doute gavés, eux qui sont de plus en plus nombreux – comme les habitants du Sud – à renouveler leur passeport et à prendre des options de location dans les régions considérées comme plus «sûres», au cas où… Quelques femmes sont présentes, portant de nouveaux foulards avec sur une face le drapeau du Hezbollah, sur l’autre le portrait de Moughnieh au pochoir. La masse assemblée ici est formée essentiellement de jeunes hommes, souvent sur leurs scooters déglingués, certains portant les armes qu’ils actionnent allègrement sans se soucier des lois de la pesanteur, à savoir que tout projectile finit par retomber quelque part… Chaque mention d’un dirigeant israélien provoque des huées, chaque harangue un peu plus vigoureuse que les autres déclenche une nouvelle salve de tirs… de joie? de colère? d’excitation? de n’importe quoi? L’un des jeunes fêtards vide son chargeur alors qu’il se tient debout devant un bâtiment portant l’enseigne «Collège de la finesse», sans doute une piètre contrefaçon du «Collège de la sagesse»… Toujours est-il que l’association des deux, jeune excité flingue à la main et enseignement de la finesse, prête à sourire. Pas autant cependant que la nouvelle décoration locale, une pléthore de posters représentant l’héroïque Moughnieh, dont l’un particulièrement imposant figure dans l’alignement d’une affiche de film. Lequel? Je vous le donne en mille: Rambo IV. Ça ne s’invente pas.

Beaucoup redoutaient qu’à l’occasion de ce 40e, le Hezbollah mette en pratique ses menaces de vengeance à l’encontre d’Israël. Bon, la journée n’est pas terminée mais pour l’heure, la manifestation n’a pas pris l’envergure à laquelle on pouvait s’attendre. Dans un discours relativement court (une heure «seulement») et particulièrement mesuré (par rapport à d’autres propos qu’il a pu tenir) sur le plan local, Nasrallah a rendu hommage à Jésus et Mohammad, ce qui va en rassurer certains. Evidemment, sur le plan international, c’est autre chose: Hassan a émis ses critiques virulentes comme à l’accoutumée à l’égard «des groupes américano-sionistes» qui provoqueraient, selon lui, des troubles entre l’Europe et les musulmans (on peut pourtant être l’un et l’autre, que je sache) et il a surtout renouvelé ses menaces à l’égard de notre voisin du Sud. Que ses partisans se rassurent, une nouvelle guerre au Liban coûterait cher à Israël car 85% (????) des Libanais soutiendraient le parti de Dieu en cas de conflit. Et surtout, Hassouna l’affirme haut et fort, Israël sera «puni» et disparaîtra suffisamment vite pour que le public assemblé pour l’entendre (le voir, c’est une autre paire de manches) puissent assister à cet événement historique. Autrement dit, notre génération en sera témoin. Super. C’est beau la rhétorique. Et la génération suivante, celle de nos enfants, elle récoltera quoi?

Car le problème, c’est que pour Nasrallah, les Israéliens ne supporteraient pas de devoir retourner dans les abris; il a l’air de croire que les Libanais, eux, n’y verraient pas d’inconvénients, ce dont je ne suis guère convaincue. Et surtout, Hassouna semble oublier que si Israël «peut disparaître», le Liban le peut aussi. Et s’il y a bien une course que les Libanais sont capables de gagner, c’est malheureusement celle-là.

mercredi, 19 mars 2008

Ils fuient, ils fuient les cerveaux…

9e9556371f7270419053f4f234fd05bb.jpgExtrait d’une discussion téléphonique, dimanche dernier, avec un cousin cher à notre cœur: «Y’en a plus un seul à Beyrouth, ils sont tous à Paris, même Maria, même Marwan, c’étaient les deux derniers à faire de la résistance. On n’est pas vraiment heureux d’être là, on préfèrerait tous passer nos week-ends à Batroun, mais c’est plus possible. Le Liban n’offre plus rien, à part ses clichés. Oui, il fait un temps pourri à Paris, il fait super beau à Beyrouth. Mais au moins ici, on a du boulot, on gagne du fric…» Evidemment, avec un SMIC à 300 dollars et des salaires dérisoires en début de carrière même pour les ingénieurs, il est bien compréhensible d'aller vérfier que l'herbe est effectivement plus verte ailleurs. Comment leur en vouloir?

Voici donc un thème qui me sape particulièrement le moral. On l’appellera comme on veut: fuite des cerveaux, émigration économique ou autre. Le résultat est là et l’hémorragie est de plus en plus insupportable. Les jeunes libanais qualifiés prennent des allers simples vers ailleurs. Paris, Montréal, Dubaï, New York, Abu Dhabi… Les destinations sont nombreuses et toujours plus appétissantes que l’horizon libanais. A voir ça, on se dit que la vraie résistance, ce n’est pas de savoir se servir d’un RPG et de défiler au pas tout vêtu de noir et de jaune, mais simplement de rester au Liban, de croire encore à un avenir offrant quelques perspectives pour soi-même et ses enfants. Beaucoup n’y croient plus. Aujourd’hui, je regarde mes gamines et je ne sais plus vraiment à quel camp j'appartiens. Ou peut-être fais-je semblant de ne pas savoir.

Il y a un an, un sondage était sorti au Liban: 30% des Libanais souhaitaient quitter leur pays, mais plus inquiétant encore, cette proportion atteignait 60% pour les 18-25 ans. Autre facteur d’inquiétude, selon le Centre national de recherches scientifiques du Liban: au cours des années 2006-2007, 50% des diplômés universitaires auraient quitté le pays. Il y a quelques jours, j’interviewais le recteur de la plus grande université francophone du pays (suivez mon regard): pendant l’enregistrement, nous avons abordé le sujet de la fuite des cerveaux et il alternait méthode Coué et angélisme en tentant de définir différents profils de candidats à l’exil. A la fin de l’interview, je l’embraye sur la situation du pays. Une phrase laconique pourrait résumer sa pensée: «Aujourd'hui, c’est sans espoir.»

Autre discussion, autre lieu. Samedi, un ami prof nous disait: «Le responsable de la fac dans laquelle je travaille n’accepte plus de candidatures venant de profs français, pour deux raisons. Il constate simplement: “S’ils veulent venir au Liban en ce moment, soit ils sont cons, soit ils sont mauvais. Dans les deux cas, je n’en veux pas!”.» Morbleu, il n'y va pas par quatre chemins!

A terme, le résultat promet d’être désastreux. Le pays se vide de sa substance, et le vide ne le reste jamais longtemps, c’est une loi de base de la physique. La proportion d’ignorants augmente inévitablement, et rien de mieux que l’ignorance pour paver la voie au chaos, à la médiocrité généralisée ou au totalitarisme.

mardi, 18 mars 2008

Sons du Liban et d’ailleurs

3fa1bd4e9f831d1dc69affc5bacfb137.jpgEn avant la musique! Incognito, la boîte de production de ce cher Tony Sfeir, lance à partir de mercredi soir son New oriental sounds festival. Au programme, huit concerts d’artistes du Liban, d’Egypte, de Syrie et de Palestine qui se dérouleront tous à la crypte de l’église Saint-Joseph à Achrafieh (sauf le 30 mars, au théâtre Monnot).

Mercredi 19 mars
El-Dor el-Awal, orient jazz – Egypte
Samedi 22 mars
Naïssam Jalal, Miles Jay et Ahmad al-Khatib, modern ambient jazz – Syrie, France, USA, Liban
Mercredi 26 mars
Katibeh Khamseh & guests, rap – Palestine, Liban
Vendredi 28 mars
Dima Orsho & Gaswan Zerikly, orient lieder – Syrie
Dimanche 30 mars
Eskenderella, Egypte
Mercredi 2 avril
Hazem Shaheen & Masar, oud et oriental jazz quartet – Egypte, USA
Dimanche 6 avril
Twais, classical oriental quartet – Syrie
Mercredi 9 avril
Marc Ernest, mouwashah on piano – Liban
Billets disponibles à la CD-Thèque.

samedi, 15 mars 2008

Pas de carie pour Venom

Quel titre étrange… En fait, c’est l’occasion d’évoquer ici un problème étonnant, dont on parle peu en société: la démission parentale, ou ce laisser-faire malheureux qui a des répercussions désastreuses sur les futures générations.

Pour simplifier, la «démission parentale» se définit ici comme suit: trop accaparés par leur boulot ou leur sobhiyyé, certains parents ne s’occupent pas de leurs enfants, généralement élevés par les employées de maison. Ainsi, il n’est pas rare lors des réunions familiales de voir courir un enfant en pleurs se réfugier dans les jupons de «sa bonne» alors que sa génitrice est assise juste à côté. La première fois, ça surprend un peu.

Nouveau symptôme de ce mal (libanais seulement? je ne sais pas): les caries, voire plus si affinité. L’idée est simple. Pour ne pas se compliquer la tâche, de nombreux parents laissent dormir leurs enfants avec un biberon de lait sucré coincé entre les dents. Mois après mois, le résultat est édifiant: dans notre entourage, une petite fille de 3 ans a dû se faire extraire ses incisives (du haut et du bas) et doit porter un dentier; une autre petite fille de 3 ans et des poussières doit bientôt passer sur le billard pour se faire opérer du même mal, mais pour l'ensemble du ratelier.

venom.jpgLe tout dernier exemple en date cumule plusieurs illustrations de cette démission. La semaine passée, notre fille cadette est invitée à passer l’après-midi chez un petit camarade sur invitation d’une maman que nous ne connaissions pas. Pourquoi pas. A 18h, je passe la récupérer chez son hôte. Bel immeuble luxueux, en plein cœur d’Achrafieh: deux Philippines travaillent là. Je suis accueilli par ma fille déguisée en princesse, puis par son copain et le petit frère de celui-ci (on va les appeler respectivement John et Bob). Il y a 2 ans, John terrorisait tout le monde à la garderie, et avait une fois mordu notre fille jusqu’au sang. Depuis, il s’est un peu calmé et notre monstresse ne lui en a pas tenu rigueur. Dans l’entrée de l’appartement, Bob (le petit frère donc) arrive et me décoche son plus beau sourire: deux rangées de dents noircies et rongées par des caries. Vision de franche horreur sur le visage d'un gamin. Bob a 3 ans et quelques kilos en trop (merci le sac de chips à la main…), et à peine plus de 30 secondes après m’avoir rencontré, il commence déjà à me taper dessus, à grands renforts de coups de pied et autres uppercuts. Je le remets en place gentiment mais fermement, il a l’air étonné. Je demande si la maman est là: niet, elle est partie faire du sport. Hmm…

La nuit suivante, notre gamine fait des cauchemars et finit la nuit dans notre lit. Rebelote le surlendemain. Alors que nous déjeunions tous les quatre, elle commence à raconter le film regardé chez son copain John. Après quelques détails très explicites, plus de doute: elle a vu Spider-Man 3, seule avec les deux petits garçons et sans adulte. Elle nous raconte «le méchant tout noir avec ses grandes dents» (Venom donc – le monsieur pas beau ci-dessus). C’est profondément inconcevable et irresponsable que des parents laissent leurs gamins de 3 et 4 ans devant ce genre de film (en grignotant des chips), cela expliquant immédiatement les cauchemars de mademoiselle, et probablement le comportement violent de Bob.

Venom, lui en tout cas, n’a pas une seule carie, sa dentition se porte très très bien…

mardi, 11 mars 2008

Bene Gesserit forever

ffc5bac0acf482f1c405e48066b7e97f.jpgKarl Marx a commis la même erreur que la plupart des hommes (au sens générique) orgueilleux commettent: croire que tout ce qu’il détestait était mauvais et qu’il avait en tête les meilleures (comprenez, uniques) alternatives, ce qui s’est avéré faux moins d’un siècle plus tard. Aujourd’hui, d’autres hommes commettent cette erreur, à leur manière. Tout comme Marx, ils refusent de se confronter au véritable problème: cet orgueil lui-même (dont les racines ont souvent à voir avec la jalousie et la frustration), qui doit être affronté en prélude à toute solution. C’est d’abord sur soi-même qu’il faut travailler pour ne pas lancer de faux et inutiles combats. Mais Karl Marx a aussi fait un autre constat très juste et bien connu: la religion est l’opium du peuple.

Aujourd’hui, nous avons l’un et l’autre au Liban et dans nombre de pays arabes. Le Hezbollah, le Hamas, l’Iran et les autres… Israël est considéré comme un problème? Les Etats-Unis sont le grand Satan? Ils ont la solution. L’Arabie saoudite, le Koweït veulent garder leurs familles régnantes au pouvoir? Eux aussi ont la solution. Pas une solution, mais la solution: la parole de Dieu.
Tout autre approche est à proscrire. Leurs «ennemis» ne sont pas tout blancs, loin s’en faut. D’ailleurs, aux Etats-Unis aussi, l’argument religieux fait mouche à tous les coups ou presque. Mais l’usage ouvertement fait de la religion dans notre sacré Moyen-Orient me paraît aller beaucoup plus loin.

Car à mes yeux, voilà le pire: la religion y est érigée en système sociopolitique, voire en bureaucratie par laquelle le conformisme devient inévitablement la règle. Ultimes paradoxe et hypocrisie, sachant qu’à terme, la bureaucratie conduit inéluctablement à l’émergence d’aristocrates déguisés. On l’a vu dans l’ex-URSS et dans les pays qui évoluaient dans son orbite, on le voit toujours dans nombre de pays du Tiers monde et même en Occident, avec le règne de ces nomenklaturas intouchables. Mais dans le monde arabe, le binôme religion/administration (officielle ou pas, dans le cas de Amal ou du Hezbollah dont le fonctionnement interne reste totalement opaque aux yeux des non-initiés) est particulièrement inquiétant, tant la construction de l’identité passe par la religion et par la mise en œuvre de ce 11ème commandement soigneusement occulté, mais toujours efficace: «Tu ne remettras pas en question.» Le dogme, l’autorité, la Parole évidemment. Et par extension les hommes qui prêchent cette parole. Le propre de la religion est la foi absolue.

Les textes religieux sont bien souvent beaux et généreux dans la lettre. Mais l’interprétation que les hommes en ont faite au long de l’histoire et jusqu’à aujourd’hui, est nettement moins honorable.

Comment justifier, pour ne donner que cet exemple récent, le fait qu’un enseignant puisse être condamné à recevoir 180 coups de fouet en Arabie Saoudite pour avoir parlé avec l’une de ses étudiantes? Comment comprendre qu’au bout de 60 ans d’un conflit apparemment insoluble, des cousins tels que les musulmans et les juifs (au grand dam des voix conciliantes) se jettent encore leurs religions à la tête dans des bains de sang? Certes, la question est éminemment territoriale et économique, mais elle se pare sans complexe d’atours religieux, du moins pour l’un des camps.
Pour une seule et unique raison: la religion, par essence fondée sur des convictions absolues, non-négociables, fait encore (plus que jamais en fait) loi dans la sphère publique, au lieu de rester de l’ordre du privé, de l’intime.

Lorsque même l’éducation des plus jeunes – pas tous, évidemment, mais trop déjà – est soumise à ce diktat (je sais, c’est un leitmotiv chez nous) il y a de quoi s’inquiéter. Religion et histoire ne font pas bon ménage car l’un tend à déformer, réécrire l’autre. Or, ceux qui ne peuvent se souvenir du passé sont condamnés à le répéter.

Quand les peuples arabes apprendront-ils, non à renier le religieux, mais à briser le 11ème commandement, ne serait-ce que pour mieux respecter les dix autres?

dimanche, 09 mars 2008

Offre d'emploi

Une fois n'est pas coutume, mais la nécessité faisant loi... 

Recherche jeune femme, 25-35 ans, anglophone ET parfaitement arabophone, ayant de préférence une expérience dans la presse, pour poste à Dubai de traductrice ou journaliste dans un nouvel hebdomadaire féminin. Capacité d'adaptation, esprit d'équipe et enthousiasme sont des must. 

Merci de faire circuler, c'est urgent et en tout bien tout honneur. Envoyez les CV sur notre mail. Merci!!! (pas sérieux s'abstenir).

vendredi, 07 mars 2008

Subject: Prévisions LIBAN

374f36ad6a9c7d1782efcdb651fc3ba8.jpgC'est souvent comme ça en temps de crise, mais j'ai parfois l'impression de mettre des œillères pour éviter de voir que le panorama s'assombrit dangereusement. Et puis comme je bosse pour des médias étrangers, je leur envoie de temps en temps des mails pour les tenir au courant de la situation et de la «probabilité» que le Liban refasse les gros titres. J’intitule ces mails «Prévisions LIBAN». Alors, systématiquement, j'ôte mes œillères, regarde à droite et à gauche, et je fais le bilan. Je viens de le faire il y a 10 minutes, et ça donne ça:

  • Après les ambassades arabes, c'est l'ambassade américaine qui vient de prévenir ses ressortissants d'adopter un profil bas, de rester chez eux, voire de quitter le pays si c'est possible, car la situation locale et régionale sent le soufre. Elle avait fait de même début juillet 2006, juste avant la guerre.
  • Selon un quotidien libanais, il y aurait une mobilisation générale de réservistes au sein de l'armée syrienne (peut-être du vent, mais on ne sait jamais).
  • Une autre info (démentie par la Finul): il y aurait eu une incursion israélienne hier en territoire libanais jusqu'au Wazzani.
  • La tuerie à Jérusalem serait due, selon Al-Manar (info reprise par tous les médias ensuite) à une brigade nommée d'après le membre du Hezbollah assassiné à Damas, Imad Moughnieh. Certains avancent même que le Hezbollah serait lié directement l'attentat, en soutien au Hamas.
  • Les discours, que ce soit du côté du Hezbollah (Nasrallah a prévenu qu'il pourrait passer à l'action après le 40e de la mort de Moughnieh, soit le 24 mars) ou d'Israël, se radicalisent. La situation actuelle rappelle grandement le mois de juin 2006: Israël met le paquet sur Gaza, et les problématiques libanaises et palestiniennes se retrouvent à nouveau mêlées.

Bref, il n'y a rien de réjouissant. Wait and see donc, mais je préfère quand même vous tenir au courant de la température locale et des nuages noirs qui s'accumulent sur le Liban (même s'il fait très beau avec un bon 25ºC, mais c'est toujours par beau temps que les conflits commencent!).

[...] 

Vous me direz, ça fait beaucoup de verbes au conditionnel et de supputations (j’adore ce mot, presque autant que croquemitaine). N’empêche, vu d’ici, rien n’incite à la légèreté et à danser la lambada. Et c’est sans compter sur les déclarations de nos politiques – tous bords confondus – ajoutant de l’huile sur le feu quotidiennement, sur les Etats arabes qui se crêpent le chignon avant le sommet de Damas, sur notre foutue élection présidentielle reportée à la Saint-Glinglin, sur...

Au Liban, finalement, il existe trois sortes de personnes: les pessimistes qui voient la guerre partout, les optimistes béats (également appelés non-voyants) et les pragmatiques qui se disent que si ça dérape, il y aura toujours moyen de s’adapter.

mercredi, 05 mars 2008

Décentralisation & régionalisme : un avenir pour le Liban ?

395311fa82c7b5782bdc98c7f417eaf9.jpgIl y a des semaines où d’un coup, on entend parler d’une même chose à plusieurs reprises, dans des endroits différents. Hier, j’ai assisté à une réunion de grands patrons libanais. Et avant-hier, j’ai interviewé Sami Gemayel, fils d’Amine et frère de Pierre. A chaque fois, j’ai entendu les mots «décentralisation» ou «modèle espagnol». Avec Cheikh Sami, l’idée était même poussée plus loin, avec le mot «régionalisme», pour ne pas dire «fédéralisme».

Lors de la réunion des grands patrons libanais, un représentant du ministère des Finances a expliqué que son équipe bossait dur sur un vaste projet de décentralisation de certaines compétences de l’Etat, tout en disant que l’idéal pour le pays serait l’établissement d’un superministère gérant l’Economie et les Finances. Mais c’est avec le fils de l’ancien président de la République que le raisonnement est allé plus loin. Ce qui va suivre est un peu long, mais bon, ça fait avancer le débat...

Son point de vue n’est pas exempt de toute critique, mais il y a quelques idées intéressantes. La réflexion de son groupe de travail – pas uniquement composé de Kataëb comme lui, mais aussi d'autres tendances politiques – a suivi deux axes: la définition de ce qui «a foiré dans le modèle libanais» (pour reprendre ses mots), et les recommandations pour imaginer un futur apaisé. Voici de larges extraits de ses propos.

Le bilan d’un Liban en faillite

  • «Le régime actuel date de 1943 avec l’établissement du système confessionnel, du système des quotas et de la démocratie consensuelle. Puis en 1990 avec l’accord de Taëf, il n’y a pas eu de modification du système politique mais une modification des quotas avec un rééquilibrage des compétences entre les communautés. Ce régime n’a pas réussi à contenir ou à prévenir les conflits et à constituer une citoyenneté libanaise, et n’a pas encouragé le dialogue interlibanais.»
  • «Pour avancer, il faut que tout le monde soit d’accord sur le bilan. Il y en a qui disent que le système n’a pas foiré. Mais au bout de 60 ans, il y a eu des dizaines de milliers de morts et le pays est à nouveau au bord d’une guerre civile: s’ils me disent que le système n’a pas foiré, c’est que ces gens-là ont un sérieux problème d’objectivité.»
  • «Nous avons le choix entre 3 systèmes: l’actuel, un régime laïc – impossible au Liban avant 50 ans minimum –, et le régionalisme à l’espagnole.»

Décentralisation des compétences

  • «Le régionalisme donnera des garanties aux communautés qui ne sentiront plus menacées. Quand il y aura des conseils régionaux qu’elles éliront elles-mêmes et qui auront 50 à 70% des compétences du Parlement actuel, elles pourront prendre des décisions indépendamment des autres régions. Ce transfert de compétences ira du Budget à la culture, de l’industrie à l’éducation en passant par la santé et l’écologie. Tous ces domaines-là seront traités au sein même des régions.»
  • «Ces conseils régionaux seront constitués par une quinzaine de membres élus au suffrage universel par les habitants de ces régions. Au sein même de ces conseils, il n’y aura plus de quotas. Pour les régions mixtes, il pourrait y avoir une sorte de gentleman agreement, mais plus de quotas. En règle générale, toutes les régions auront une majorité communautaire. Pour les minorités présentes dans les régions, nous préconisons l’établissement d’un tribunal national, comme le tribunal fédéral du Canada, dont la mission sera de traiter tous les cas d’atteintes à une minorité. Ce tribunal jugera les cas en référé, c’est-à-dire qu’il devra statuer en 48 heures maximum. Chaque citoyen victime une discrimination pourra saisir ce tribunal composé de représentant de toutes les communautés.»

Quel financement et quelle gestion des ressources?

  • «Il n’y aura pas de risque de déséquilibre entre des régions plus dynamiques que d’autres, car au niveau central, l’Etat sera plus fort et assurera l’équilibre: les régions riches devront payer plus à l’Etat qui redistribuera aux autres. Ce système de redistribution sera clair et transparent. Aujourd’hui, vous avez des régions qui payent 60 ou 70% du coût de fonctionnement de l’Etat tout entier!»
  • «Les ressources naturelles seront du ressort de l’Etat central. Si l’on trouve du pétrole ou du gaz, tout cela sera nationalisé.»
  • «Dans un système régionaliste, nous préconisons l’établissement dans chaque région d’une source électrique, quelle soit au gaz ou hydraulique.»

L’enterrement de la République des quotas

  • «Concernant la composition du Parlement, il n’y aura plus de quotas confessionnels dans le nouveau système électoral. Les élections législatives se feront dans chaque région: finalement, on ne pourra déconfessionnaliser que si l’on décentralise.»
  • «Il n’y a pas de planning, cela dépendra de l’évolution de la crise au Liban. Nous allons faire de notre mieux pour aller le plus vite possible, mais de là à dire que cela va prendre 5 ans, ou 3 ans ou 10 ans, je ne sais pas. Si la crise politique actuelle perdure, peut-être que notre projet sera plus rapidement instauré. Si le divorce dont parle Walid Joumblatt est avalisé par la partie adverse, à ce moment-là, cela ira vite.»

Le Hezbollah (là, le ton monte) et les «conditions sine qua non» de réussite

  • «Le Hezbollah n’est pas capable de discuter avec la moitié des Libanais. Il y a une moitié des Libanais qui ne veut pas vivre avec le Hezbollah, c’est une réalité. A un moment donné, il va bien falloir se mettre autour d’une table et discuter. Quand Nasrallah dit «Je ne veux pas de ce projet-là», l’alternative de Hassan Nasrallah est d’éliminer le reste des Libanais, militairement, politiquement ou économiquement. Il dit «Je représente la moitié des Libanais, et toi l’autre. Mais moi, je ne veux pas trouver de solution à l’amiable pour se partager le pays moitié-moitié. Je ne suis pas d’accord avec ce découpage.» Mais en même temps, il accuse l’autre d’être un traître. Où est l’alternative? Nasrallah propose un système de vie qui est refusé par la moitié des Libanais qu’il traite de «traîtres». Dans le système régionaliste, il n’y aura plus d’armes illégales. L’une des conditions principales reste l’unification du port d’armes au sein de l’armée. Au sein des régions chiites, nous aurons un système démocratique. Le Hezbollah va se présenter, et il y aura quelqu’un en face de lui. Il y aura donc une opposition au sein même des régions chiites, comme dans les régions chrétiennes. L’opposition ne sera plus intercommunautaire mais intracommunautaire. Les chiites seront entre eux, les chrétiens seront entre eux, les sunnites et les druzes aussi, ce qui obligera tout le monde à établir un système démocratique au sein des régions.»
  • «Pour la décision de guerre et de paix, nous préconisons la neutralité. C’est une condition sine qua non. Il faut sortir du système actuel où une moitié de la population veut le choix de la "résistance" et l’autre moitié n’en veut plus. Le système politique que nous voulons est basé sur le principe de la reconnaissance de l’autre. A partir de là, si tu m’acceptes, si tu me reconnais en tant que partenaire dans ce pays, tu n’as pas le droit de m’imposer une guerre.»
  • «Ce projet paraît impossible, parce qu’aujourd’hui, il y a un parti qui est en train d’imposer à tous les Libanais ce qu’il veut. Ou bien on accepte cet état de fait, ou bien on se reconnaît mutuellement. Le Hezbollah fait ce qu’il veut parce qu’il a un point fort illégitime et illégal, ce sont ces armes. C'est du chantage. Ce facteur est anormal dans n’importe quel Etat qui se respecte. Une fois qu’il n’aura plus ses armes, il ne pourra plus imposer tout ça. On ne peut pas continuer à vivre avec un déséquilibre pareil! La limite de ce projet est d’amener le Hezbollah à table pour qu’il désarme.»
  • «Quelle solution pour amener le Hezbollah à désarmer de lui-même? Il n’y en a pas. Soit le Hezbollah veut entrer dans un projet d’Etat, soit il ne le veut pas. Dans le système régionaliste, grâce à ses députés régionaux, il aura son droit de veto par rapport à n’importe quelle décision que se prendra au niveau central, comme par exemple la naturalisation des Palestiniens. Selon notre projet, le droit de veto sera donné à tout groupe parlementaire ayant au moins 20 députés (sur 128). Et le Hezbollah les aura facilement, car les chiites devraient avoir entre 40 et 45 députés. Le Hezbollah aura son droit de veto, il n’aura plus besoin de ses armes.»

Alors, cher internaute libanophile, qu’en penses-tu?

dimanche, 02 mars 2008

Oh la belle rouge !

9ea56c46c77678e6ac0b4289cb285602.jpgPendant plusieurs années, mes soirées étaient rythmées par les réveils épisodiques de l’une ou l’autre de nos filles. Que ce soit en dînant, en regardant la télé ou simplement en passant un petit moment à discuter avec mon homme, j’avais toujours l’oreille tendue, discrètement mais assidûment, pour guetter les pleurs d’une petite fille réclamant sa maman.

Les années ont passé, les filles ne se réveillent plus que rarement, une fois endormies. Mais depuis plusieurs semaines, pour ne pas dire des mois, je me surprends à tendre de nouveau l’oreille, à guetter des bruits suspects. Bien plus inquiétants cette fois que des pleurs d’enfants. Un convoi de voitures tous slogans dehors, bondées de jeunes énervés qui clament leur appartenance politique; une altercation dans la rue, le plus souvent une querelle de voisinage, mais dont je crains toujours que ce soient des partisans de l’un et l’autre bord qui en viennent aux mains; des pétarades qui me font surgir sur le balcon dans l’espoir qu’il ne s’agit que d’un énième feu d’artifice de bien mauvais goût…

Vendredi dernier, il s’agissait de tout à la fois: dans cette surenchère qui veut qu’à chaque intervention télévisée d’un politicard, il faille manifester son enthousiasme à coups de pétard et de pétoire, cette soirée a battu des records absolus. Feux d’artifice se mêlant aux balles traçantes, bombes sonores, rumeurs de voix excitées parvenant jusqu’à chez nous… Estez Nabeuh s’offrant une interview à rallonge sur la Nabih Berri Network, cela valait bien une petite célébration de derrière les fagots qui, à n’en pas douter, a enterré les «minables» tirs de joie qu’obtiennent un Hariri, un Siniora et même un Nasrallah. C’est dire combien Berri est populaire! Pareille débauche pyrotechnique en est la preuve. Non? A l’aune de la mitrailleuse en folie, le président du Parlement a donné une vraie leçon de savoir vivre à ses collègues, cela mérite d’être salué. Non? Lors de sa «réélection», il avait déjà fait très fort (un moniteur blessé par une balle perdue sur la terrasse des Créneaux. Mais que faisait-il là, celui-là, faut dire aussi…), mais les temps changent, les proportions aussi. Beyrouth a été tant à la fête ce vendredi qu’un raid aérien israélien n’aurait pas eu plus bel accueil: un ciel s’illuminant de tous ses feux, le sol tremblant sous les pieds, des staccati fleurant bon la poudre, des traînées rouges dignes d’une mini-DCA…

Allons, assez d’ironie. Je ne me suis pas connectée depuis longtemps pour raison de santé, cela m’a au moins fait du bien au moral. Je comprends l’une de mes copines qui refuse de suivre l’actualité pour pouvoir continuer à vivre avec un minimum d’insouciance. Je ne peux m’offrir ce luxe et le retour à la réalité est abrupt. Le Liban n’a rien appris, ou tout du moins cela vaut pour une bonne part de ses habitants qui se délectent en débats stériles, en vaines démonstrations de force, et dans une anarchie de plus en plus prégnante. Prégnante de quoi, demanderez-vous? De chaos, bien entendu, de guerre peut-être. Quand on sort les flingues en pleine rue et que l’on tire en dépit du bon sens, parfois avec la grosse artillerie, pour honorer un homme parlant à la télé, c’est que le rapport à la réalité, aux armes, à la violence, à l’autre.. tout en fait, est sérieusement biaisé. Mon père, un Français qui vivait au Liban à l’époque, se souvient d’avoir cru à la guerre civile libanaise en 1973, lorsqu’une camionnette à laquelle des p’tits jeunes en arme était agrippés comme en grappes, lui est passé sous le nez. C’est le cran au-dessus, peut-être, mais ce qui se passe aujourd’hui m’inquiète diablement quand même.

Parce que cela illustre, entre autres choses, une terrible réalité: les Libanais sont en train de donner la preuve que oui, soit disant (j’insiste sur ce soit disant) laissés à eux-mêmes, ils sombrent dans la folie collective. Cela s’est vu ce vendredi soir, entre autres, tout comme au niveau politique et civique.

Du coup, il ne faut pas s’étonner – et cela fait peine à entendre – que certains (qui ne peuvent pas partir comme tant d’autres) en viennent à penser qu’«au moins, quand les Syriens étaient là, la vie était plus calme». Oui, tout ce que ce pays arrive à faire aujourd’hui, c’est donner raison à Bachar qui prédisait qu’en l’absence de sa poigne de fer, le Liban retomberait dans les limbes. D’ici à accepter le retour de notre «pays sœur», il n’y a qu’un pas que je me refuse à franchir mais que d’autres Libanais lambda envisagent en ultime recours, écoeurés par un Liban qui va à vau l’eau avec une belle énergie.

C’est le comble, et c’est bigrement triste…

 
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