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samedi, 21 février 2009

Welcome to the real world

Bienvenue sur le vol ME212 à destination de Beyrouth. La température extérieure est de 3ºC, et nous atterrirons à 19h, heure locale. Nous vous rappelons que ce vol est non-fumeur.

Peu après le décollage, et  maintenant que la Middle East Airlines dispose de beaux avions flambant neufs, les écrans individuels de l’Airbus s’allument et diffusent un premier clip vidéo promouvant le tourisme national. Ici, pas d’animation à deux sous, montrant un gros moustachu dont les sourcils se rejoignent, en train de vous expliquer comment attacher votre ceinture comme sur Egypt Air. Non. La MEA, c’est la classe.  En quelques minutes, toutes les images d’Epinal sur le Liban se succèdent à l’attention d’éventuels touristes occidentaux: colonnades de Baalbeck, vieux port de Byblos, station de ski de Faraya, souks de Tripoli et de Saïda et tutti quanti. Mais le réalisateur n’a pas oublié les hommes d’affaires. On nous parle des banques (la Bank Med des Hariri en tête), de la stabilité financière du pays, le tout cautionné par une allocution de Riad Salamé, big boss de notre Fort Knox local. Le chaland mal informé se dit: «Waouh, la classe! Incroyable ce pays, je pensais pas que…» Et puis, la promenade de santé reprend. Après un détour par le tourisme médical (après tout, plein de gens font le déplacement rien que pour une petite lippo pas chère), le clip s’attarde sur l’exception libanaise: restaurants et mezzé à rallonge, mais surtout alcool coulant à flot, boîte de nuit, miss Liban par milliers et roulettes du Casino. Au milieu de ce vertigineux étalage, on s’attend presque à voir les petites culottes des Slaves de Maameltein. Les Arabes du Golfe se rengorgent en pensant qu’ils vont certainement passer de bonnes vacances, tandis que Monsieur Dupont de Charleville-Mézières – qui vient pour la première fois rendre visite à son fiston de l’ambassade de France – n’en croit pas ses yeux. Bienvenue au Liban, pays de bonne chère, de mœurs libérées et de déconnade.

Dans la foulée, un second clip déboule sur les petits écrans digitaux. Là, c’est la MEA qui fait sa propre promo avec une chanson de Hani el-Omari. Le clip de presque six minutes, à l’intérêt plus que limité, est en réalité un spot de pub trop long: si le logo de la compagnie aérienne nationale est omniprésent – c’est de bonne guerre –, la production a cumulé les placements de produits. Fallait bien financer le film et chacun sait combien la MEA se saigne pour assurer aux nombreux Libanais de la diaspora soucieux de rentrer chez eux plusieurs fois par an, les billets les moins chers possibles. Défilent donc dans le désordre un téléphone Nokia, une Lexus de location (Hertz), une station service Wardieh-Mobil-Esso, un passage par un hôtel Intercontinental, des bijoux je-sais-plus-quoi, des cacahuètes Al-Rifaï, de l’eau minérale Rim et tutti quanti. Bienvenue au Liban, pays de luxe, de consommation et de show-off.

nicolas cage.jpgAprès ces doux moments de marketing d’Etat à gros sabots, arrive enfin le moment de choisir un film. Dans le meilleur des cas, vous aurez même le temps d’en voir deux. Ce jour-là, dans la rubrique «films occidentaux», les options sont assez limitées. Vous pianotez sur l’écran tactile, sélectionnez le dernier film avec Nicolas Cage, et le synopsis s’affiche: «Joe un assassin, devient un mentor à la criminalité, il s’est dévoué à une jolie femme, pendant que ces distractions s’emballent, il devient dangereux pour sa besogne et à sa vie.» Faut bien avouer, ça donne envie. Bienvenue au Liban, pays de culture et bastion de la francophonie.

Voilà, il est 18h40. Vous allez bientôt atterrir après un vol somme toute agréable. Les jolies hôtesses sont généreuses en whisky, les plateaux-repas comestibles. Vous vous dîtes que la vie est belle, tandis que par les hublots de gauche, vous observez la montagne dans un travelling accéléré. Bienvenue au Liban, pays des belles brunes et de la nature préservée.

Dans le hall de l’aéroport, les familles sont agglutinées pour retrouver leurs proches. 19h, c’est l’heure de pointe. Vous vous extirpez de la foule, montez dans un taxi et filez vers la ville. Au premier embranchement, vous tombez sur ça:

route aeroport 1.jpg

300m plus loin, mademoiselle Promod a disparu… Et vous tombez sur ça:

route aeroport 2.jpgroute aeroport 3.jpg

Monsieur Dupont de Charleville-Mézière, pour lequel cette autoroute coupant la banlieue sud en deux est le premier contact « live » avec le Liban, se dit alors qu’on l’a trompé sur la marchandise. Une heure plus tôt, on lui vendait les machines à sous et les longues gambettes des Levantines. Mais une fois les pieds sur terre, seuls saint Moughniyeh, saint Moussawi et leurs potes s’imposent à lui, la bouille accueillante et le regard amical. Bienvenue au pays des martyrs, du décorum jaune, des barbes et des turbans, noirs ou blancs.

L’Office du tourisme libanais a beau se démener et produire les films les plus aguicheurs qui soient, c’est par ces images que le visiteur lambda prend contact avec ce pays. Quand bien même il ne compterait se promener qu’entre Jiyeh et Batroun, le voilà assuré que le Liban n’est pas seulement ce qu’on a voulu lui vendre.
C’est une réalité, diront certains convaincus qu’il faut rendre compte de la diversité libanaise et que le Liban n’est pas qu’un lieu de débauche. C’est affligeant, penseront d’autres à l’idée qu’un parti politique se soit approprié l’arrivée à Beyrouth, transformée en trip de propagande à l’iranienne.

Bienvenue au Liban, le pays qui n’entre jamais dans une seule case, mais que chacun aimerait pouvoir mettre dans la sienne.

vendredi, 13 février 2009

Jours tranquilles à Beyrouth

jours tranquilles a beyrouth.jpgVoilà, voilà, voilà… Bon, ce n’est pas dans les habitudes de la maison, mais on va faire un peu d’auto-promotion sur cette page. Voici donc la jolie couverture d’un livre sur Beyrouth, sorte de prolongement en cellulose de nos chroniques numériques. Jours tranquilles à Beyrouth est le second opus d’une collection éditée par Riveneuve (après Jours tranquilles à Ramallah de Gilles Kraemer, dont nous conseillons vivement la lecture) et doit sortir officiellement le 5 mars prochain.

JTAB (c’est moins long à écrire) consiste en une sélection de textes (peaufinés et enrichis) parus ici même entre juillet 2006 et août 2008 ainsi qu’un certain nombre d’inédits.

Bref, si le cœur vous en dit, vous pouvez profiter d’une offre préférentielle à durée limitée (jusqu’au 10 mars): pour trois exemplaires commandés, vous en recevrez un cadeau et dédicacé par… nous (évidemment). Pour le bon de commande, ça se passe ici.

Voilà, voilà, voilà… C’est dit et le trac commence à se faire sentir pour nous. Et puis, puisque l’un d’entre vous parlait d’un groupe Facebook, c’est par ici pour les «friends».

jeudi, 12 février 2009

Au pays de Tanguy

tanguy liban.jpgNous en connaissons tous. Ils roulent dans de grosses voitures, ils ont des postes à responsabilité dans des sociétés importantes. Ils sont trentenaires, voire quadras. Ils ont des iPhone 3G désimlockés ou des Blackberry, ils déjeunent tous les midis au restaurant. Et quand ils n’ont pas le temps de traîner chez Casper & Gambini ou au Sushi Bar, ils débarquent le matin au bureau avec le petit casse-croûte que leur maaamy a préparé. Les Tanguy vivent – par définition – chez paaapy et maaamy, et trouvent cette situation tout à fait normale, même passée la trentaine.

Le Tanguy, évidemment, est célibataire. Car le Tanguy ne quitte pas le jupon maternel tant qu’une Tanguette n’a pas pointé le bout de son nez (en trompette bien sûr, naturel ou non peu importe). Seulement voilà, il arrive souvent que la Tanguette se fasse désirer. Du coup, le Tanguy attend, attend mais au moins il économise. Car habiter chez paaapy-maaamy jusqu’à 35 ou 40 ans a quelques avantages: pas de loyer à payer, pas de linge à laver ou à repasser, pas de petits plats à préparer… Si bien que le Tanguy – même s’il a assuré l’essentiel c’est-à-dire son confort matériel – est souvent très mal préparé à voler de ses propres ailes. Du coup, il prend encore plus son temps.

Alors, quand Tanguette entre dans sa vie, Tanguy place la barre très haut: Tanguette (et/ou la future employée de maison) doit avoir mille cordes à son arc, et surtout ne pas avoir le même âge que lui. En effet, chez Tanguette, il y a un petit truc qui fait tic-tac-tic-tac-tic-tac. Passés 25 ans, Tanguette attire les regards réprobateurs de ses proches (genre «Haram! Elle va bien trouver à se marier, elle est bien faite pourtant! Quand est-ce que je vais devenir tétâ, moi?»). Dans la France du XVIe siècle, on affublait du surnom de Catherinette ces femmes de 25 ans encore célibataires. Au Liban, ce sont les Tanguette qui sont pointées du doigt. La société libanaise est en effet bien plus cruelle pour les Tanguette que pour les Tanguy qui, eux, peuvent se permettre de faire traîner les choses: même octogénaires, ils pourront toujours se reproduire. Pourtant, ce sont bien eux les coupables: rien ne les empêche de prendre un appartement ou d’imposer leur volonté d’indépendance, de dire à leurs aïeux que «bon, là, ça suffit, je ne suis plus votre piou-piou…», de casser le moule et de couper le cordon. Blah blah blah. Mais non. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple? D’un autre côté, si les Tanguette n’attendaient pas de trouver le mari qui pourra remplir les quotas syndicaux leur garantissant la maison (300m2 minimum), la voiture (4x4 V8 minimum), la «Philippinaise» (18 heures de travail par jour minimum) et le coiffeur (2 fois par semaine minimum) – enfant en option –, cela faciliterait aussi les choses.

Finalement, comme dans un conte de fée, tout est bien qui finit bien: Tanguy – qui a gagné quelques kilos à la ceinture avec les années, les restos et les sandwiches de maaamy mais perdu quelques poils sur le caillou entre temps – finit par se marier avec une Tanguette toute floutée et auréolée sur les photos de mariage publiées dans les magazines mondains. Une fois la meringue de Tanguette étalée sur papier glacé, Tanguy n’a plus que neuf mois à attendre pour entendre brailler puis voir grandir Tanguy Jr (oui, un fils de préférence sinon «haram»). On en croise parfois à la sortie des maternelles, de ces Tanguy devenus pères à 45 ou 50 ans. Ils ont souvent l’air gauche et soucieux. Peut-être sont-ils en train de se dire qu’à leur tour, ils en ont pris pour 45 ans.

lundi, 09 février 2009

Allah ma3k

Tout ou presque a déjà été écrit sur les chauffeurs de taxi libanais. Sur leur bagou, leur hochement de tête dédaigneux quand votre destination ne leur revient pas, leur gentillesse aussi (parfois), leur sens souvent bizarre de l’itinéraire en ligne droite… Lorsqu'ils se lancent dans une conversation qui tourne régulièrement au monologue, il faut savoir faire le tri entre leurs vérités et leurs baratins. L'expérience a un caractère presque folklorique et elle est souvent drôle.

Hier, je devais me rendre à Hamra. Je me suis pointé sur le boulevard près de chez moi pour alpaguer l'un de ces bolides à plaque rouge, et le premier d’entre eux fut le bon…

Bonnet vissé sur la tête, sourire ancré sur le visage, rides taillées au cutter autour des yeux, un vieux chauffeur me lance le fatidique «Tla3».

taxi beyrouth.jpg

Extraits de la conversation avec mon chauffeur du jour, à 20km/h dans une vieille Mercedes 200, quelque peu cabossée.

«Vous allez à Hamra? Ah, Hamra! Quand j’étais jeune, nous y allions pour voir les filles en mini jupes… Aujourd’hui, c’est bien difficile d’en voir. C’était quelque chose, Hamra! Moi, j’ai été dans une école d’éducation française et mixte, à l’Ouest. Et de mon temps, nous ne faisions pas le sexe. Nous restions simplement amis avec les filles, et c'était très bien comme ça.»

«Au début de la guerre, en 1976, un petit Palestinien m’a tiré dessus. J’ai dû partir aux Etats-Unis pour me faire opérer. J’ai passé 20 ans en dehors du pays à travailler dans des services d’immigration, où je m’occupais de tous les Arabes voulant immigrer en Amérique du Nord. Mais quand je suis rentré au pays, les moukhabarats [syriens] m’ont arrêté à l’aéroport, m’ont fait asseoir à une table et m’ont dit: “Maintenant, tu vas nous raconter des histoires sur tous nos frères arabes que tu as vu défiler.” Heureusement, depuis, les Syriens sont partis. Nous avons retrouvé un peu de liberté d’expression.»

«Quand j’étais à Los Angeles, j’ai travaillé pour le plus grand juge de l’Etat. Il y avait une stagiaire très dynamique qui s’appelait Condie. Un jour – elle était enceinte d’une petite fille à l’époque –, elle nous a dit: “Je pars pour travailler à Washington.”»

«J’espère que cette année, le Hezbollah donnera ses armes à l’armée. Ce serait bien que toutes ces roquettes soient pour l’armée. Elle ferait bonne figure comme ça. Mais il faudrait aussi que l’armée libanaise fasse le ménage un peu chez elle. Moi, je connais trop de généraux qui boivent et qui dilapident leur argent au jeu.»

«Quel malheur ce qui arrive au Liban! Moi, j’aimerais que les juifs puissent vivre à Beyrouth comme ils le faisaient avant. Regardez, [il montre du doigt le quartier de Wadi Abou Jamil en contrebas]. Ils vivaient là, et tout se passait très bien entre nous tous. C’était ça la magie du Liban! Moi, je suis orthodoxe. Vous, vous êtes sûrement latin [le client à l’arrière glisse «Moi, je suis maronite»]. Pour moi, nous sommes tous pareils.»

«Je suis en train d’écrire un livre sur la stupidité humaine. La stupidité des hommes vient des religions. Quelle religion peut se prétendre intelligente quand elle demande de haïr, de prendre les armes et de tuer? Au Liban, les hommes sont des moutons, ils suivent bêtement ce qu’on leur dit et leurs leaders le savent et en profitent. C’est la pire des choses, de ne pas réfléchir par soi-même. Pour commencer, il faudrait bannir la religion de ce pays.»

En me lâchant au carrefour de la rue de Rome, le sexagénaire me lance: «Allah ma3k!» On ne se refait jamais totalement.

 
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