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mardi, 23 février 2010

Ozero 2.0

Vous pensiez que tout allait bien dans le meilleur des mondes pour Madame X, depuis ses dernières mésaventures avec Ogero? Vous pensiez le pire était passé? Et bien non!
Notre feuilleton Ogero continue avec un nouveau chapitre: Internet!

Jour 1
kit portable stress.jpgMadame X a enfin obtenu, mais en plusieurs étapes, ses 3 lignes de téléphone. Bon, bien sûr, il y en a une qui grésille, mais c’est un moindre mal… L’objectif désormais est d’obtenir une connexion Internet car, après réflexion, il semblerait que ce soit encore via le service public qu’une connexion Internet digne de ce nom (suffisante pour l’usage intensif que sa compagnie doit en faire) soit disponible à un prix relativement raisonnable. En effet, la société privée par laquelle Madame X passe actuellement lui facture mensuellement 600 dollars pour une bande passante de 256K. Autrement dit, une misère question débit et une fortune question facture.

Or, Ogero propose en exclusivité une connexion HDSL de 2300K à 200 dollars par mois. Certes, un quota de 8G (qui sera allègrement dépassé en 10 jours seulement) est imposé; certes, il faut en principe compter un mois après l’installation d’une ligne téléphonique pour qu’Ogero fournisse l’accès Internet; certes, cela implique, inéluctablement, un service après-vente laborieux; mais par la capacité et le prix alléchée, Madame X se dit qu’elle n’a pas exactement le choix; grand bien lui fasse. Son fournisseur d’accès privé n’a qu’une alternative à proposer: 1024 Kbps en downlink et 512 Kbps en uplink pour la modique somme mensuelle de 1940 dollars (hors taxe)! Ha, les joies du monopole.

Madame X se rend donc dans le bureau d’Ogero qu’elle a appris à si bien connaître. Elle y retrouve Lilou et Madame P, mais aussi Monsieur O, le directeur de la branche qui l’invite aussitôt à s’asseoir, prendre une cigarette («Si, si! Tu t’en fous de ta santé!», insiste-t-il) et un café. Une fois les salamalecs d’usage passés, Madame X fait sa formalité et là, miracle, tout se passe sans encombre! Elle paye les 600 dollars d’installation, récupère son reçu. Mieux, elle apprend même que pour le HDSL, l’installation se fait en une semaine et non un mois, car la demande est moindre que pour l’ADSL! Madame X a l’impression de planer.

Mais Monsieur O la ramène bien vite sur terre. Il lui fait signe de revenir s’asseoir à son bureau.
– Monsieur O (souriant): Ça va? Tout s’est bien passé?
– Madame X (enthousiaste): Oh oui, merci beaucoup! Et donc, tout sera installé d’ici une semaine?
– Monsieur O (l’air chagriné): Je ne sais pas. Le problème, c’est qu’il n’y a plus de modems adaptés sur le marché…
– Madame X (stupéfaite): Mais... J’ai payé l’installation! Comment facturez-vous un service que vous ne pouvez pas assurer faute de matériel?
– Monsieur O (qui prend un air affairé): Attends, attends…

Monsieur O se saisit de son téléphone, appelle et à voix très haute, explique à son interlocuteur: «Ecoute, tu as des modems HDSL? Deux? C’est parfait! Car j’ai ici une jolie dame (sic) qui en a besoin de toute urgence et il y a une autre jolie dame qui en veut un aussi. Pour une autre compagnie (l’interlocuteur répond quelque chose) Oui, moi je n’ai que des jolies clientes, cheft ? Hahahahaha ! Donc tu me les mets de côté, d’accord? Je compte sur toi. Et je n’oublierai pas le service que tu m’as demandé. Oui. Yalla, habibé.
– Monsieur O (triomphant): C’est arrangé! Demain ou après-demain au plus tard, ils viennent te l’installer.
– Madame X: Merci mille fois, Monsieur O. Vraiment.
– Monsieur O: Ça ne mérite pas un bisou, ça?
Madame X, prise de court, lui fait une bise sur la joue, sous la mine hilare des employés.
– Monsieur O: Haaaaaaaaaaa! Toi, c’est fini! Tu as un passeport international chez nous! (à l’adresse de sa fine équipe) Tu peux nous demander tout ce que tu veux, tu n’as qu’à dire «Passeport international»! Appelle-moi pour me dire comment ça s’est passé.

Jour 2
Rien. Personne.

Jour 3
Rien. Personne.

Jour 4
Madame X rappelle Monsieur O.
– Monsieur O (grognon): Chou, tu es encore vivante? Je me suis inquiété!
– Madame X: J’attendais que l’employé vienne installer la connexion pour vous rappeler, comme convenu, mais justement…
– Monsieur O (l’interrompant): Il n’est pas venu? Ya allah! Je vais le rappeler.
– Madame X: Merci, Monsieur O.
– Monsieur O (sur le ton de la confidence): Mais tu prendras bien soin de lui…
Blanc de quelques secondes…
– Madame X: Qu’est-ce que vous voulez dire par là?
– Monsieur O: Moi? Rien. Moi, je n’explique jamais rien. C’est à toi de savoir. Mais si tu veux une bonne maintenance après…

Jour 8
Rien. Personne.

Jour 9
Un employé appelle de la part de Monsieur O.
– L’employé (voix nasale): Allooooooo, j’appelle d’Ogeeeero…
– Madame X: Ha. J’attendais de vos nouvelles.
– L’employé: J’ai eu beaucoup de travail. Bon. Vous avez le câble pour relier le boîtier téléphonique à votre bureau?
– Madame X: Oui, tout est en place.
– L’employé: Vous êtes sûre? Parce que tout le temps les clients nous font venir et ils n’ont pas ce qu’il faut…

Madame X vérifie et confirme.
– L’employé: Yalla, je serai là demain.

Jour 10
Rien. Personne.

Jour 11
Rien. Personne.

Jour 12
Rien. Personne.

Jour 13
Rien. Personne.

Jour 14
Rien. Personne.

Jour 15
L’employé débarque enfin dans le bureau. Il est tout boudiné dans son pull bleu marine au logo vert Ogero et a l’air grognon.
– L’employé: Je viens de la part de Monsieur O. Vous avez les câbles alors?

Madame X l’emmène vers le placard qui contient toutes les arrivées de câbles.

– L’employé (pas content): Et où est le câble qui va d’ici jusque dans la pièce du serveur?
– Madame X (surprise): Mais c’est à vous de l’installer, justement!
– L’employé (furieux): Ha non! J’installe l’Internet, moi. Je ne fournis pas de câble. Je ne suis pas électricien. Je vous avais prévenue! Ha, ces clients qui n’écoutent pas.
– Madame X: Ecoutez, le bureau est relié…
– L’employé l’interrompt en maugréant: Moi, j’ai autre chose à faire. Si vous voulez, je vous installe la connexion ici.
– Madame X: Dans le placard???!
– L’employé: C’est la seule chose que je peux faire pour vous. Sinon je m’en vais. Ne me faites pas perdre mon temps.

Madame X, à contrecœur et passablement dégoûtée, demande à un membre de son équipe d’emmener l’employé dans la pièce du serveur sous prétexte de lui montrer les machines, et surtout de lui donner de sa part un billet de 100 000LL. Il faut bien «prendre soin de lui». A la guerre comme à la guerre. Elle retourne dans son bureau. Cinq minutes, plus tard, l’employé frappe à sa porte, un grand sourire aux lèvres.
– L’employé: Ya setna! Ça y est, tout est installé et tout marche! Kellik zoq! Si tu as besoin de quoi que ce soit n’hésite pas. Ya habibté, merci, merci!

Effectivement, en quelques minutes, l’employé a non seulement fini l’installation dite impossible, mais a même fait plus: il a arrangé les câbles, enlevé les bouts de chatterton qu’il a remplacés par de petits dominos tout propres… Et Internet fonctionne parfaitement.
Deux semaines plus tard, la principale ligne de téléphone du bureau tombe en panne. Silence au bout de la ligne, impossible d’appeler des portables ou des numéros internationaux, ce qui, vous en conviendrez, est problématique.
Madame X signale la défaillance sur le service téléphonique d’Ogero; la boîte vocale l’avertit que la réparation sera effectuée sous trois jours ouvrables.

Jour 3
Toujours pas de ligne.

Jour 4
Toujours pas de ligne.

Jour 5
Toujours pas de ligne.

Jour 6
Toujours pas de ligne.

Jour 7
Toujours pas de ligne.

Jour 8
Toujours pas de ligne.
Madame X essaie d’avoir le service après-vente d’Ogero, en vain. En désespoir de cause, et alors que cela ne lui plaît pas, Madame X se résout à rappeler Monsieur O. Monsieur O vérifie.
– Monsieur O: Dépose une plainte sur le service téléphonique.
– Madame X: C’est ce que j’ai fait il y a une semaine!
– Monsieur O: Alors je ne peux rien faire, ça ne dépend pas de nous. Appelle ce numéro.

Madame X appelle le numéro en question. Elle tombe sur Monsieur N, qui lui assure que la réparation sera faite le lendemain.

Jour 9
Toujours pas de ligne

Jour 10
Toujours pas de ligne.

Jour 11
En matinée, Madame X rappelle Monsieur N qui lui assure (c’est un vendredi, les administrations ne travaillent que jusqu’à 11 heures, et encore) que la personne en charge est sur la route et arrivera dans une demi-heure. Au bout de 3 heures, Madame X rappelle, bien sûr plus personne ne répond.

Jour 14
Madame X rappelle Monsieur N qui lui assure (oui, ça fait trois fois qu’il lui assure la même chose) que la personne en charge est bien venue en son absence. Apparemment, un câble téléphonique sous terrain a été abîmé (madroub taht el ard), mais la réparation va être effectuée de façon imminente.

Jour 17
Un nouvel employé d’Ogero téléphone sur la ligne qui était en panne. Hourra! La réparation a été effectuée.
Une demi-heure plus tard, Internet est en panne. Un membre de son équipe signale à Madame X qu’on a dû passer sur la connexion de back up.
Il faudra trois jours pour la réparer. La cause de la panne? Chers lecteurs, comme vous l’aurez deviné, en réparant la ligne téléphonique, notre impayable équipe d’Ogero avait bousillé le câble Internet!

vendredi, 19 février 2010

1984 was NOT supposed to be an instruction manual

War is peace
Freedom is slavery
Ignorance is strength

hassan nasrallah.jpg

La dernière apparition de Big Father en chair et en barbe remonte à quoi, maintenant…? Trois ou quatre ans? Depuis, à chaque grand rassemblement du Hezbollah ou discours télévisé du chef, des télécrans géants captivent l’attention, obnubilent les partisans. Avant-hier, un ami m’a envoyé un lien vers un papier du Monde, illustré par une photo de Reuters. Comme cette dernière, toutes les images des rallies de l’Inner Party donnent la même impression, très fidèle à celle que l’on peut avoir quand on a l’honneur d’être dans la foule. Si proche de la fameuse image de Big Brother. La désincarnation du chef devenu un simple visage en deux dimensions, l’inébranlable sentiment de recevoir des messages ne souffrant nulle discussion – même s’ils sont parfois contradictoires – et la réceptivité du public dont l’esprit critique a été lentement gommé, sont patents. Comme dans 1984, l’état de guerre permanent justifie tout, de la Police de la pensée au ministère de la Vérité.

Autre lieu, autre temps. Londres en 1984, Beyrouth en 2010, même combat. Ou comment libaniser les Two minutes’ hate et le Doublethink.

dimanche, 14 février 2010

Les sous-doués à la faCULTé

Aujourd'hui, 14 février, c'était donc la Saint-Rafic. Voici ce que ça donnait au ras des paquerettes...


Et voici la même scène, en vue aérienne (faut lire le texte ci-dessous pour comprendre).

macédoine beyrouthine.jpg


«On s’attendait à bien pire!» La dame, les cheveux en bataille et d’une drôle de couleur orangée, scrute mon cou, intriguée par mon tatouage. Moi, je regarde sa petite affichette: «What have you done with my vote?». Imprimée en blanc sur fond rouge. L’affichette est petite mais, m’assure la brave dame, «il y a beaucoup de citoyens qui en ont». «Par petits groupes», précise l’homme qui l’accompagne, prudemment. En tout, nous n’en avons vu que deux, des petits groupes, restés à proximité de la rue Gemmayzé, pas trop loin de Chez Paul qui, comme à chaque manif place des Martyrs, fait le plein.
L’affichette tranche dans la mer bleue qui s’étend sur la place. Enfin, «mer», gardons le sens des proportions. «Lac» serait sans doute plus approprié. «Flaque»? Quand même pas. Mais pas non plus les «centaines de milliers de personnes» décrites dans la presse francophone libanaise (suivez mon regard). A vue de nez, 50 à 100 000. Ce n’est que mon humble avis, mais en tout cas, pas de raz-de-marée à l’horizon.
Le 5e anniversaire de Saint Milliardaire n’a pas rameuté les foules escomptées, tout en évitant le flop total. Côté proportions, cela ressemblait à la macédoine que nous avions préparée pour le déjeuner: imaginez la photo ci-dessus comme une vue aérienne – oui, les fayots ont la part belle – et le tour est joué. Les partisans du Futur étaient donc au rendez-vous, avec une grosse poignée de FL, une pincée de Kataëb et quelques irrédentistes PSP. Certains ont sorti pour l’occasion des drapeaux bien kitch avec tête de mort, ce qui a fait dire à l’une de nos gamines: «C’est le drapeau de la mort!»

Les rotatives ont dû chauffer ferme ce week-end: casquettes, drapeaux et affiches ont été fabriqués et distribués en masse, non en l’honneur du Liban mais à l’effigie de Hariri Senior et Junior. Une masse de papier qui a fini en tas sur le bas-côté des routes. Tout un symbole. Autre symbole, ou non-symbole: les affiches réclamant haut et fort «La vérité» étaient aux abonnés absents. Comme le panneau digital affichant le décompte des jours depuis le 14 février 2005 à Qantari a lui aussi été arrêté, faut croire que «la vérité» n’est plus vraiment une priorité, si elle l’a jamais été.
Pendant quelques heures, nous avons eu droit à un festival de chanteurs à la mode et à un chauffeur de salle tout droit issu d’une chaîne de télé, petits cartons à la main comme dans «Questions pour un champion». Un orchestre bien comme il faut a remplacé les jolies improvisations du public qui donnaient un air de fête aux manifs des années précédentes. Ce qui avait été et aurait dû rester un mouvement populaire fut vite récupéré par Hariri Inc., pour aboutir à cette apothéose de 2010: un meeting de parti qui ne dit pas son nom. Du grand mauvais spectacle pour un ersatz de grande cause nationale. Une tribune pour politicard dont la bégayante personnalité doit être en mal de culte. La démocratie – le mot qui ne veut décidément rien dire – libanaise made in 2010.

Ladite démocratie continue d’être réclamée par ces politiques défendant la liberté de croire, de penser, de s’exprimer. Mais pas trop quand même. Il y a des choses, même intelligentes, à ne pas dire aux pourfendeurs de l’oppression et de l’obscurantisme. J’en prends pour preuve le «scandale» – terme utilisé fort à propos par la presse francophone libanaise (suivez mon regard) – de la semaine dernière, lors d’un colloque à l’Université antonine parrainé par la présidence du Conseil (alias Hariri Junior, qui comme tout bon responsable libanais, confond sa fonction et son auguste personne). Dans son allocution d’ouverture, la vice-présidente de l’université pour les affaires culturelles (on va dire la VPUPAC, pour faire simple) a jugé bon de citer une étude publiée dans la revue The Leadership Quarterly. Pour résumer, l’étude en question explique que dans un pays aussi corrompu que le Liban, Hariri Senior avait lui aussi eu recours à la corruption (je tombe des nues), mais à sa décharge, l’avait au moins fait de façon productive, efficace, bien souvent dans l’intérêt de la nation et dans tous les cas moins que certains de ses prédécesseurs.

Une citation maladroite mais somme toute, pas de quoi fouetter un chat, vous en conviendrez: qui au Liban pourrait encore nier que la corruption ronge le pays à tous les échelons de l’Etat depuis des lustres? Il serait sans doute temps de reconnaître les faits et d’en tirer les leçons, et c’est apparemment dans ce sens que la VPUPAC interpellait son public. Quel meilleur cadre qu’une université pour ouvrir ce genre de débats? Et quand bien même cela aurait été plus grave, «de l'indélicatesse poussée jusqu'à ses derniers retranchements, un comportement sans doute délibéré et prémédité, reflétant une absence totale d'éthique universitaire et académique, voire même une certaine malhonnêteté intellectuelle» comme un média francophone libanais (suivez mon… oui, bon, ça va) grand défenseur de la «résistance culturelle», décrit l’affaire, la réaction des premiers concernés n’en demeure pas moins aberrante: retrait outragé de la salle, kyrielle de communiqués dénonçant ce «manque de professionnalisme et d’attitude scientifique», arrêt du patronage et donc du colloque, exigence que des sanctions soient prises contre l’indélicate intervenante. Modernité, sens du dialogue et intelligence dans toute leur splendeur.

Il me semble que nos hérauts de la démocratie auraient eu tout à gagner en répondant posément à ce qu’ils ont perçu comme une accusation, en fournissant une contre-argumentation «scientifique» plutôt que de monter sur leurs grands chevaux et jouer les vierges effarouchées. Cela leur aurait au moins permis de montrer qu’ils valent effectivement mieux que les censeurs de l’autre bord, ce qui n’est décidément pas le cas.
Mais sans doute ne faut-il pas trop en demander à nos chers politiciens. Ni à nos chers médias et chers compatriotes d’ailleurs. On a les politiques qu’on mérite: personne, dans le public de ce 14 février, n’a rien eu à redire au fait qu’un grand portrait du souverain saoudien ait été accroché à la façade du Virgin Megastore, place des Martyrs. Entre Bachar, Hafez, Ruhollah, Abdallah et les autres, Saad est à bonne école, et peut donc se permettre de boycotter les facs.

vendredi, 12 février 2010

Le chat d’arrière-cour

chat.jpgLa Française du 3e me regarde tous les matins. Droit dans l’œil droit. Le seul qui me reste. Je l’entends parfois parler de moi à son petit garçon. Quand ses lèvres s’ouvrent et se déforment, elle dit de moi «chat de gouttière». Surtout dans la phrase «Mais arrête! Ne touche pas à ce chat de gouttière, il doit être plein de puces!» Elle n’a vraiment rien compris au Liban celle-là. Ici, à Beyrouth, il n’y a pas de gouttières. Il y a des chats de rues, de dessous de voiture, de parkings… Des chats de passages improbables entre les immeubles, des chats de toits de taule retenus comme par magie grâce à des parpaings ou à des vieux Dunlop usés jusqu’au métal. Mais pas de chats de gouttière.

Moi, je suis un chat d’arrière-cour. La nuit dernière, le petit garçon a bien dû m’entendre feuler, siffler et miauler à m’en arracher les cordes vocales quand je me suis battu contre l’un des miens. Je ne le connaissais pas celui-là, avec ses poils roux en bataille. La lune était là, à peine visible dans le ciel noir. Les pupilles dilatées, j’attendais que le concierge de l’immeuble sorte les grands sacs bleus. Un coup de griffe, et je farfouille dedans, sûr de trouver de quoi me nourrir jusqu’au lendemain matin. Mais hier soir, je n’étais pas seul. L’intrus voulait partager mon dîner. L’hirsute est finalement reparti la queue entre les jambes, et deux pattes en sang. J’ai horreur qu’on vienne chasser sur mes terres.

Le soleil commence à réchauffer ma couenne. J’ai faim. Je me dirige vers le parking en bas de la rue. J’appréhende ce moment car tous les matins, les voitures roulent trop vite et ne s’arrêtent jamais pour nous. Mais le jeu en vaut la chandelle.
Je l’aime bien cette petite dame, avec sa peau mate et son tablier rose. Chaque jour, elle descend avec une assiette qui, pour nous tous, signifie «festin». C’est le seul moment où aucun d’entre nous ne cherche à blesser son voisin de misère. On veut tous avoir notre part. Dès que ça s’envenime, elle nous sépare d’un geste doux, avec un sourire. J’ai déjà essayé de sourire moi aussi, mais je n’y arrive pas. Cette femme est bonne, elle donne sans compter. Sans elle, j’en connais une ribambelle qui ne saurait pas comment survivre.
Ah! Elle est déjà là, sur ce trottoir qui sent notre pisse, nos ébats et combats nocturnes. Je joue des épaules pour me faufiler dans la masse. On doit bien être une dizaine. Je lève la tête et vois que certaines omoplates sont plus décharnées que les miennes. Je trouve un morceau de jambon. Davantage de blanc que de rose, dommage. Je l’avale sans réfléchir.

De retour dans mon arrière-cour. A mon poste d’observation favori, sous ce grand bougainvillier blanc qui tranche avec mon pelage. J’attends la souris ou le lézard qui ne viendra pas. Je m’endors. J’ai encore faim, mais je m’endors.

Quelque chose me gratte le dessus de la tête. J’ouvre la paupière. C’est le petit garçon du 3e. Je ne sais pas ce qu’il me veut, mais lui au moins n’a pas de bâton. Ça m’arrive trop souvent de me faire ratonner par les petits caïds du quartier qui se croient malins en me tapant dessus. Des fois, j’ai envie de leur crever les yeux. Mais je ne peux pas, je suis trop petit.
Le garçon me sourit. Oh, il n’a pas l’air méchant, mais je n’aime pas trop qu’un étranger vienne me déranger. A croire qu’il se sent chez lui dans mon arrière-cour. Il m’appelle «Minou». Je ne sais pas ce que ça veut dire mais je préfère toujours ça à «chat de gouttière». Même si je fais peine à voir, j’ai ma fierté. Je suis un combattant. Un survivant.

Mais je ne sais pas si je serai encore là demain.

mercredi, 03 février 2010

Tabac or not tabac?

cedars.jpg«Ah non, 2000LL, ce n’est plus suffisant depuis ce matin, estez», me dit la vendeuse avec un sourire. «On m’a dit ça en me livrant aujourd’hui: les vôtres, elles sont maintenant à 2250LL, les Marlboro rouge à 2500.» Tiens, on se croirait en France, ils augmentent le prix des clopes tous les six mois maintenant…, me suis-je dit sur le moment. Toutes proportions gardées évidemment, car cela place mon paquet de Gitanes Blondes à 1€08 contre 5€30 dans ce beau et lointain pays où fumer est devenu une tare interplanétaire et où il faut prévoir un plan de bataille digne d’Arcole dès que l’on veut s’approvisionner un dimanche.

Alors voilà. C’est dans l’air du temps en ce moment au Liban: les derniers chiffres de l’OMS ne laissent aucun doute quant à l’ampleur du problème. 60% des jeunes de 13 à 15 ans fument, 42% des hommes et 30% des femmes goudronnent leurs poumons quotidiennement. 3500 décès par an sont dus au tabagisme. Près de 300 millions de dollars sont dépensés annuellement pour traiter les troubles de santé liés au tabac. C’est énorme. Et malgré la signature d’une convention de l’OMS pour lutter contre le tabagisme il y a cinq ans, les pouvoirs publics libanais n’ont rien fait (faut dire à leur décharge que le Parlement a été bloqué un petit bout de temps par d'irréprochables démocrates).

Mais ce coup-ci, c’est la bonne. Le président de la commission parlementaire de la santé, Atef Majdalani, a promis une loi interdisant de fumer dans les lieux publics d’ici l’été. En mai peut-être. Le projet de loi prévoit en particulier des amendes à tout contrevenant. Tarif annoncé: de 100000 à 1 million de livres. Gloups. Le brouillon de M. Majdalani ne prévoit officiellement pas d’augmentation des taxes, augmentation qui ressemblerait – de son propre avœu – à un coup d’épée dans l’eau tant le marché libanais est abreuvé de cigarettes de contrebande.

Mais comme le Liban n’est pas un pays révolutionnaire dans l’âme (voir l’arévolution du Cèdre pour s'en convaincre), estez Atef prévoit de faire appliquer sa loi, chi va piano va sano. D’abord, imposer aux restos et boîtes de nuit d’installer une zone fumeur. Ensuite, on verra. Ce souci semble trouver un écho dans la population (en tout cas, dans une certaine tranche de la population). Des bars ont déjà tenté l’expérience, à Gemmayzeh par exemple, d'organiser une soirée par semaine «no smoking», sous l’impulsion d’associations. Les facebookiens se sont même emparés de cette cause nationale. Un premier groupe d’anticlopes est apparu, baptisé Ban indoor smoking in public places in Lebanon; un second lui a donné la réplique, No to "Ban indoor smoking in Lebanon". Bon, soyons honnêtes, le premier réunit 14539 membres, le second 14. Même des bloggers s'y sont mis... Des entreprises aussi interdisent de fumer dans leurs locaux, soucieuses de leur label ISO9000 et des brouettes. Elles sont rares, nous n’en sommes pas encore à voir des troupeaux de fumeurs comme sur les trottoirs de Paris, mais elles existent. Mais, mais, mais…

Mais de qui se moque-t-on?

La première fois que j’ai lu un article sur ce projet de loi, j’ai retenu une chose: «lieux publics». Je n’ai évidemment pas pensé aux restaurants (étourdi que je suis), mais aux «lieux publics», ceux de la fonction publique quoi… Prenons un simple exemple, tel qu'un ministère lambda. Première observation: si l’on considère que les fonctionnaires libanais représentent un échantillon fidèle de la population libanaise, l’OMS se met le doigt dans l’œil avec ses chiffres, très loins du compte à mon sens. Pas un ministère ne pue pas le cendrier froid et mal vidé le matin à l'heure de l’ouverture. C’est clair, le grillage de tabac (de préférence des Cedars ou des Vantage qui ressemblent à du mauvais foin) est un véritable sport national dans la fonction publique, comme l’absorption de café (je soupçonne d’ailleurs un lien de corrélation entre les deux phénomènes) et le tournage de pouces. Deuxième observation: ces ministères devraient devenir non fumeur, histoire de donner le bon exemple. Hmm, hmm. Excusez-moi, je me racle la gorge. Un ministère non fumeur? Ahahahahahah... Je me marre. Affinons l’extrapolation: j’imagine juste une minute un inspecteur se balader avec son calepin de PV dans les bureaux de ce ministère lambda... il n’aurait pas assez de 365 jours par an pour verbaliser ne serait-ce qu'un étage.

Si j’étais ministre de la Santé et que je veuille, de bonne foi, m’attaquer au problème, je prendrais des mesures plus radicales, ou tout du moins un peu moins fantaisistes. Limiter les points de vente par exemple. Au Liban, on peut acheter des cigarettes 24h/24, dans les supermarchés, dans tous les dekken du pays, dans les stations-essence… Et puis je n’augmenterais pas le prix de 250LL par paquet, mais de 5000LL. Et puis surtout, je surveillerais ma frontière avec la Syrie à travers laquelle passent des camions bourrés de cigarettes encore plus mauvaises pour la santé que les «officielles». Déjà que cette frontière n’est pas surveillée comme il le faut pour le trafic d’armes, les contrebandiers de nicotine peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Et puis aussi, tiens, je dirais à mon confrère des Finances d’arrêter de subventionner la production libanaise de tabac. C’est vrai, quoi, pourquoi l’Etat continue-t-il d’acheter la maigre production des cultivateurs du Sud-Liban pour la brûler une semaine plus tard, ce tabac étant dans sa grande majorité impropre à la consommation? Hein? L’Etat libanais pourrait inciter des cultivateurs à se lancer dans autre chose (au hasard, les biocarburants par exemple)... Qui plus est sans mettre la main à la poche, vu les sommes faramineuses déversées par les Européens dans le secteur de l’agriculture. Et puis, et puis, et puis…

Et puis je ne suis pas ministre de la Santé, en fin de compte. Je suis fumeur, et j’avoue apprécier de pouvoir cramer une cigarette en fin de repas quand je suis au restaurant. Tiens, en parlant de restaurants… Va-t-on aussi interdire le narguileh? Au Liban??? C'est un peu comme interdire le trafic d’armes. Permettez-moi de rire (jaune).

Ceci dit, fumer tue (surtout fumer des Cedars). Les RPG aussi.

[...]

PS 1: désolé pour le titre du post, il est pas terrible.
PS 2: si ça se trouve, la vendeuse ce matin m'a enfumé... Y a-t-il vraiment eu une hausse officielle du prix du paquet? J'ai même pas vérifié.

[...]

Mise à jour du vendredi 5 Comme certains ne font rien comme tout le monde, le ministre des Affaires sociales Selim Sayegh a annoncé que son ministère serait dorénavant non fumeur. Bravo Selim de me donner tort! Et comme Jean, j'irai faire un tour dans quelques semaines pour voir si sa décision est appliquée...

 
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