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jeudi, 17 juin 2010

Les hirondelles font parfois le printemps

Journal école 2010.jpgEn lisant les journaux dernièrement, difficile de se dire que le pays est sur la bonne voie. Dernier exemple en date, qui a provoqué une levée de bouliers sur la blogosphère: le blocage des logiciels comme Skype. Motif officiel: ce mode de communication très prisé par les Libanais et par leurs proches à l'étranger induit des pertes sèches pour les télécoms d'Etat qui restent la principale vache à lait du Trésor. Les ministres en charge de ce dossier se suivent et se ressemblent, toutes tendances confondues, eux-mêmes confondant intérêts personnels ou calculs à très court terme avec vision globale et développement économique du pays.

Mais il y a tout de même des motifs d'espoir. Des politiques et des acteurs de la société civile se battent pour un Liban moderne et tourné vers le développement durable (histoire que l'on arrête de cataloguer ce pays entre la Syrie et la Corée du Nord comme c'est le cas pour le cellulaire). Entre développement – même timide – des énergies renouvelables, mise en place de nouveaux modes de transport et aides au développement local, il y a des choses intéressantes à dire (et à lire) sur le sujet.

Si cela vous intéresse, je vous conseille donc la lecture du journal-école réalisé par les étudiants en journalisme de l'Université libanaise et ceux de graphisme et de photo de l'Alba. La petite bande vient de publier un cahier de 16 pages au format tabloïd, intitulé Les Hirondelles et distribué hier en supplément du Nahar. Vous y apprendrez par exemple que même au Liban, on pense à l'énergie atomique. Et oui.

jeudi, 03 juin 2010

Dome Seaty Center

dome city center.jpgProtection du patrimoine, travail de mémoire, «plus jamais ça»… Tout le monde n’a que ça à la bouche depuis quelques mois au Liban. Et certains ne se contentent pas de taper dans une baballe devant des caméras… En avril dernier, l’association Umam – qui réalise depuis 15 ans un remarquable travail d’archivage sur la guerre – et sa consœur Feel collective ont organisé deux expositions parallèles, Missing et In a sea of oblivion. Objectif: montrer la guerre, les visages des disparus, réfléchir à cet héritage commun, ne pas oublier, comprendre… Cette double démarche s’est déroulée dans l’un des symboles du centre-ville de Beyrouth: le dôme du City Center, sorte de coquille vide de béton armé, salle de cinéma d’un complexe immobilier futuriste qui n’a jamais été achevé à cause de la guerre.

Cela fait des années que l’avenir de cette carcasse pose problème. Maintes spéculations entourent ce lieu-culte depuis des années. Et aujourd’hui plus que jamais, sa présence ressemble à une anomalie aux yeux de promoteurs à l’appétit aiguisé par cette parcelle en plein cœur de la ville. Le dôme est condamné, tout le monde le sait depuis longtemps. Alors, après l’idée d’une vitrification de l’œuf – l’un des surnoms du dôme –, arrive aujourd’hui celle du déménagement. A l’origine de cet étonnant projet, nous retrouvons Feel Collective. L’idée? Planter le dôme au large de Ramlet el-Baïda et le transformer en espace culturel que les visiteurs pourraient rejoindre en bateau. Une sorte de Moby Dick à la silhouette immobile et énigmatique qui serait là, à nous regarder au loin, comme pour nous dire «n’oubliez pas, justement!». Le projet n’a rien de fantasque et se veut respectueux de l’environnement, utilisant les flux marins pour créer l’énergie dont le lieu aurait besoin. Utopique ou non, le projet a tout ce qu’il faut pour titiller la curiosité, et faire parler de lui. S’il le dôme doit disparaître du panorama du cœur de Beyrouth, le voir à l’horizon serait un beau message.

dimanche, 25 avril 2010

Laïque Pride sous le ciel (bleu et encombré) de Beyrouth

beyrouth laique pride.jpgY'avait de tout dans la Laïque Pride d'aujourd'hui pour défendre l'idée d'un Liban laïque: des féministes, les chéguévaristes (ils me font toujours rire ceux-là), des gays, des vieux, des enfants, des couples mixtes qui se disent que c'est «tout de même débile de devoir aller à Chypre pour se marier», pleins de bobos, une ribambelle de photographes, caméramen et autres, des flics pour barrer la route du Parlement... Vous pouvez lire tout ça ici.

Et puis vous avez aussi la version diaporama.


A 11h56 précises, alors que le chant du muezzi tentait de couvrir le tintamarre de la manifestation bloquée par le cordon de policiers, il fallait lever la tête pour voir ça:

survol israelien resolution 1701.JPG

Les survols du territoire libanais par les avions israéliens font aussi partie du décor (cherchez bien les deux petites traînées blanches dans le ciel...).

C'est ce que l'on appelle un jour tranquille à Beyrouth.

jeudi, 25 mars 2010

(était une) Rue à caractère traditionnel (de Beyrouth, alors dépêchez-vous, y’en aura pas pour tout le monde)

«Dix-sept! Tu te rends compte, y’en a dix-sept rien qu’autour de nous!», s’exclamait Nathalie il y a quelques jours, les yeux perdus sur notre horizon de toits de béton, de cuves de flotte et d’antennes en tout genre. Mais de quoi pouvait-elle bien parler?

De ça.

Elle était donc en train de compter les grues comme on égrène les moutons blancs le soir en s’endormant. Vingt même, si mes yeux ne me jouent pas des tours en revoyant la photo panoramique. Et dans un périmètre très restreint qui plus est, principalement concentré dans le triangle d’or Sodeco-Sassine-Saïfi. En attendant que cette même folie envahisse Geitawi, Fassouh et Mar Mikhaël, promis au même traitement.

Dix-sept, vingt (même vingt-et-une car il y en une cachée à gauche de la nº20, juré craché), peu importe en fait, car ce chiffre ne donne qu’une faible idée de l’étendue des dégâts dans cette partie de Beyrouth. Et c’est sans compter avec les chantiers qui se montent sans grue et tous les autres qui n’en sont encore qu’à la phase pelleteuse. C’est effarant.

Allez, mettons un peu de musique pour le côté mélo de notre histoire du jour…
podcast


Ils disparaissent donc les uns après les autres. Les vieux immeubles de Beyrouth sont gommés, avec une méticulosité qui forcerait presque le respect. Il y a quelques années, la municipalité de Beyrouth avait pris soin de planter par-ci par-là des panneaux signalant des rues ou des quartiers «à caractère traditionnel», comme à Gemmayzeh ou à Furn el-Hayek.
Bullshit comme disent si joliment nos amis anglais. Depuis, des citoyens malheureux ont pris leur pinceau pour rajouter sur ces panneaux «Etait une».

etait une rue a caractere traditionnel OK.jpgLes petits quartiers constituant Achrafieh, pour ne citer qu’eux, sont des zones historiques aiguisant l’appétit des promoteurs immobiliers. Après la frénésie des années 90, cela s’était calmé avec les multiples crises politiques et la guerre de 2006. Et puis le phénomène a repris de plus belle. Les vieilles bâtisses sont rasées, les rares parkings sont éventrés et soudain, de nouveaux immeubles hors de prix sortent de terre. Peut-on vraiment en vouloir à ces promoteurs? Pas vraiment, car si un cadre juridique cohérent et si une politique d’aménagement du territoire existaient (je sais, nous baignons là en pleine SF), ils ne pourraient pas s’adonner au petit jeu de Qui-défigurera-le-plus-vite-telle-ou-telle-rue. Car j’ai vraiment l’impression que les chantiers jouent une finale de 100m aux Jeux olympiques tant les vieilles façades sont dégommées plus vite que si je le faisais sur Photoshop.

Le mois dernier, j’ai surpris Nathalie les larmes aux yeux, en revenant d’une balade. Rue Mar Mitr, en face du meilleur glacier de la ville (n’ayons pas peur des mots), l’immeuble qui accueillait le boulanger de son enfance, était en mode démolition. C’est un parmi d’autres. On se croirait à l’abattoir.

immeuble rasé.jpgEt les exemples sont légion, à commencer par le projet qui me fout le plus la chair de poule, rue Sursock (pour ceux qui ne connaissent pas Beyrouth, c’est la Rue de la Paix dans la version libanaise du Monopoly). Entre la villa Audi et le musée Nicolas Sursock, une tour pousse comme du chiendent en lieu et place du joli jardin de bougainvilliers roses qui séparait les deux magnifiques bâtisses. Y’a de quoi en pleurer.

Dans ce petit jeu de massacre, certains promoteurs se donnent bonne conscience en conservant de vieilles façades qui ne seront qu’un cache-sexe à des tours de verre et de béton. C’est le cas de l’immeuble Panayot dont la façade a été gardée, tenue debout par des béquilles d’acier, en attendant qu’une tour pousse derrière elle.
Sur le papier, pourquoi pas. Dans ce lifting grandeur nature, l’immeuble Panayot a été rebaptisé L’Armonial. Rendez-vous à la fin des travaux pour voir le résultat in situ.

Beyrouth change donc de visage, c’est un fait. Le front de mer veut se la jouer Dubaï, avec des projets architecturaux avant-gardistes comme le Sama Beirut (qui porte bien son nom). Les petites rues, comme la nôtre, sont rapidement défigurées pour ressembler à n’importe quelle rue de n’importe quelle ville moderne et donc quelconque. Sans regarder à plus de trois cents mètres de chez nous, nous savons que cinq immeubles certes vétustes mais aux formes romantiques et à la peau usée, vont «sauter» dans un avenir assez proche. Le temps pour les derniers propriétaires de vendre à (très) bon prix. Car évidemment, pour que les promoteurs puissent raser tout un pâté de maison, il a bien fallu que certains vendent et fassent monter les enchères pour déguerpir avec la caisse. C’est probablement le cas du célébrissime restaurant Boubouffe, dernier pas-de-porte actif sur un ensemble de trois vieux immeubles promis à la destruction.

Entre l’appât du gain partagé entre acheteurs et vendeurs et l’absence totale de politique de préservation du patrimoine architectural de Beyrouth, je me demande bien à quoi notre capitale ressemblera dans 20 ou 30 ans quand les gamins d’aujourd’hui seront à notre place. Notre fille aînée s’est mise en tête de racheter un appartement à 30m de chez nous, dans une maison abandonnée. «Papa, je rachète l'immeuble avec mon argent de poche et tu m’aideras. Un week-end, on repeint tout et on achète un lit, des meubles, et ils ne pourront plus détruire cet immeuble. Il est trop beau avec sa jolie cage d’escalier et ses petits balcons de fer forgé…» Ça paraît si simple comme ça.

Alors on fait quoi? En ce moment, il est de bon ton de rejoindre une tripotée de groupes Facebook sur le sujet. En anglais, en français, il y en a pour tous les goûts. Ça ne sert à rien, on le sait tous, sauf peut-être à soulager sa conscience deux minutes. Mais concrètement, que faire? Je ne sais pas et j’attends des réponses si vous en avez.

Je me suis donc dit que j’allais écrire à la municipalité de Beyrouth qui, en toute logique, détient une part de responsabilité dans le problème qui nous intéresse. Ni une ni deux, je cherche l’adresse du site web et sur quoi je tombe?

site web municipalité beyrouth.jpgPas de bol! Bad request! C’en est risible. Y a-t-il vraiment un pilote dans l’avion?

Tout ça pour dire que si vous comptez venir au Liban, suivez mon conseil à la lettre: ne tardez pas trop. La saison est belle en ce moment, les températures très agréables, les arbres en fleurs, et les maamouls de Pâques se rapprochent. Et puis les photos que vous ferez en flânant dans les ruelles de Beyrouth seront «collector» deux semaines plus tard. C’est pas de l’argument touristique, ça?

vendredi, 19 février 2010

1984 was NOT supposed to be an instruction manual

War is peace
Freedom is slavery
Ignorance is strength

hassan nasrallah.jpg

La dernière apparition de Big Father en chair et en barbe remonte à quoi, maintenant…? Trois ou quatre ans? Depuis, à chaque grand rassemblement du Hezbollah ou discours télévisé du chef, des télécrans géants captivent l’attention, obnubilent les partisans. Avant-hier, un ami m’a envoyé un lien vers un papier du Monde, illustré par une photo de Reuters. Comme cette dernière, toutes les images des rallies de l’Inner Party donnent la même impression, très fidèle à celle que l’on peut avoir quand on a l’honneur d’être dans la foule. Si proche de la fameuse image de Big Brother. La désincarnation du chef devenu un simple visage en deux dimensions, l’inébranlable sentiment de recevoir des messages ne souffrant nulle discussion – même s’ils sont parfois contradictoires – et la réceptivité du public dont l’esprit critique a été lentement gommé, sont patents. Comme dans 1984, l’état de guerre permanent justifie tout, de la Police de la pensée au ministère de la Vérité.

Autre lieu, autre temps. Londres en 1984, Beyrouth en 2010, même combat. Ou comment libaniser les Two minutes’ hate et le Doublethink.

dimanche, 14 février 2010

Les sous-doués à la faCULTé

Aujourd'hui, 14 février, c'était donc la Saint-Rafic. Voici ce que ça donnait au ras des paquerettes...


Et voici la même scène, en vue aérienne (faut lire le texte ci-dessous pour comprendre).

macédoine beyrouthine.jpg


«On s’attendait à bien pire!» La dame, les cheveux en bataille et d’une drôle de couleur orangée, scrute mon cou, intriguée par mon tatouage. Moi, je regarde sa petite affichette: «What have you done with my vote?». Imprimée en blanc sur fond rouge. L’affichette est petite mais, m’assure la brave dame, «il y a beaucoup de citoyens qui en ont». «Par petits groupes», précise l’homme qui l’accompagne, prudemment. En tout, nous n’en avons vu que deux, des petits groupes, restés à proximité de la rue Gemmayzé, pas trop loin de Chez Paul qui, comme à chaque manif place des Martyrs, fait le plein.
L’affichette tranche dans la mer bleue qui s’étend sur la place. Enfin, «mer», gardons le sens des proportions. «Lac» serait sans doute plus approprié. «Flaque»? Quand même pas. Mais pas non plus les «centaines de milliers de personnes» décrites dans la presse francophone libanaise (suivez mon regard). A vue de nez, 50 à 100 000. Ce n’est que mon humble avis, mais en tout cas, pas de raz-de-marée à l’horizon.
Le 5e anniversaire de Saint Milliardaire n’a pas rameuté les foules escomptées, tout en évitant le flop total. Côté proportions, cela ressemblait à la macédoine que nous avions préparée pour le déjeuner: imaginez la photo ci-dessus comme une vue aérienne – oui, les fayots ont la part belle – et le tour est joué. Les partisans du Futur étaient donc au rendez-vous, avec une grosse poignée de FL, une pincée de Kataëb et quelques irrédentistes PSP. Certains ont sorti pour l’occasion des drapeaux bien kitch avec tête de mort, ce qui a fait dire à l’une de nos gamines: «C’est le drapeau de la mort!»

Les rotatives ont dû chauffer ferme ce week-end: casquettes, drapeaux et affiches ont été fabriqués et distribués en masse, non en l’honneur du Liban mais à l’effigie de Hariri Senior et Junior. Une masse de papier qui a fini en tas sur le bas-côté des routes. Tout un symbole. Autre symbole, ou non-symbole: les affiches réclamant haut et fort «La vérité» étaient aux abonnés absents. Comme le panneau digital affichant le décompte des jours depuis le 14 février 2005 à Qantari a lui aussi été arrêté, faut croire que «la vérité» n’est plus vraiment une priorité, si elle l’a jamais été.
Pendant quelques heures, nous avons eu droit à un festival de chanteurs à la mode et à un chauffeur de salle tout droit issu d’une chaîne de télé, petits cartons à la main comme dans «Questions pour un champion». Un orchestre bien comme il faut a remplacé les jolies improvisations du public qui donnaient un air de fête aux manifs des années précédentes. Ce qui avait été et aurait dû rester un mouvement populaire fut vite récupéré par Hariri Inc., pour aboutir à cette apothéose de 2010: un meeting de parti qui ne dit pas son nom. Du grand mauvais spectacle pour un ersatz de grande cause nationale. Une tribune pour politicard dont la bégayante personnalité doit être en mal de culte. La démocratie – le mot qui ne veut décidément rien dire – libanaise made in 2010.

Ladite démocratie continue d’être réclamée par ces politiques défendant la liberté de croire, de penser, de s’exprimer. Mais pas trop quand même. Il y a des choses, même intelligentes, à ne pas dire aux pourfendeurs de l’oppression et de l’obscurantisme. J’en prends pour preuve le «scandale» – terme utilisé fort à propos par la presse francophone libanaise (suivez mon regard) – de la semaine dernière, lors d’un colloque à l’Université antonine parrainé par la présidence du Conseil (alias Hariri Junior, qui comme tout bon responsable libanais, confond sa fonction et son auguste personne). Dans son allocution d’ouverture, la vice-présidente de l’université pour les affaires culturelles (on va dire la VPUPAC, pour faire simple) a jugé bon de citer une étude publiée dans la revue The Leadership Quarterly. Pour résumer, l’étude en question explique que dans un pays aussi corrompu que le Liban, Hariri Senior avait lui aussi eu recours à la corruption (je tombe des nues), mais à sa décharge, l’avait au moins fait de façon productive, efficace, bien souvent dans l’intérêt de la nation et dans tous les cas moins que certains de ses prédécesseurs.

Une citation maladroite mais somme toute, pas de quoi fouetter un chat, vous en conviendrez: qui au Liban pourrait encore nier que la corruption ronge le pays à tous les échelons de l’Etat depuis des lustres? Il serait sans doute temps de reconnaître les faits et d’en tirer les leçons, et c’est apparemment dans ce sens que la VPUPAC interpellait son public. Quel meilleur cadre qu’une université pour ouvrir ce genre de débats? Et quand bien même cela aurait été plus grave, «de l'indélicatesse poussée jusqu'à ses derniers retranchements, un comportement sans doute délibéré et prémédité, reflétant une absence totale d'éthique universitaire et académique, voire même une certaine malhonnêteté intellectuelle» comme un média francophone libanais (suivez mon… oui, bon, ça va) grand défenseur de la «résistance culturelle», décrit l’affaire, la réaction des premiers concernés n’en demeure pas moins aberrante: retrait outragé de la salle, kyrielle de communiqués dénonçant ce «manque de professionnalisme et d’attitude scientifique», arrêt du patronage et donc du colloque, exigence que des sanctions soient prises contre l’indélicate intervenante. Modernité, sens du dialogue et intelligence dans toute leur splendeur.

Il me semble que nos hérauts de la démocratie auraient eu tout à gagner en répondant posément à ce qu’ils ont perçu comme une accusation, en fournissant une contre-argumentation «scientifique» plutôt que de monter sur leurs grands chevaux et jouer les vierges effarouchées. Cela leur aurait au moins permis de montrer qu’ils valent effectivement mieux que les censeurs de l’autre bord, ce qui n’est décidément pas le cas.
Mais sans doute ne faut-il pas trop en demander à nos chers politiciens. Ni à nos chers médias et chers compatriotes d’ailleurs. On a les politiques qu’on mérite: personne, dans le public de ce 14 février, n’a rien eu à redire au fait qu’un grand portrait du souverain saoudien ait été accroché à la façade du Virgin Megastore, place des Martyrs. Entre Bachar, Hafez, Ruhollah, Abdallah et les autres, Saad est à bonne école, et peut donc se permettre de boycotter les facs.

vendredi, 08 janvier 2010

Beyrouth by day

beyrouth by day.jpg«En 1960, cinq ans après la fondation du collège [Haïgazian], un professeur de sciences, Manoug Manoukian et onze de ses élèves, fondent la H.C. Rocket Society. Objectif? Lancer des fusées dans l’espace. Les recherches, en partie financées par Emile Boustany, aboutissent au lancement, en avril 1961, de Cedar I qui s’élèvera à 1000 mètres. Les débuts libanais de la conquête de l’espace atteindront leur consécration en novembre 1962 où Cedar III, une fusée à trois étages, s’élèvera à 180km et franchira 425km à la vitesse de 9000km/h.»

Les Libanais à la conquête de l’espace dans les années 60? En lisant ces lignes dans Beyrouth by day, je me suis dit que je ne connaissais pas si bien l’histoire de ce pays. Loin de là même. Tout fier de ma trouvaille, j’ai lu ça à ma fille de 9 ans. «C’est pas croyable!, s’est-elle exclamée. Faut que je raconte ça à ma sœur!» Je crois que la nouvelle fera le même effet sur tous les enfants et sur les adultes qui ont gardé une part d’enfance en eux.

Ce genre de petites chroniques beyrouthines, il y en a une ribambelle dans le livre de Tania Hadjithomas Mehanna (paru en décembre aux éditions Tamyras). On y découvre Spiridon (sic!) et ses poules, Wardé et son fameux restaurant Walimat ou encore Oussama et ses remèdes de roses séchées. Avec ses défauts et ses qualités, Beyrouth by day n’est pas un livre d’Histoire, mais un livre d’histoires. Des histoires d’hommes, de femmes et de lieux qui font Beyrouth.

L’épais ouvrage conjugue la capitale libanaise au présent, et c’est bien là ce qui fait son charme. Les textes, renforcés par les images de Ghadi Smat avec qui Tania a sillonné les 52 quartiers de la capitale, feront peut-être mal aux amoureux du Beyrouth fantasmé d’avant-guerre. Et il fera certainement mal aux lecteurs des années 2040 quand ceux-ci, témoins de la dégradation du patrimoine du pays, se plongeront dedans en se disant «Tiens, c’était comment Beyrouth au début du siècle?»

Finalement, je crois savoir pourquoi ce livre m’a touché: Beyrouth by day est le livre que j’avais envie de lire sur Beyrouth.

lundi, 28 décembre 2009

Conversation virtuelle sur la laïcité

laicite liban.jpg

 

Parler de la laïcité au Liban, c’est un peu comme demander à un chat de ne pas jouer avec les boules qui pendouillent d’un sapin de Noël. Impossible de savoir si cela sert à quelque chose, mais il faut bien essayer quand même…

Alors, pour apporter une petite contribution au débat, nous vous proposons une conversation tout ce qu’il y a de plus virtuelle entre cinq personnes interviewées séparément dans le cadre de deux articles sur le sujet. Une sorte de puzzle de citations…

Mais d’abord, faisons les présentations avec nos cinq intervenants.

Nasri Sayegh (NS)
Journaliste au quotidien As-Safir, fervent partisan de la laïcité et animateur de la Maison laïque.

Hoda Nehmeh (HN)
Doyenne de la faculté de philosophie de l’Université Saint-Esprit qui a accueilli un colloque international sur la laïcité au début du mois.

Alexandre Paulikevitch (AP)
Danseur et chorégraphe, à l’origine du projet de «Laïque Pride» qui doit avoir lieu le 25 avril 2010, projet lancé un peu par hasard sur Facebook.

Bernard Feltz (BF)
Professeur de philosophie des sciences à l’Université catholique de Louvain (Belgique), de passage au Liban pour plusieurs colloques il y a trois semaines.

Tamer Salim (TS)
Président de l’association Pour un Liban laïque qui a financé l’ouverture de la Maison laïque (gérée par Nasri Sayegh) à Beyrouth.

 

Allons-y…

La société civile libanaise semble se réveiller un peu concernant la laïcité…

NS: Je vous arrête tout de suite! Avant de parler de l’avenir, il ne faut pas oublier que la laïcité a existé au Liban. On ne part pas de zéro. C’est vrai, notre pays obéit à un régime politique confessionnel et sa logique est de protéger les minorités. Mais le résultat est contradictoire car ce système ne protège en fin de compte personne : depuis 1943, ce régime a connu plusieurs guerres dont les minorités ont été victimes en premier lieu. D’ailleurs, avant 1975, les Libanais étaient en grande majorité laïques, les partis politiques et les universités étaient laïques! Et aujourd’hui, les partis laïques, par leur passivité, sont les premiers responsables de la situation dans laquelle se trouve le Liban.

D’accord, mais aujourd’hui justement, où en est-on ?

BF: Certains acteurs de la société civile libanaise demandent avec vigueur un Etat laïque mais ils sont marginaux en termes de nombre. Leur militance active est souvent perçue comme radicale. Aujourd’hui, cette demande ne trouve pas de réponse de la part de la classe dirigeante, la société civile manque d’interlocuteurs. C’est la même chose, chez les chrétiens comme chez les musulmans.
NS: Moi, je crois qu’il y a beaucoup de laïcs, mais pas de mouvement laïque.
TS: A mon avis, une part importante de la jeunesse est réceptive aux mots d’ordre laïques.
HN: Chez les chrétiens, je constate une vraie réflexion sur le sujet, pour une laïcité positive et ouverte. Mais c’est une minorité qui croit à ça. A l’inverse, chez les musulmans, il n’en est pas question, surtout dans le sens européen du terme. Les sunnites radicaux, par exemple, ne comprendraient même pas de quoi il s’agit.

Vous dites «dans le sens européen du terme». C’est un point important en effet, il faut se mettre d’accord sur la définition du mot. Pour vous, qu’est-ce que la laïcité?

HN: Il n’y a pas de modèle unique. Le modèle libanais sera de toute façon différent du modèle belge ou français.
BF: Il y a de nombreuses formes de laïcité, le modèle français étant le plus intégriste en la matière. En tout état de cause, elle doit s’appuyer sur la distinction entre les Eglises et l’Etat, via la reconnaissance de la liberté de pensée et de culte. Dans un pays comme le Liban, il ne faut pas parler de modèle, mais de ligne directrice.
TS: A mon sens, c’est un modèle – si l’on peut parler de modèle – qui devra forcément tenir compte de la spécificité libanaise. L’Etat des citoyens est toujours à créer au Liban. Et dans le modèle que nous préconisons, l’Etat doit être le garant de la liberté de pensée, d’expression et de croyance ou de non croyance. Actuellement, l’Etat libanais est le résultat de l’entente entre les communautés. Si celles-ci viennent à se disputer, l’Etat s’en trouve paralysé. Ce mal libanais a un nom: le confessionnalisme politique. Résultat: les Libanais souffrent d’une schizophrénie dans leur appartenance car ils doivent d’abord appartenir à leur communauté et ensuite à l’Etat. Nous préconisons un Liban où les Libanais sont citoyens d’un Etat qui garantit aux différentes communautés la liberté d’exister dans la sphère privée.
AP: En fait, les Libanais ne savent pas de quoi retourne la laïcité: certains ne veulent pas en entendre parler car ils croient que l’on est contre l’idée de Dieu. On peut être croyant et laïque, mais ça, la population ne le sait pas.
TS: L’un de nos défis, c’est de convaincre l’opinion publique que l’on peut être non croyant sans mener de guerre contre les religions. Il faut dire et redire qu’être laïque ne veut pas forcément dire manger du curé, du cheikh ou du rabbin trois fois par jour, ce qui serait d’ailleurs indigeste, alors qu’en l’état actuel des choses, ce sont les laïcs qui sont exclus de toute représentation à quelque niveau du pouvoir que ce soit.
NS: Pour définir la laïcité à la libanaise, il faut régler la question des quotas : peut-on intégrer les laïcs dans les quotas qui régissent la fonction publique?

Mais concrètement, pour vous, c’est quoi la laïcité ?

Tous: L’égalité entre les citoyens!
TS: L’égalité bien sûr. Actuellement, chaque communauté gère les statuts personnels de ses ouailles à sa façon.
NS: C’est bien simple. Le système actuel me force à me définir comme grec-catholique. Etre un simple citoyen m’est défendu. C’est pour ça que je ne vote pas.
AP: Nous laïcs, nous voulons être regardés en tant que citoyens. Aujourd’hui, le premier prisme est celui de la religion. Par exemple, au Liban, nous devons payer toutes les démarches touchant aux statuts personnels aux clergés. Si nous avions des droits communs, ça simplifierait la question de la citoyenneté et de l’identité nationale.

Justement, les clergés ne semblent pas vouloir lâcher leurs prérogatives… et leurs rentrées financières.

HN: C’est bien simple. Aucun clergé ne veut s’en défaire! Sur ce sujet, les religieux chrétiens sont davantage «contre» que les musulmans. Je pense aux chiites par exemple, que cela ne dérangeraient pas plus que ça car le temps joue pour eux: à terme, ils seront les plus nombreux.
BF: Au Liban, il existe des progressistes chrétiens et musulmans qui souhaitent un Etat laïque, donc neutre. Un Etat susceptible d’être un lieu de rencontre. Ceux-là espèrent une uniformisation du droit. Je pense en particulier à l’héritage pour les filles uniques dans la communauté musulmane car c’est un cas que j’ai rencontré. Ces femmes doivent laisser leur héritage à un cousin, du moment que celui-ci est un mâle. Le fond de l’Orient est très religieux: dans le monde arabe, il y a une référence permanente à la religion et il ne faut pas oublier de la prendre en compte.
TS: Les clergés sont un obstacle dans la mesure où ils interfèrent dans la vie politique. Par exemple, les politiciens leur doivent souvent leurs postes…
NS: La laïcité est une question politique, et non religieuse. Les clergés sont des suiveurs, ils pourront toujours être soutenus financièrement par des pays étrangers.

Comment se situe la classe politique libanaise d’aujourd’hui ?

TS: Nous entendons souvent des leaders politiques parler de supprimer le confessionnalisme politique, et quand il faut passer à l’acte, toutes sortes d’arguments sont avancés pour justifier l’immobilisme dans ce domaine: «La population n’est pas prête», «Le moment n’est pas opportun» ou encore, summum de la démagogie, «Il faudrait d’abord supprimer le confessionnalisme dans les cœurs avant de le supprimer dans les textes», etc… Cependant, je pense que ces leaders ont la capacité d’influencer leurs communautés et de les rallier aux slogans de la laïcité s’ils sont sincères. Ils devraient être interpellés dans ce sens par… les laïcs.
HN: Il faut que le système politique change pour cela. Mais aujourd’hui, les Libanais sont comme des troupeaux qui suivent leurs bergers respectifs.
NS: Malheureusement, je pense que ce régime ne peut pas changer de lui-même. C’est la responsabilité des laïcs de renverser la situation.
AP: Au Liban, c’est toujours la société civile qui va à l’encontre de ce que se passe. Aujourd’hui, les leaders politiques libanais sont très contents de l’abrutissement de la masse. Et ce phénomène est de plus en plus fort, surtout parce que chacun d’entre eux possède sa chaîne de télé.
NS: Moi, je suis persuadé que les choses peuvent bouger, car les données historiques peuvent être changées. C’est aux leaders que revient la responsabilité de changer les choses. Un seul homme peut faire la différence. Les exemples sont très nombreux dans l’histoire du pays: les Libanais suivent leurs chefs, quoi que ceux-ci disent ou fassent.

Quid du mariage civil réclamé par de nombreuses associations?

HN: On doit reconnaître le mariage civil, même sans Etat laïc.
AP: A mon avis, c’est encore trop tôt pour le mariage civil au Liban. Malheureusement.
NS: Encore une fois, tout peut dépendre de la volonté politique et des intérêts d’un seul homme. Regardez Elias Hraoui quand il était président. En 1997, il voulait faire passer le mariage civil pour des raisons personnelles, afin de pouvoir divorcer facilement. Vingt-trois ministres étaient pour. L’Arabie saoudite ne voulait pas en entendre parler: Hariri a remisé cette loi dans un tiroir!

Les pays étrangers ont-ils une telle influence sur ce choix de société?

NS: Evidemment. On sait déjà quels pays sont contre. D’un autre côté, l’allié naturel des laïcs libanais devrait être l’Occident. Mais que fait ce dernier? Il ne soutient que les régimes ultra réactionnaires de la région, ou bien les régimes «laïcs» dictatoriaux. Je vous le dis: je me sens orphelin.

Vous disiez plus tôt que les laïcs sont «les premiers responsables de la situation» dans laquelle ils sont. Que peuvent-ils faire aujourd’hui ?

NS: Il faut arrêter de prêcher, et se mettre vraiment au travail…
HN: Le Liban est un pays pluriel. Il faudrait donc commencer par un projet pédagogique unifié dans le système éducatif libanais, pour tous les petits Libanais sans exception. Il nous faut un vrai changement de mentalité et apprendre aux enfants les valeurs citoyennes et l’histoire de notre civilisation. Dans le meilleur des cas, cela prendra 30 ans pour espérer un résultat.
AP: Je dirais 40 ou 50 ans, pas avant. Même si j’espère plus tôt.
TS: Commençons déjà par nous rencontrer autour d’actions communes (pétitions, rassemblements pacifiques, manifestations, interpellations de la représentation politique….). Dans ce but, nous avons ouvert la Maison laïque, offrant ainsi un lieu où les laïcs Libanais pourraient se retrouver pour mener et enrichir le débat autour de la laïcité. Cette Maison laïque a été créée, et financée pendant trois ans,  exclusivement par l’association Pour un Liban laïc, au travers de seules activités que nous menons (conférences-débats, repas citoyens, concerts…).
NS: J’ai dû me résoudre à fermer la Maison laïque car je n’avais pas les 2000$ mensuels nécessaires pour la faire tourner. Aujourd’hui, j’ai simplement un petit bureau qui demande 1000$ par mois. Dans l’idéal, il faut donc commencer par créer des institutions laïques, comme une chaîne de télé, des radios, des écoles… Et il faut un leader, un chef aimé et charismatique. Mais pour se faire entendre, il faut de l’argent.

L’avenir de la laïcité se résume-t-il à une question d’argent?

NS: C’est l’argent qui fait tout au Liban.

lundi, 16 novembre 2009

Paradise city *

beirut rock festival 2009.jpgWelcome to the Dark Ages !

La nouvelle n’a pas fait les gros titres la semaine passée, et pour cause. Le Liban tout entier était en train de fêter la naissance tant attendue d’un gouvernement tout beau tout neuf synonyme, comme l’a titré – à raison – un éditorialiste d’Al-Akhbar, de «Bye bye June 7». C’est vrai que tout ça était… passionnant.

Mais la vraie nouvelle, ce fut ce mail, diffusé par le Centre catholique d’information. En voici la version anglophone (enfin, façon de parler):

Dear parents,

We would like to inform you the following statement by The General Information of Catholic Schools:
There will be a dangerous event in town, called "Beirut Rock Festival 2009"
in 11 - 13 - 14 November in Beirut.
No doubts that all of us likes music, however during this event some community of GOTHIC people will spread
their culture (death culture) and they will spread dark thoughts by (Anathema & To/Dye/For).
and there will be a huge risk for drugs (Ecstasy) to be distributed.
And there is a great danger that their will be ceremony of satanism.
As written on the Festival flyer: "No Cameras Allowed".
Why? aren't they afraid that people will see what is going on?
And cause of that, we please all parents do not let their children to attend this festival for their safety.

…et la non moins savoureuse version française:

Chers parents, éducateurs, responsables et jeunes, nous vous prions de faire attention !Un événement dangereux arrive en ville, Le « Beirut Rock Festival 2009 », les 11-13 et 14 novembre au Forum de Beyrouth Nous aimons tous la musique, mais lors de ce festival, certains groupes gothiques qui prônent la culture de la mort et des idées noires vont se produire (To/Dye/For, Anathema.) Grand risque de circulation de drogue (Ecstasy, Hasch etc.)Grand risque de pratiques de cultes et de rituels sataniques Il est bien écrit sur l'affiche publicitaire de ce festival "NO CAMERAS ALLOWED"Pourquoi ? Aurait-on peur de témoins?

Attention, les bûchers sont prêts. Décidément, l’Inquisition, tous bords confondus, est en marche.

______________________

* C’est à cette chanson de Guns N’ Roses que notre fille aînée a tout de suite pensé lorsque nous lui avons raconté toute l’affaire. Bein oui, notre fille n'a que 9 ans, mais elle aime le rock. Finira-t-elle tondue?

mardi, 10 novembre 2009

The new government

 

sante gaiete esperance.jpgMoi, j’aime bien notre tout nouveau gouvernement. Bon, c’est vrai, ça faisait presque cinq mois qu’on l’attendait. On se demande un peu pourquoi (enfin, non, on se demande pas, en fait) l’anesthésiste a tant tardé à planter son épidurale dans la colonne vertébrale du pays, pourquoi l’accouchement a été si long et si douloureux même si l’expulsion a en fin de compte été des plus rapides.

Le Liban a donc souffert, pour faire naître sous nos yeux le héros qui sort sous les bravos, Dieu que c’est beau, a ya a ya a…

 

Cela dit, avec ou sans gouvernement, y voyait-on une nette différence? Pas vraiment et nous avons du mal à imaginer que celui-ci  y changera quelque chose. Mais ne partons pas perdants dès le début. Surtout que, franchement, mettre Sélim Wardé à la Culture, ça a de la gueule non? Un chef d’entreprise, viticulteur et patron du Syndicat des producteurs de spiritueux (et accessoirement partisan Ouwet) comme ministre de la Culture, moi, j’applaudis. Voilà une belle idée à exporter.

vendredi, 18 septembre 2009

No full monty

Le phénomène n’est pas vraiment nouveau. Un coup de peinture ou un arrachage en règle, et les centimètres carrés indécents disparaissent. Sur les routes menant aux extrêmes du pays, il n’est rare de voir, sur des kilomètres entiers, des affiches publicitaires vandalisées, méthodiquement. Ces 4X3 vantent des marques de lingerie ou tout autre produit pour lesquels un obscur créatif de pub a jugé bon de mettre en scène une damoiselle quelque peu dévêtue. Attention, je ne parle pas de nudité complète, pas de full monthy ici, ni même de certaines affiches franchement racoleuses comme on a pu en voir pour une célèbre marque de lingerie locale dont je ne citerai pas le K-nom, mais juste d’un bout de bras non recouvert ou de longues jambes dont la vue doit certainement être intolérable aux yeux du Très-Puissant. Les policiers auto-proclamés des mœurs débarquent aussitôt, lourdement équipés de pots de peinture et hop, le tour est joué: l’affiche (plantée sur la voie publique) est toujours là, le nom du produit aussi, mais pas cet impudique épiderme féminin.

Certes, les gardiens de la morale ont encore du pain sur la planche. Cet été, le Liban a été «encensé» par la presse internationale, entre autres pour sa très superficielle liberté de mœurs. Il y a fort à parier que les syndicalistes de la vertu divine n’avaient pas eu vent des défilés de lingeries, organisés dans les plages (privées) du pays, comme ici à Eddé Sands…

edde sands.jpg

Mais attention aux clichés! Cette pudeur effarouchée ne touche pas que certains membres de la communauté musulmane, toujours prompts à gommer cette peau si honteuse. Il y a quelques années, je bossais dans un magazine libanais réputé pour son identité chrétiéno-chrétienne. Le mercredi après-midi, au moment crucial de «fabriquer» la couverture du numéro, un ordre arrive de la direction (tout ce qu’il y a de plus chrétienne dans le genre donc): docteur Photoshop doit entrer en action d’urgence pour rallonger le T-shirt d’une demoiselle portant à bout de bras un portrait du patriarche Sfeir, ce dernier revenant d’une «tournée triomphale» à l’étranger. La jeune fille, «typiquement libanaise» avec ses longs cheveux noirs, ses grands yeux et son sourire chaleureux, dévoilait la peau de son ventre et son nombril. Impensable de laisser ça alors que l’on parle de Sa Béatitude. En deux minutes, l’indécente a gagné un T-shit noir XXL. Exit le nombril.

Et puis, pas plus tard que y’a pas longtemps, nous tombons sur ça, à Sodeco:

affiche BHV rentree scolaire.jpg

Le BHV fait sa pub pour la rentrée, comme chaque année. Pour le cru 2009, la campagne d’affichage met donc en scène une sorte de super-héroïne danoise à laquelle les petites Libanaises ne pourront pas s’identifier mais qui fera fantasmer leurs camarades masculins. Mais horreur, enfer et damnation: la Danoise montre ses cuisses! Allez hop, un coup de pinceau et le problème est réglé. Etonnant que le nombril ait été oublié dans l’opération… Seul hic, nous ne sommes pas dans le Koura ou à Nabatiyeh, mais à Achrafieh. Peut-être est-ce – en cette fin de ramadan – la proximité de la mosquée Beydoun, la seule du quartier chrétien, qui explique cette explosion picturale. Peut-être. C’est la première fois que nous voyons cela dans ce périmètre de la capitale. Peut-être est-ce ça, le pudiquement correct à l’orée de cette date mythique qu’est 2010.

lundi, 17 août 2009

Reconversion

stavro presse.jpgJe ne suis pas un fan de Stavro, mais il faut bien reconnaître une certaine pertinence à ce dessin daté de 2002 et qui, sept ans plus tard, est toujours d’actualité.

Qui n’avance pas recule. Voilà la devise de ce pays qui se prend pour le nombril du monde. Après la frénésie électorale du printemps, le soufflé est retombé. Plus de 2 mois après des législatives trop attendues, le bateau est toujours sans capitaine: pas de gouvernement, des vociférations télévisuelles régulières de ténors que je n’ai pas besoin de nommer, des ministres en sursis qui font n’importe quoi… Y’a comme un petit air de déjà-vu.

Si le contenu des journaux libanais donne jour après jour une impression d’immense gâchis, la presse internationale et les agences de presse, elles, s’émerveillent des folles nuits beyrouthines, des rentrées financières que l’afflux de «touristes» assure… C’est vrai finalement. Tout va bien au Liban pour les importateurs d’alcool et de cigares. Faudrait songer à se (re)convertir.

dimanche, 07 juin 2009

Elections indélébiles

Mise à jour, minuit et demi...

elections pharaon QG.jpgL’avantage, quand on a une permanence électorale au rez-de-chaussée de son immeuble, c’est qu’on sait à qui l’on peut s’adresser si l’on veut faire un reportage dans un QG de campagne lors de la soirée. Nous atterrissons donc dans cette grande salle au moment même où les chiffres donnent la liste du 14 Mars vainqueur à Achrafieh. 5 à 0, on dirait un match de foot.

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Explosion de joie chez les partisans du 14 Mars, soupe à la grimace dans la permanence du CPL située quelques mètres plus loin. L’armée s’est vite interposée entre les deux bureaux.

election abou jamra achrafieh.jpgDu coup, histoire de se faire entendre, les quelques jeunes en T-shirts orange qui sont encore là mettent leur sono à fond, histoire de ne pas se faire oublier et de couvrir le bruit des klaxons pro-14 Mars. Mais l’heure n’est clairement pas à la fête, d’autant que les résultats continuent de tomber: le CPL prend Jbeil, mais le 14 Mars a dans son escarcelle: Beirut I donc, Beirut III, Batroun, Zahlé, Chouf, Saïda, Bcharré, Békaa Ouest, Koura, Akkar, Dinniyé…

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Selon la LBC, la majorité l’emporterait par 72 députés sur 128, soit une différence de 17 sièges. Les pronostics parlant d’une victoire serrée quel que soit le camp, et y compris les nôtres, ont l’air d’avoir eu tout faux.

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Concert de klaxons et de feux d’artifices à Achrafieh.

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Maintenant, c'est une lapalissade, l'après-7 juin commence. Et c'est pas gagné...

 

Précédentes brèves...

election encre violette.jpgLa couleur du jour? Le violet! Et oui, pas d’orange, de jaune, de rouge ou de bleu pour une fois. Comme en Irak ou en Afghanistan, tous les électeurs ont dû tremper leur pouce dans un petit flacon blanc rempli d’encre violette, censée être indélébile. Afin qu’ils ne votent pas deux fois. Le seul truc, c’est qu’au bout de cinq minutes de récurage au savon, l’encre filait à l’anglaise. Pratique en cas de contestation plus tard: un électeur pourra toujours dire que quelqu’un a voté à sa place…

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Tout le monde parle d’une énorme mobilisation, surtout dans les circonscriptions chrétiennes devant faire pencher la balance dans un sens ou dans l’autre. Mais il y avait aussi des abstentionnistes. Voici l’extrait d’un mail reçu d’un copain hier: «Même sans télé, j'ai les chansonnettes qui défilent dans la rue: un coup bleu, un coup orange, et un énorme poster des bleus en face de chez moi... Et le frère d'un de mes meilleurs amis, chez qui je passe tout le temps, est en campagne du côté orange avec sa tête géante partout et tout le bataclan de campagne à la maison!... Et ma mère qui m'envoie des mails pour espérer me tirer par l'oreille pour aller voter bleu à Hammana... No way out... On ne peut fuir que dans la folie paraît-il... Je simule l'autisme en m'enfonce à deux pieds dans des jeux vidéo de guerre médiévales...» Ça devait pas trop le changer non plus...

[...]

Mobilisation toujours. Cet après-midi, dans la permanence électorale du quartier, un gars déboule: «Venez, il y a une femme de 150kg qui veut aller voter et qui n’a plus la force pour monter le boulevard avec son déambulateur! Elle crie “Aidez-moi à aller voter pour le Liban!”» Il repart, accompagné de quelques camarades. Aujourd’hui, chaque voix comptait.

[...]

Livraison à domicile. Les bulletins de vote ne sont pas disponibles dans les bureaux de vote, mais auprès des permanences électorales (parfois mobiles) des candidats. Ça ressemble à ça, un bulletin:

election bulletins.jpg

C’est tout petit, on peut rayer des noms dessus si l’on veut. Ce matin, c’est le coiffeur du village qui faisait la distribution à domicile pour être sûr que vous alliez voter pour la bonne liste. La classe!

[...]

14h30, direction le bureau de vote: à la limite de la distance réglementaire – au-delà, c’est interdit – une floraison de drapeaux oranges et une tente, orange, sous laquelle s’abrite un petit groupe de jeunes au T-shirt orange. Nous leur demandons des listes. Ils sont ravis de nous en donner mais «vous devez d’abord nous dire pour qui vous allez voter!» Du coup, ils peuvent garder leur liste. C’est à se demander, dans ces conditions, à quoi servent les isoloirs.

[...]

Nous arrivons dans le bureau de vote, sous une église. Nous sommes accueillis par un homme portant une casquette et un T-shirt… oranges! Le bonhomme se répand en attentions obséquieuses, trouvent des chaises pour que nous n’ayons pas à patienter debout dans le bureau complètement vide, nous tend des kleenex pour nous essuyer le doigt couvert d’encre mauve, alors que le préposé de la municipalité nous a déjà fourni ce qu’il faut, s’extasie avec son copain devant le classeur qu’a apporté l’une de nos gamines pour s’occuper au cas où il y aurait de la queue. Faut dire que le classeur est d’un bel orange bien pétant. Assorti à celui des T-shirt des autres membres du comité électoral chargé de superviser les élections. Ambiance festive, une jeune femme assise à la grande table en L près de l’isoloir a même jugé bon de porter une perruque orange, très carnaval. Je repars en ayant dans la tête: «Quand tu vas à Rioooooooo»…

[...]

election sandwich tayyar.jpg

Il a fait chaud aujourd’hui. Certains électeurs ont dû attendre des heures dans une atmosphère étouffante pour passer par l’isoloir. Mais tout était prévu, des bouteilles d’eau jusqu’aux sandwiches, empaquetés selon un code couleur bien reconnaissable…

[...]

A part ça, il y a eu quelques incidents, à Beyrouth dans le quartier sunnite de Qoreytem, dans le Sud entre Amal et Hezbollah, à Zahlé… Officiellement, l’armée libanaise a contenu tout ce petit monde. Attendons de voir demain quand les résultats – officiels eux aussi – seront tombés.

[...]

Il est 20h10, les bureaux de vote sont fermés depuis une heure. Aoun a fait sa première conférence de presse. Il met en cause l’organisation des élections sur une seule journée, distribue bons et mauvais points comme il le fait à chaque intervention. Ce ne serait pas étonnant qu’il y ait contestation des résultats si ceux-ci lui sont défavorables.

[...]

Ah, au fait, aujourd'hui, ça a été un très bon jour pour le tourisme au Liban. Plein de cars ont passé la frontière en venant de Syrie.

vendredi, 05 juin 2009

Soirée à haut risk

On a tous nos petites traditions. Chaque année, plus ou moins au moment de mon anniversaire, j’organise une soirée «mecs» à la maison pour jouer à l’un de mes jeux de société préférés: Risk.
Depuis près de 10 ans, j’ai donc les mêmes partenaires de jeu. Des bons potes à moi: il y a Michel, Hassan, Samir, Walid, Nabih et, plus récemment, Saad. Comme toujours, Samir se charge de ramener les bières, Hassan quelques bons produits de la Bekaa, Michel le jus d’orange… On ne change pas une équipe qui gagne, même si c’est parfois tendu.

Hier soir donc, tout ce petit monde s’est retrouvé sur la terrasse fleurie. Après les embrassades de rigueur, nous nous sommes installés autour de la table ronde, on a sorti le décapsuleur et les pistaches, puis j’ai déployé notre plateau de jeu adoré…

risk lebanon.jpgPour ceux qui ne connaissent pas ce jeu, voici un petit rappel des règles: chaque joueur se voit attribuer un objectif (ex: Conquérir tous les territoires bleus et jaunes, Conquérir Beyrouth et 10 territoires de son choix, Anéantir les armées rouges et vertes…). Au début de la partie, on pioche des cartes que voici, nous donnant armes et territoires...

cartes risk.jpgLe AK-47 symbolise le milicien, la Voiture les attentats à la bombe et le Camion avec les Katioucha, l’artillerie lourde (sans compter la 4e carte, le joker, qui permet d’obtenir des armes supplémentaires de l’étranger). Ensuite, chaque joueur peut attaquer les territoires qu’il désire conquérir en lançant deux dés de 6.

Voilà, le décor est planté. L’année dernière, c’est Hassan qui avait gagné la partie. Il avait eu une carte Objectif facile: Conquérir Beyrouth en moins de 5 coups et anéantir l’armée bleue. Ça n’avait pas duré très longtemps, évidemment… Et Saad – le plus jeune de nos partenaires de jeu – l’avait eu mauvaise.

Nous entamons donc notre partie vers 21h30 alors que des feux d’artifice illuminent le ciel du quartier. L’ambiance est détendue, même si je sens Michel et Samir assez nerveux au moment de passer aux choses sérieuses. Chacun de nous pioche une carte Objectif. Je tombe sur Conquérir Beyrouth ainsi que les territoires Baabda, Metn, Kesrouan, Jbeil et Batroun. Conserver l’ensemble de ces territoires durant 5 tours pour proclamer la Principauté du Liban chrétien. Merde. Je me dis que Samir aurait été content de la piocher, celle-là.

Et nous voici embarqués dans une partie endiablée, où les armées des uns envahissent les territoires des autres. Nabih – qui a l’air content quoi qu’il arrive – se fait vite éjecter du jeu par Hassan et bizarrement, je n’arrive pas à comprendre les stratégies des uns et des autres. Michel met le paquet sur les territoires que je dois conquérir comme le Metn et le Kesrouan sans voir qu’il va se faire prendre par derrière, Samir n’arrive pas à dépasser les quelques territoires du nord, tandis que Hassan, petit à petit, prend possession de territoires partout sur la carte. Walid, lui, lance les dés avec fougue et se prend gamelle sur gamelle. Quand ce qui devait arriver arriva: une bataille féroce entre un Samir acculé dans la case Bcharreh et mon pote Michel, bien décidé à évincer un autre participant. Alors que Saad s’emberlificote les pinceaux tout au nord entre Minyeh-Denniyeh, Tripoli et le Akkar, Samir craque et envoie valdinguer le plateau de jeu sur lequel ne restaient plus que des pions jaunes et oranges, ou presque… Sur le moment, je suis surpris car il s’était un peu calmé dernièrement, le Samir, mais je ne suis pas mécontent que la partie se finisse ainsi, sur ce statu quo, car j’allais me faire éliminer du jeu moi aussi (faut dire que ma carte Objectif était un peu cul-cul). Walid ramasse parterre les deux derniers pions qui lui restaient en se disant qu’il pourrait bien avoir encore un coup à jouer, quel que soit le futur vainqueur.

Il y a quelques jours, j’avais eu envie de changer un peu la tradition de cette soirée entre mecs, en remplaçant le Risk (qui reste un jeu de hasard) par son pendant plus intelligent, Diplomacy. Dans ce jeu, pas de dés, juste d’habiles négociations et de la stratégie machiavélique. Je me suis ravisé au dernier moment. A juste titre je crois, car à ma table, il y aurait eu bien pire que moi et surtout bien meilleur.

Je viens de recevoir un coup de fil de Michel: il tient à refaire une partie dimanche soir. Hmm…

dimanche, 05 avril 2009

Tawlé à volonté

taoule.jpgCela fait bien six mois que le magasin au rez-de-chaussée de notre immeuble, laissé à l’abandon depuis des années, a été retapé en vue des élections législatives du 7 juin prochain. Le duo de propriétaires dudit magasin s’écharpe depuis plus de cinq ans devant les tribunaux sur la question de savoir lequel a droit à quoi dans ce bâtiment de grand renom. Mais il faut croire que l’appât du gain rapide et sans histoire offert par cette location atypique a su les mettre d’accord. C’est comme ça. Nous aurions rêvé d’un bon boulanger, éventuellement d’un petit primeur sympa ou, à la rigueur, d’une boutique de fringues. Mais non. C’est à un bureau de campagne électorale dans lequel seront vantés les mérites de Michel Pharaon, candidat pour Beyrouth I sur les listes du 14 Mars, que nous avons eu droit.

Nouvelle peinture bien blanche, néons allumés 24/7, unique bureau sur lequel, dès le premier jour, un cendrier et une icône ont été posés bien en évidence… Et puis la crèche de Noël pendant les fêtes, forcément. Six mois durant donc, cet espace flambant neuf, dont la propreté immaculée contraste brutalement avec le magasin mitoyen laissé à l’état de dépotoir, est resté désespérément vide.

Et puis il y a quelques jours, alors que la sphère politique libanaise s’agite de plus belle, des signes d’activité se sont manifestés en bas de chez nous, un peu comme si l’on découvrait des traces de vie sur Mars. Et bien oui! Il est clair que la campagne électorale bat son plein, à moins de deux mois de l’échéance dont, selon nos leaders divers et variés, dépendra l’avenir du Liban pour les générations à venir. La fin justifiant les moyens, notre candidat au strapontin s’est lancé à corps perdu dans la bataille, prêt à tout mettre en œuvre pour démontrer au chaland achrafiote qu’il fera bien de lui confier ses destinées. Jugez plutôt. Preuve du dynamisme politique et de la popularité du bonhomme, une large banderole à son nom a été placée sur la façade de l’immeuble. Les places de parking tout autour du magasin sont désormais réservées à ses partisans, ce qui risque de ne pas simplifier les choses dans cette impasse déjà bien encombrée. Des palettes de sodas s’amoncellent dans un coin, attendant d’étancher la soif des foules en délire alors que de gros climatiseurs sont fin prêts pour balancer en continu des courants d’air glacé. On ne recule devant rien pour assurer le confort des éventuels votants. Et des rangées de chaises en plastique ont été disposées tout autour de la grande pièce, avec une rigueur implacable: alternance de deux chaises et d’une table basse ornée de l’incontournable cendrier en inox. Deux chaises, une table et son cendrier, deux chaises, une table et son cendrier… A la réflexion, nous nous sommes rendu compte que cette disposition est la même que celle du rituel des condoléances au Liban, lorsque les proches (ou moins proches) du défunt viennent manifester leur soutien à la famille éplorée, attendant leur tour à coups de cigarettes et de café.

Le plus étonnant reste toutefois que, si ces chaises sont pour l’heure inoccupées, des hommes du quartier passent désormais leurs journées autour du bureau trônant dans le fond de la pièce. Il faut croire que Pharaon a recruté à tours de bras dans notre pâté de maisons. Sur base de quoi? De sous, a priori. Probablement pas bien gros, mais de sous quand même. Attention, il ne s’agit pas ici d’achats de voix. Mais le militantisme à la libanaise s’accommode fort bien d’être aussi lucratif. Ce qui est certain en tout cas, c’est que ce militantisme – tous bords et tous partis confondus – n’est pas motivé par un programme quelconque. Un programme, c’est tabou. C’est sale. Et puis, inciter les électeurs à réfléchir et à faire un choix argumenté par autre chose que «J’adore/J’exècre», «Les autres sont méchants» ou «Par mon âme et par mon sang», ça ferait mauvais genre. Des concepts socio-économiques, des principes de politique étrangère et intérieure, des propositions structurées avec calendrier, mesures et données chiffrées à l’appui sont de l’ordre de la science-fiction, presque du film classé X (ou interdit aux plus de 18 ans, âge auquel sera rabaissé le droit de vote pour la prochaine fiesta). En fait, j’adorerais assister à l’une de ces belles émissions TV dont nous avons été gavés pendant la présidentielle française. Un 100 minutes pour comprendre, ou mieux, J’ai une question à vous poser. Mais l’idéal, en ce qui me concerne – et cela ne me paraît pas être trop demander – serait un vrai débat télévisé, en direct, entre des candidats qui seraient contraints d’échanger des arguments un minimum crédibles avec un minimum de correction. Oui, je sais. Science-fiction encore. Film classé X.

Toujours est-il que pour revenir à notre bureau de campagne du rez-de-chaussée, il me semble que Pharaon aurait une carte à jouer côté programme, ce qui est trop rare pour ne pas être souligné. Du matin au soir, sa petite équipe – exclusivement masculine, précisons-le, car la politique semble classée Y de par chez nous – passe son temps à jouer au tawlé (ou trictrac, ou encore backgammon). L’affaire a l’air si sérieuse, à observer leurs mines concentrées, que j’y vois la recette d’un programme électoral qui ferait l’unanimité: Tawlé à volonté!

dimanche, 01 mars 2009

Mutatis mutandis

lebanese expatriates.jpgIl y a deux jours, j’ai rencontré Elie. 41 ans, marié avec deux enfants, sympa, sosie de Benoît Poelvoorde mais ce n’est pas où je veux en venir.
Elie est arrivé à Beyrouth en décembre avec sa petite smala, laissant derrière lui une Australie plongée dans la récession mais où il avait passé 18 années finalement gratifiantes. Parti de rien, il avait fini directeur de la concession à Sydney d’une grande marque automobile allemande. Aujourd’hui, il espère monter sa petite entreprise à Beyrouth. Il a le savoir-faire, l’expérience, les fonds et surtout l’envie.

Eh oui! Comme nombre de Libanais expatriés, Elie a su s’intégrer dans un pays aux antipodes du Liban, tout en rêvant, quelque part au fond de lui-même, de retourner vers sa terre natale. Non pas que cette intégration ait été simple: ayant fui la fameuse confrontation Aoun/Geagea de 1990, il avait débarqué chez une lointaine cousine avec son sac et sa bonne maîtrise de la langue anglaise, mais sans diplôme, sans argent et surtout sans autre passeport que celui portant la mention «Libanais». Certes l’Australie avait ouvert grand ses portes aux Libanais, mais le refus de s’intégrer que manifestaient de plus en plus nettement beaucoup des nouveaux arrivant, commençait déjà à déplaire aux autorités. A tel point que plus tard, cette politique d’ouverture en sera complètement remise en question.

C’est par un phénomène surprenant qu’Elie est commencé à s’intégrer. D’abord parce que dans son entourage professionnel, de nombreux Australiens le crurent juif, confondant son prénom avec le «Eli» hébreu. Ensuite parce que les habitants juifs de son quartier – très nombreux – l’accueillirent à bras ouverts en apprenant qu’il était Libanais chrétien. Quand à la communauté immigrée libanaise elle-même, Elie l’a d’abord fuie, la trouvant enfermée dans ses éternelles disputes et mesquineries. Depuis, il a relativement fait la paix avec ses compatriotes, revenant tous les deux ans dans son pays pour voir la famille, faire du tourisme, consommer. Elie envoyait aussi beaucoup d’argent à ses proches restés au Liban, ces fameux transferts de la diaspora grâce auxquels l’économie locale ne s’essouffle pas autant qu’elle le devrait. Et puis il est revenu, comme beaucoup d’autres – ils seraient entre 10 et 15000 selon les estimations raisonnables .
Mais voilà. Elie est abasourdi. Là où il pensait que son retour serait apprécié, facilité, soutenu, il ne rencontre que découragements, obstacles et rejet. «Ce qu’ils veulent, c’est notre argent, pas nous!», résume-t-il avec stupéfaction.

Vous l’avez deviné, cela fait une semaine que je travaille à un article sur le retour des expatriés fuyant la récession globale. Et tous mes interlocuteurs me donnent le même son de cloche, à quelques variations près. Les expatriés sont les bienvenus s’ils acceptent de ne surtout rien changer. Je ne parle pas que d’argent. Il est évident que les entreprises libanaises ne pourront pas leur payer des salaires équivalents à ceux qu’ils touchaient à l’étranger, en dépit de l’expérience ou des compétences particulières qu’ils ont pu y acquérir. Mais là n’est pas le problème: ce qu’on leur demande de mettre de côté, c’est aussi tout ce qu’ils ont appris et ce qu’ils sont devenus sur le plan humain, et civique aussi. La question n’est pas seulement économique, elle est aussi et surtout politique.

Notre caste dirigeante se crêpe le chignon autour de la question des immigrés, elle ressasse à l’envi l’urgence de mettre fin à la fuite des cerveaux et la nécessité d’impliquer les expats dans les enjeux nationaux. Les employeurs s’apitoient sur leurs difficultés à recruter du personnel qualifié. Mais lorsque ces expats reviennent et ne demandent qu’à répondre à ces appels, ils trouvent porte close. Cadres supérieurs qui n’obtiennent aucun poste, leurs potentiels employeurs redoutant que la balance de pouvoirs au sein de l’entreprise ne s’en trouve modifiée. Et aussi parce que le népotisme reste de vigueur au Liban. Entrepreneurs auxquels on refuse de fournir la liste des formalités nécessaires à l’établissement d’une société tant qu’ils n’auront pas payé un dessous-de-table conséquent, mais que l’on arnaquera joyeusement car ils ne connaissent pas bien les rouages tordus de l’administration libanaise. Propriétaires de terrains auxquels leurs propres avocats mentent sur la valeur de leur bien afin de pouvoir le récupérer eux-mêmes… Les exemples pullulent.

Si, pour de simples questions de gestion quotidienne, on donne autant de fil à retordre aux quelques expatriés qui ne demandent qu’à prendre part à la remise sur pied de leur pays, inutile de s’étonner qu’un enjeu aussi fondamental que leur droit de vote soit perpétuellement remis aux calendes grecques. Inutile non plus de s’attrister du fait que la majorité de ces expats se désintéressent de leur terre natale. Car entre le souvenir idéalisé qu’ils en ont et l’effarante réalité, le fossé semble infranchissable. Ce qui, en fin de compte, arrange bien tous ceux qu’un quelconque progrès au Liban laisse indifférents dans le meilleur des cas, ou gêne dans le pire.

samedi, 21 février 2009

Welcome to the real world

Bienvenue sur le vol ME212 à destination de Beyrouth. La température extérieure est de 3ºC, et nous atterrirons à 19h, heure locale. Nous vous rappelons que ce vol est non-fumeur.

Peu après le décollage, et  maintenant que la Middle East Airlines dispose de beaux avions flambant neufs, les écrans individuels de l’Airbus s’allument et diffusent un premier clip vidéo promouvant le tourisme national. Ici, pas d’animation à deux sous, montrant un gros moustachu dont les sourcils se rejoignent, en train de vous expliquer comment attacher votre ceinture comme sur Egypt Air. Non. La MEA, c’est la classe.  En quelques minutes, toutes les images d’Epinal sur le Liban se succèdent à l’attention d’éventuels touristes occidentaux: colonnades de Baalbeck, vieux port de Byblos, station de ski de Faraya, souks de Tripoli et de Saïda et tutti quanti. Mais le réalisateur n’a pas oublié les hommes d’affaires. On nous parle des banques (la Bank Med des Hariri en tête), de la stabilité financière du pays, le tout cautionné par une allocution de Riad Salamé, big boss de notre Fort Knox local. Le chaland mal informé se dit: «Waouh, la classe! Incroyable ce pays, je pensais pas que…» Et puis, la promenade de santé reprend. Après un détour par le tourisme médical (après tout, plein de gens font le déplacement rien que pour une petite lippo pas chère), le clip s’attarde sur l’exception libanaise: restaurants et mezzé à rallonge, mais surtout alcool coulant à flot, boîte de nuit, miss Liban par milliers et roulettes du Casino. Au milieu de ce vertigineux étalage, on s’attend presque à voir les petites culottes des Slaves de Maameltein. Les Arabes du Golfe se rengorgent en pensant qu’ils vont certainement passer de bonnes vacances, tandis que Monsieur Dupont de Charleville-Mézières – qui vient pour la première fois rendre visite à son fiston de l’ambassade de France – n’en croit pas ses yeux. Bienvenue au Liban, pays de bonne chère, de mœurs libérées et de déconnade.

Dans la foulée, un second clip déboule sur les petits écrans digitaux. Là, c’est la MEA qui fait sa propre promo avec une chanson de Hani el-Omari. Le clip de presque six minutes, à l’intérêt plus que limité, est en réalité un spot de pub trop long: si le logo de la compagnie aérienne nationale est omniprésent – c’est de bonne guerre –, la production a cumulé les placements de produits. Fallait bien financer le film et chacun sait combien la MEA se saigne pour assurer aux nombreux Libanais de la diaspora soucieux de rentrer chez eux plusieurs fois par an, les billets les moins chers possibles. Défilent donc dans le désordre un téléphone Nokia, une Lexus de location (Hertz), une station service Wardieh-Mobil-Esso, un passage par un hôtel Intercontinental, des bijoux je-sais-plus-quoi, des cacahuètes Al-Rifaï, de l’eau minérale Rim et tutti quanti. Bienvenue au Liban, pays de luxe, de consommation et de show-off.

nicolas cage.jpgAprès ces doux moments de marketing d’Etat à gros sabots, arrive enfin le moment de choisir un film. Dans le meilleur des cas, vous aurez même le temps d’en voir deux. Ce jour-là, dans la rubrique «films occidentaux», les options sont assez limitées. Vous pianotez sur l’écran tactile, sélectionnez le dernier film avec Nicolas Cage, et le synopsis s’affiche: «Joe un assassin, devient un mentor à la criminalité, il s’est dévoué à une jolie femme, pendant que ces distractions s’emballent, il devient dangereux pour sa besogne et à sa vie.» Faut bien avouer, ça donne envie. Bienvenue au Liban, pays de culture et bastion de la francophonie.

Voilà, il est 18h40. Vous allez bientôt atterrir après un vol somme toute agréable. Les jolies hôtesses sont généreuses en whisky, les plateaux-repas comestibles. Vous vous dîtes que la vie est belle, tandis que par les hublots de gauche, vous observez la montagne dans un travelling accéléré. Bienvenue au Liban, pays des belles brunes et de la nature préservée.

Dans le hall de l’aéroport, les familles sont agglutinées pour retrouver leurs proches. 19h, c’est l’heure de pointe. Vous vous extirpez de la foule, montez dans un taxi et filez vers la ville. Au premier embranchement, vous tombez sur ça:

route aeroport 1.jpg

300m plus loin, mademoiselle Promod a disparu… Et vous tombez sur ça:

route aeroport 2.jpgroute aeroport 3.jpg

Monsieur Dupont de Charleville-Mézière, pour lequel cette autoroute coupant la banlieue sud en deux est le premier contact « live » avec le Liban, se dit alors qu’on l’a trompé sur la marchandise. Une heure plus tôt, on lui vendait les machines à sous et les longues gambettes des Levantines. Mais une fois les pieds sur terre, seuls saint Moughniyeh, saint Moussawi et leurs potes s’imposent à lui, la bouille accueillante et le regard amical. Bienvenue au pays des martyrs, du décorum jaune, des barbes et des turbans, noirs ou blancs.

L’Office du tourisme libanais a beau se démener et produire les films les plus aguicheurs qui soient, c’est par ces images que le visiteur lambda prend contact avec ce pays. Quand bien même il ne compterait se promener qu’entre Jiyeh et Batroun, le voilà assuré que le Liban n’est pas seulement ce qu’on a voulu lui vendre.
C’est une réalité, diront certains convaincus qu’il faut rendre compte de la diversité libanaise et que le Liban n’est pas qu’un lieu de débauche. C’est affligeant, penseront d’autres à l’idée qu’un parti politique se soit approprié l’arrivée à Beyrouth, transformée en trip de propagande à l’iranienne.

Bienvenue au Liban, le pays qui n’entre jamais dans une seule case, mais que chacun aimerait pouvoir mettre dans la sienne.

jeudi, 21 août 2008

2049 après la chute de Beyrouth

220287374.2.jpgJ’écris ces lignes à la lueur d’une bougie. L’eau de pluie ruisselle sur les murs autour de moi, créant un son métallique ininterrompu. Cela fait dix jours maintenant que je me terre dans le sous-sol d’un immeuble carbonisé près de ce qui devait être le port de la ville. Nous sommes le mercredi 3 février 2049 et il ne reste rien de Beyrouth. Juste un tas de ruines visqueuses qui ne fument plus depuis longtemps.

J’ai mis trois semaines pour arriver ici. Je suis parti le 11 janvier de Cork où je vis depuis treize ans. Avant cela, je passais de camp de réfugiés en camp de réfugiés. C’est d’ailleurs dans l’un d’entre eux que je suis né. Ma mère avait dû fuir le Proche-Orient, tout comme des millions de personnes. Enceinte, elle avait atterri dans un camp, quelque part au nord de la Turquie. C’était en 2022. Quand j’étais gamin, elle me racontait sa vie au Liban et celle de mes grands-parents que je n’ai jamais connu. Ils ont disparu un jour, victimes de la dictature. Personne n’a jamais su ce qui leur était arrivé exactement. Ma mère est sûre d’une chose: ils écrivaient des choses ne plaisant pas aux maîtres du pays. Et en ce temps-là, les gens comme eux disparaissaient purement et simplement, sans laisser de traces. C’est pour eux que je suis venu ici, pour trouver des traces de mes racines, même si personne en Irlande n’a compris ma démarche.

J’ai réussi à atteindre la côte du pays sur un hydroglisseur naviguant en toute illégalité sur cette mer intérieure qui n’abrite plus aucun signe de vie. Trop d’acide et de radiations ont annihilé la faune sur tout le front sud de l’Europe. Le capitaine, que j’ai dû payer grassement pour faire cette traversée, m’a pris pour un fou: «Pourquoi venir ici?, m’a-t-il demandé. Il n’y a plus rien, l’air est irrespirable et tout le rivage est encore chargé de radiations. Les derniers survivants ont fui la zone il y a plus de quinze ans!» Moi, je m’étais toujours promis de venir ici, malgré tous les obstacles, pour retrouver une trace de vie de ma mère et de mes grands-parents. Et je suis là aujourd’hui…
Dans mon périple, j’ai rencontré un mercenaire asiatique à la forteresse de Catane. Il m’a assuré avoir vu quelques survivants dans les ruines de Beyrouth, il y a peut-être quatre ou cinq ans. Mais en dix jours, je n’ai rencontré personne, pas même un chien errant. Juste des cafards dans le trou à rats où je me trouve.

Ce matin, j’ai enfin atteint mon but. Je suis sûr maintenant d’avoir trouvé l’emplacement de l’immeuble où ma famille habitait au début du siècle. Dans les décombres sordides, j’ai retrouvé des fragments de vie: des bouts de photos, dont un où j’ai clairement reconnu ma mère enfant sur les genoux d’une femme que je devine être ma grand-mère.

J’ai retrouvé ça aussi, dans une caisse rouillée:
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J’ai lu plusieurs récits contradictoires sur les différentes catastrophes des années 20: la chute des républiques, les guerres venues du Sud, de l’Est ou de la mer… Et surtout ceux relatant l’explosion de 2023. J’avais un an. Sur le plan du métro que j’ai retrouvé, j’ai reconnu des noms évoqués par les anciens. Je me souviens de ce vieil homme, à Paphos, qui m’a raconté la révolution libanaise, et les multiples contre-révolutions… Les hommes se servaient des tunnels du métro pour conserver leurs armes et leurs butins de guerre… Il m’a surtout raconté l’avant-guerre, la mise en place du puzzle qui a mené à tout ça. Même à 60 ans passés, il avait encore la haine contre tous ceux qui n’avaient pas voulu voir le danger venir, contre ceux qui disaient «il ne faut pas dramatiser», contre ces pays d’Europe qui ne voulaient surtout pas faire de vagues… Je n’ai pas connu ce monde-là, moi, mais je me suis senti responsable, sans savoir vraiment pourquoi.

Maintenant que cette réalité m’a rattrapé, je ne sais pas ce que je dois faire. Essayer de repartir vers une île du nord, quelle qu’elle soit, puisque ce sont les seuls bouts de terre encore habitables de nos jours? Est-ce que je dois rester ici, pour trouver des survivants? Est-ce tout simplement inconscient de rester une minute de plus ici alors que l’air me brûle les poumons?

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Merci à tous pour vos messages des derniers jours.

lundi, 04 août 2008

On tourne en rond, merde, on tourne en rond, merde, on tourne en rond. Merde!

Il y a une qualité que l’on ne peut ôter à l’intelligentsia du Hezbollah, c’est la patience. Même si de temps en temps on constate quelques poussées de fièvre, les têtes pensantes du parti sont en passe de réussir leur coup. L’objectif paraît simple, et les événements de mai dernier l’ont bien montré: à défaut de pouvoir/vouloir prendre le contrôle du pays (ce qui n’est pas possible par un coup de force), il faut continuer d’affaiblir au maximum ce qui reste de l’Etat libanais, de dévitaliser les institutions du pays comme un dentiste annihile les nerfs d’une molaire douloureuse.
Comme l’a dit Nasrallah lui-même lors d’un de ses derniers discours, l’idéal du Hezb est celui qui a prévalu pendant l’occupation syrienne: l’Etat fait tourner la machine en termes économiques, mais c’est au Hezb que revient la véritable autorité. Celle de la force militaire, de la décision de guerre, de la véritable diplomatie (pour négocier l’échange de prisonniers, par exemple). La nouvelle déclaration ministérielle, accouchée aux forceps ces derniers jours, n’est que l’aboutissement d’un énième processus, celui qui nous intéresse ayant commencé au printemps 2006.

955627570.gifSouvenez-vous de ce fameux dialogue national qui paralysait le centre-ville tous les quatre matins, durant lequel le dossier des armes divines devait être abordé. Souvenez-vous des promesses faites alors. Depuis, on a eu une guerre avec Israël, puis un sit-in de 18 mois et une mini guerre civile de 10 jours en mai dernier (le Liban devrait faire breveter ce concept). Cette tartufferie a donc duré plus de deux ans, deux ans durant lesquels le pays a fait du surplace à tous les niveaux. Et comme le veut la physique, qui n’avance pas, recule.
Pour aboutir à quoi finalement? A l’élection d’un président dont il ne faut pas attendre des merveilles (ô surprise) et à la formation d’un gouvernement de (dés)union nationale déjà réclamée il y a 30 mois. Ce cabinet, dont la durée de vie programmée n’excède pas 10 mois, ne servira à rien (si ce n’est à offrir une pension à vie à ses membres ou à augmenter celle des récidivistes). Les dossiers à traiter ne manquent pourtant pas, mais tous les regards sont maintenant fixés sur la nouvelle valse électorale de mai 2009... et sur l'élection présidentielle américaine, bien sûr. Car en fin de compte, c’est bien à ce changement de «régime» aux Etats-Unis qu’est suspendu l’ensemble des développements régionaux.

De toute façon, que faut-il attendre des prochaines législatives? Rien, car attendre quoi que ce soit du système électoral et politique du pays reste très mauvais pour les nerfs. De plus, et c’est le plus important, les sujets qui fâchent déjà abordés il y a deux ans ne sont même plus au point mort; ils sont littéralement bloqués. Début 2006, le fameux dialogue national ambitionnait de traiter de la question des armes du Hezbollah. Aujourd’hui, rebelote: dialogue il y aura de nouveau, avec une différence de taille. Désormais, le parti de Dieu clame haut et fort qu’il ne désarmera jamais (et a montré vigoureusement ce qu’il adviendrait si quelqu’un essayait de toucher à son arsenal) et que la résistance EST le Liban. Belle promesse d’avenir.

Par ailleurs, les «figures politiques» locales ont ouvertement salué l’intervention d’une partie non institutionnelle (le Hezbollah) dans une négociation dont l’Etat a été sciemment exclu (l’échange de prisonniers), cautionnant ainsi l’absence absolue d’autorité légale nationale. Pire, la déclaration ministérielle par le biais de formules dignes d’une vierge effarouchée fournit un blanc-seing à la «résistance», la légitimant et légitimant ses procédés aux yeux du monde entier, en dépit d’une guerre coûteuse à plus d’un niveau et des événements sanglants de mai dernier. Et en prenant le risque qu’un tel baissage de froc implique la nation toute entière derrière l’aventurisme d’un parti dont les intentions dépassent l’intérêt national bien compris. Autant de régressions qui ressemblent à un grignotage dans les règles de la notion même d’Etat, à un nivellement par le bas de ce qu’il lui reste de potentiel pouvoir, à une transformation en institution-fantôme, ces «failed states» qui offrent le meilleur des terreaux pour l’épanouissement des organisations autoproclamées «nationales» (ce qui fera l’objet d’un prochain post). Dans ces conditions, inutile de se donner la peine d’un coup d’Etat aussi nuisible en termes d’image que délicat à parachever en réelle prise de pouvoir. Un peu de patience suffit, avec quelques coups de pouce pour aider au sabordage d’un Etat en pleine déliquescence.

Le Liban ressemble à une machine à remonter le temps, permettant à son peuple de revivre en boucle les épisodes les plus inutiles ou les plus déplorables de son passé. Malheureusement, personne n’a pensé à équiper cette belle machine de la «marche avant», ce qui aurait pu permettre à ce peuple de se projeter vers l’avenir.

On tourne en rond, merde, on tourne en rond, merde, on tourne en rond. Merde!

mardi, 22 juillet 2008

Atterrissage

Nous voici donc rentrés de vacances, accueillis par un véritable feu d’artifice, au sens propre comme au figuré.

372190783.jpgL’impressionnant panache de fumée qui s’élève au-dessus de Borj Hammoud et s’étend en une longue corolle malodorante jusqu’à devant chez nous ne résulte ni d’une éruption volcanique (il n’aurait manqué plus que ça), ni d’un attentat. J’ai d’abord pensé qu’il s’agissait de pneus en train d’être brûlés, comme cela s’est déjà produit en dépit du bon sens et de l’environnement, mais non. Selon certains sites web, la chaleur aurait en fait provoqué un incendie dans l’une de ces cuves de pétrole rassemblées en bord de mer comme de néfastes champignons tachetés de rouille. D’autres assurent qu’il s’agit de l’inénarrable décharge de Dora qui est en train de brûler à tous vents. Toujours est-il que cela fait bien une heure que les boucles noires se déroulent dans un ciel d’un bleu limpide. Faut-il y voir un symbole?

Bref. Nous avons raté le retour glorieux de Samir Kantar, promu depuis haut responsable dans les rangs du Hezbollah, et potentiel candidat lors des prochaines législatives. Le Liban n’est plus à un assassin près pour peupler ses hautes sphères politiques, mais tout de même.

Nous avons aussi manqué le triomphe parisien de Bachar le 14 juillet, couronné par la visite hier de Walid Moallem et son terrible «Ils ont attendu 30 ans, ils peuvent bien attendre encore quelques semaines», monstre de cynisme à l’adresse des familles de détenus libanais en Syrie. Qu’on se rassure, Moallem a renouvelé ses vœux d’échanges d’ambassades entre la Syrie et le Liban. Ce qui serait tout à fait dans l’ordre des choses, maintenant qu’au Liban, on a repris les bonnes habitudes du temps de la tutelle, avec ces mêmes familles de détenus repoussées sans vergogne ni pincettes par des soldats trop zélés.

Nous avons encore raté le mariage de la fille Sleimane à Beiteddine, pour lequel, il y a déjà plusieurs mois, la date du concert de la cantatrice Karima Skalli, dans le cadre du festival de Beiteddine donc, a dû être repoussée. En effet, Sleimane n’était pas encore élu qu’il prévoyait déjà l’événement dans la résidence d’été des présidents libanais. Et tant pis pour l’artiste qui, par bonheur, a accepté de modifier ses dates. Sleimane est prévoyant, ça rassure.

Nous avons loupé enfin la constitution de ce gouvernement d’union nationale dont la seule fonction sera de préparer les législatives de 2009. Législatives pour lesquelles toute la classe politique s’écharpe déjà. J’avoue qu’à mon sens, le principal point positif de l’affaire est le choix de Ziad Baroud au ministère de l’Intérieur. J’apprécie le bonhomme et espère que le pouvoir ne le corrompra pas comme cela arrive presque toujours. En revanche, nous sommes rentrés juste à temps pour les pétards et autres joyeusetés qui célébraient les résultats d’examens tard dans la nuit.

Prendre (très) rarement des vacances a ceci de particulier qu’on en a si peu l’habitude que cela paraît irréel. Jamais l’image de la parenthèse ne m’a paru si pertinente. Cette brève parenthèse est déjà refermée et nous n’avons pas l’impression d’être partis. Nous revenons simplement de ces 10 jours à Sharm el-Sheikh avec le sentiment non seulement d’avoir été exclusivement perçus comme deux portefeuilles ambulants (mais c’est le jeu du tourisme après tout), mais surtout d’un dramatique gâchis pour le Liban. Imaginons un peu le bord de mer beyrouthin – allez, au hasard, à Ramlet el-Baïda – mis en valeur et exploité intelligemment comme l’est celui de Naama Bay. Oui, alors, on pourrait parler du Liban comme d’une véritable destination touristique et de son ministère du Tourisme comme d’une institution ayant une véritable politique en la matière. Je sais, pour cela, il faudrait régler mille et une questions de politique intérieure et étrangère. Il faudrait la paix aussi.
Mais après un bref séjour parisien fin juin et après ce court épisode égyptien, je ne constate tristement qu’une chose: le Liban se croit à la pointe de tout alors qu’il ne fait que cumuler les retards sur tous les plans. Y compris commerciaux, touristiques, culturels, environnementaux. Y compris.
Bien sûr, en Egypte (et ailleurs), ce sont les «artistes» libanais (les Haïfa, les Nawal el Zorghbi, les Nancy Ajram…) qui passent en boucle sur les chaînes de télé, ou en tout cas sur Rotana. Bien sûr, les Libanais peuplent le monde arabe et au-delà, exportent leurs talents, s’adaptent comme ils savent si bien le faire et parfois se distinguent même. Mais qu’en est-il du Liban lui-même ?
A notre retour, j’ai réceptionné les magazines de Dubaï pour lesquels je travaille. Et, une nouvelle fois, un courrier des lecteurs – sélectionné comme courrier du mois, je ne sais pourquoi – se plaignait de la place accordée au Liban dans ces pages et espérait que, maintenant que la «situation» s’est stabilisée, on passerait à des choses plus importantes. Non seulement le Liban est à la traîne, mais en plus il lasse…

[...]

En exclusivité, voici la prochaine version de la fiche signalétique concernant le Liban qui sera publiée sur le site letatdumonde.fr.

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