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mercredi, 07 mai 2008

Day 1 : le Hezbollah fait la pluie, le beau temps et les nuages noirs

23h59

• Devra-t-on se souvenir du 7 mai 2008 comme du 13 avril 1975?
• La Bekaa est aussi le théâtre d'affrontements entre partisans du Futur et du Hezb.
• Pour Slimi (Frangieh), ce qui s'est passé aujourd'hui n'est pas la faute du Hezbollah car il a été provoqué, le pauvre.
• Toujours silence radio du côté de Rabieh.
• Le mufti de la République (cherchez l'erreur) a fait savoir que "les sunnites en ont assez".


19h10
 

• On attend sagement l'annonce du couvre-feu sur Beyrouth.
• Les écoles risquent de fermer leurs portes jusqu'à lundi minimum.


18h25

• Il semblerait qu'un début de coup d'Etat soit en cours.
• Côté Hezbollah, la désobéissance civile commence. Y sont où les aounistes?


17h45

• SMS reçu sur mon portable: «En raison des incidents graves de ce jour, il est fortement déconseillé de circuler dans Beyrouth et notamment de tenter de se rendre à l'aéroport qui est inaccessible.» Signé: le Consulat de France. Merci, c'est trop sympa de prévenir.
• Les FSI vont-ils intervenir sur le sit-in bis? Il semblerait... que non.
• Un autre petit point vidéo, à Ras en-Naba (dans Beyrouth, juste à côté de l'ambassade de France), et au Sud.


17h30

• On va avoir droit à un sit-in sur l'autoroute de l'aéroport (où est coincée Fayruz), à l'image de celui du centre-ville.
• Le gouvernement baisse son froc et a annoncé qu'il ouvrirait l'aéroport de Qleiaat pour remplacer l'autre que les partisans du Hezb veulent rebaptiser "Aéroport Hassan Nasrallah".
• File-t-on vers la partition de fait?


16h50

• Tenez, voici un petit résumé de la situation en images...

 


16h30

• Des bus déversent des hommes en armes du côté de Mazraa.
• Les ados du Hezbollah comptent installer des tentes sur l'autoroute de l'aéroport. Envoyez la cavalerie!


Bilan de cette journée à
15h30 (heure locale)

1337631919.2.jpg• Les jeunes partisans du Hezbollah, extrêmement mobiles sur les scooters, tiennent les principaux axes de Beyrouth. C’est donc la révolution par le scooter. A Jnah, près de l’ambassade du Koweït, on a vu un essaim de 200 scooters débouler sur un rond-point pour prendre la route longeant l’autoroute de l’aéroport. On aurait dit des insectes.
• Ces jeunes sont extrêmement bien encadrés par des militants plus expérimentés, avec talkie-walkies et tout le tralala.
• Sur le rond-point de Tayouneh (à la lisière des quartiers de Chiyah – chiite – et Aïn el-Remmaneh – chrétien, voir la photo ci-dessus), les manifestants ont brûlé des voitures. Des camions déversent des tas de terre pour bloquer tous les boulevards. Les militaires en faction restent les bras croisés: «Qu’est-ce qu’on peut faire?», lance l'un d'entre eux.
• L’autorité de ce qui reste de l’Etat libanais est bafouée une fois de plus.
• L’accès à l’aéroport international est totalement bloqué: par l’ancienne route, par la nouvelle, par le bord de mer.
• A Achrafieh comme dans les régions chrétiennes périphériques (Metn, Kesrouan...), les gens continuent comme si de rien n’était. Les ouvriers syriens travaillent toujours sur les chantiers d’immeubles sortant de terre.
• La fumée noire des pneus, ça pollue. Faut voir nos visages et nos narines.
• Pour la première fois, la route du port, en bas de la place des Martyrs (où l’opposition poursuit son p#$*&n de sit-in depuis décembre 2006) a été bloquée (mais dégagée par l'armée). J’avoue que voir ça, ça fait réfléchir, car couper le centre-ville jusqu'aux rives de la Méditerranée veut dire beaucoup de chose, d'autant que le port est une zone tenue par Amal…
• La ligne verte a repris du service.
• Des infos (à prendre avec des pincettes) font état de tirs de RPG, de grenades… en tout cas, on entend très bien les rafales d’armes automatiques un peu partout.
• Le Hezb a réussi son coup en montrant qu'il peut tenir la capitale.
• Michel Aoun, lui, devrait tirer les conclusions qui s’imposent devant l’absence totale de mobilisation dans son camp. Pathétique.
• L’accès à l'aéroport international restera fermé jusqu’à nouvel ordre.
• Au moins huit blessés pour l'instant.
• C’est bon pour le tourisme tout ça.

mardi, 06 mai 2008

Hassan, Walid et miss Météo

792286487.jpgBonjour, vous êtes bien sur MétéoLiban, et voici les prévisions pour demain: les brumes de pollution matinales devraient se dissiper rapidement, et nous devrions avoir un temps globalement ensoleillé, mais couvert en milieu de journée par d’épais nuages noirs de fumée émanant de tas de pneus brûlés. Les températures devraient monter largement au-dessus des moyennes saisonnières. Bonne soirée et restez chez vous demain!

[…]

Elle est chouette la speakerine de MétéoLiban, elle a tout compris: la météo libanaise est recouverte d’une brume de manipulation bien épaisse. Il y a vraiment de tout en ce moment, les déclarations incendiaires bourgeonnent comme les gardenias et les jacarandas des cours d’école.
Tiens, parlons-en de l’école. Il y en a une juste à côté, et c’est plutôt folklorique. Dans la cour, Walid accuse Hassan d’avoir un pistolet à eau et de terroriser tous les petits camarades avec, Hassan rétorque que Walid n’est qu’un américhien; Walid dénonce le réseau de talkie-walkies Playschool de Hassan, Hassan lève les yeux au ciel en disant que Walid fait le jeu du complot chioniste (il a pas bien compris ce que disait son papa à table la veille); Walid ne comprend pas ce que faisaient trois élèves d’une école étrangère pas loin de la maison de son pote Samir, Hassan, lui, se dit qu’il ne fallait pas faire tout un fromage de cette histoire… Ça se chamaille sec entre Walid et Hassan ces derniers jours, et dans la cour d’école, un autre gamin essaie de montrer qu’il a des muscles, en vain. C’est le petit Michel. Lui, il aimerait bien que tout le monde l’écoute, mais il n’est pas aussi populaire qu’il le croit à la récré. Pendant ce temps, les nuages promis par miss Météo s’accumulent, s’accumulent… Alors Walid et ses potes se fâchent fort, car aucun d’entre eux ne comprend ce que veut vraiment Hassan. C’est vrai, quoi, il veut quoi ce petit Hassan? Il a déjà toutes les billes de ses copains, un lance-pierre, une fronde (quoique non, il a jeté sa fronde, ça fait trop «David» à son goût), il pique les casse-croûtes de Michel (c’est leur deal depuis le CP), et ses copains de CM2 (les grands, quoi) bloquent toutes les sorties de la cour de l’école afin qu’Hassan soit sûr que tout est sous son contrôle. Et comme il n’y a plus de directeur dans leur école depuis 6 mois, Hassan, Walid et tous leurs petits copains de jeu font n’importe quoi. Mais bon, à l’école, aucun gamin n’ose plus trop approcher Hassan car personne ne sait ce que ce garçon à la bouille trop gentille a réellement dans la tête. Prendre le contrôle de l’école par la force? Eliminer les garçons aussi populaires que lui? Lancer une bataille de bombes à eau avec les voisins de l’école d’à-côté sans prévenir ses petits copains?
Du coup, comme tout ça est très confus et que la majorité des enfants de cette école n’a aucune prise sur les agissements de nos caïds en culotte courte, ces derniers en rajoutent des couches quotidiennement. Jour après jour, Walid et surtout Hassan brouillent les pistes (pas la 17 de l’aéroport, je vous vois venir…). Peut-être qu’il a une enfance malheureuse pour se comporter comme ça, celui-là.

[…]

Ah, miss MétéoLiban veut reprendre l’antenne: il a plu ce matin à l’Université libanaise de Fanar, et il pourrait pleuvoir du côté de Mazraa, de Basta et de Jdeidé demain. Sortez couverts!

[…]

Cool, l'électricité vient de revenir, voici la météo en live: 


envoyé par viliendelabarbe

jeudi, 10 avril 2008

Beyrouth se bouge les fesses

d4d8358b5f76f43c6ed40980f287756b.jpgGemmayzé, victime expiatoire de guéguerre politicienne beyrouthine? Gemmayzé, sacrifié pour quoi? Cela fait une semaine que l’une des dernières rues de la capitale libanaise se couche avec les poules. Le ministère du Tourisme (ou devrait-on le ministère contre le Tourisme) a imposé un couvre-feu aux restaurants et pubs du quartier, en en fermant certains, ne touchant pas à d’autres, le tout dans une mauvaise parodie de civisme. Le soir, des agents avec brassards flambant neufs portant l'inscription Indibat (le terme utilisé par le service de sécurité du Hezb, gloups!), font la pluie et le beau temps dans cette rue qui s’est largement vidée. Je me demande quelles poches se sont remplies ces derniers temps avec cette affaire... Bref, je reprends l’info relayée par Marillion dans les commentaires précédents: Blogging Beirut lance un appel à faire un sit-in silencieux de 30 minutes, samedi 12 au soir (1h du matin pour être précis), rue Gouraud, entre le Café de verre et Le Rouge.

Il y a évidemment d’autres priorités dans le pays, d’autres raisons de se bouger les fesses, mais la question qui se pose dans le fond est de savoir quel est l’objectif de cette nouvelle mesure. Parce que l’on ne nous fera pas croire qu’il s’agit de préserver le confort et le sommeil des riverains (ceux de Monot avaient gueulé aussi, mais rien n’avait été fait pour eux), bien contents d’encaisser des loyers mirobolants par ailleurs. Au fait, ces loyers vont-il être révisés à la baisse?

Certains trouveront cela peut-être futile, mais Gemmayzé est un symbole. Sa petite mort aussi.

[…]

43e2ad08c8ef7151a7b8ac738ebff32b.jpgdfc7b18a9e4f5ecc55613e63678b9e13.jpgAutres manifestations, autres genres. Il s’agit de danse cette fois, comme quoi il se passe plein de choses en ville, contrairement aux apparences. La 4e édition de Bipod, du 19 avril au 2 mai, réunira des danseurs et chorégraphes libanais, danois, allemands, français, suisses, belges, palestiniens, hollandais, norvégiens et espagnols. Je ne vais pas mettre le détail du programme (trop long), mais renseignez-vous ! Les spectacles auront lieu au Théâtre Monnot et à Al-Madina. Pour plus d’infos et pour les billets: (01) 999666 ou (01) 738899.
Et il y a aussi Irtijal'08, ce soir et demain soir, à la Crypte…

[…]

D’une manière ou d’une autre, bougeons-nous les fesses au moins pour ça, puisque pour le reste, on a l’impression de crier dans le désert. Se battre pour l’accès aux lieux de fête et de culture est aussi un moyen de dire que Beyrouth (notre Beyrouth) vit encore.

mercredi, 09 avril 2008

Qui veut gagner 14 millions ?

721aa157ce0d6a5393bffa24841e2402.jpgAu Liban, il devient de plus en plus difficile d’avoir une discussion touchant de près ou de loin à la politique sans que les choses ne tournent au vinaigre. Surtout si vous avez vécu à l’étranger. Surtout si vous n’avez pas «combattu», que ce soit avec des armes ou par des manifs.

Plus que jamais, le pays est victime d’une prise d’otage de sa mémoire qui, c’est dans l’ordre des choses, se répercutera inéluctablement sur son avenir. J’en ai eu une nouvelle et formidable illustration hier soir, au cours d’un dîner par ailleurs tout à fait sympathique dès lors que nous sommes passés à un autre sujet.
Je ne sais pas exactement pourquoi, la conversation a très tôt atterri (et cela ressemblait plutôt à un crash) sur la question des Palestiniens au Liban. A notre table, un jeune chrétien de 27 ans, passablement éméché (on va dire que c’est une circonstance atténuante). On va l’appeler Monsieur X. De ce que j’ai entendu, sa famille a beaucoup souffert et il est donc très remonté. Je peux comprendre.

Mais lorsqu’on ne voit d’autre solution au problème libanais que de «napalmer» les camps palestiniens, difficile de ne pas réagir; d’abord parce que dans l’absolu, je trouve cela ignoble; ensuite et surtout parce que, franchement, en admettant que ce genre de mesures radicales soit praticables (ce dont je doute), cela serait contre-productif et ne ferait qu’exacerber une violence qui nous suffit déjà telle qu’elle est. Calmement (j’ai des témoins!!!), c’est ce que j’ai tenté d’exprimer avant de me faire interrompre par un «Arrête, tu n’as pas vécu la guerre, ta famille était à l’étranger, tu ne sais pas de quoi tu parles.» Bon. J’avoue, cela m’a retourné les sangs. Mais j’ai fermé ma gueule, tout en n’en pensant pas moins.

D’abord parce qu’à 27 ans – il avait donc 9 ans quand les combats se sont terminés en 1990 – je n’ai pas le sentiment que Monsieur X soit assez âgé pour avoir vécu la guerre non plus, en tout cas pas comme ceux qui, souvent adolescents, se sont retrouvés la mitraillette à la main, embrigadés dans telle ou telle milice et confrontés à des horreurs sans nom, quel que soit leur camp.
Ensuite, parce que Monsieur X n’avait absolument aucune idée de ce que ma famille, restée au Liban, a pu subir ou non; et justement, des amis, des cousins, des oncles qui y ont laissé des plumes, j’en ai eu aussi. Comme tant de monde au Liban, d’ailleurs, il n’y a pas de palme d’honneur à ce niveau.

Enfin, parce que j’en ai plein les bottes (pour ne pas dire autre chose) de cette hiérarchie du vécu, de la légitimité. Ceux qui nous lisent depuis longtemps savent l’amour que je porte à ce pays et la douleur d’en avoir été éloignée dans ses heures les plus sombres. J’ai déjà écrit plusieurs posts là-dessus. J’ai bien conscience que d’autres, dont des proches, ont assisté, voire été victimes d’atrocités auxquelles mes petits soucis ne peuvent être comparés.  Mais la guerre, il y a eu mille et une façons de la vivre. Rester scotchée aux infos ou au téléphone, dans l’angoisse permanente et la culpabilité de ne pas «être là» en est une. Et cette guerre, j’avais à l’époque le sentiment de la vivre plus viscéralement que certains jeunes de mon âge qui, bien que restés au Liban, sortaient à Kaslik ou à Kleiat tout l’été, à Faraya tout l’hiver, comme si de rien n’était, alors que Beyrouth ou d’autres régions brûlaient. Ceux qui revenaient envers et contre tout chaque été – comme moi – ont aussi eu leur lot d’abris, de bombes, de transports divers et variés sous les obus (j’ai fait l’hélicoptère, l’hydroglisseur, le bateau, etc.) en direction de Chypre. Il faut arrêter de nier cela sous prétexte qu’il y aurait des monopoles de la souffrance. Dans tout à fait le même ordre d’idées, sur un autre post, quelqu’un attribuait aux aounistes l’apanage de la «résistance» à l’occupation syrienne.

Voici 13 ans que je vis sans interruption au Liban – je suis donc arrivée dix ans avant le départ officiel des troupes syriennes – mais aujourd’hui, encore, on me jette à la face que je n’ai pas la même légitimité, y compris d’opinion, que ceux qui sont restés là ou qui appartiennent à tel ou tel camp. Entre les lignes, il faut comprendre que je ne suis pas vraiment Libanaise, et que je ne le serai jamais. Cela me blesse profondément. C’est absurde, injuste et encore une fois contre-productif.
Parce que, c’est quand même drôle, ils sont nombreux à soi-disant souhaiter le retour au bercail des 14 millions de Libanais disséminés dans la diaspora. Ha, toutes ces voix feraient peser la balance électorale et démographique, c’est sûr! Mais parmi eux, beaucoup «n’auront pas vécu la guerre», «n’auront pas résisté à l’occupation» et donc, en fin de compte, ne seront pas vraiment Libanais… Si c’est ce type d’accueil qui leur est réservé, je leur conseille vivement de rester là où ils sont.

lundi, 07 avril 2008

Marche du 13 avril : pour un Liban «uni, pluriel, libre et juste»

ee90f1f6175d54112d3bda1ed49cccdf.jpgLes 13 avril ne sont jamais des jours comme les autres au Liban. Le prochain d’entre eux marquera le 33e anniversaire du «déclenchement officiel» de la guerre, en 1975. Chaque année, des commémorations sont organisées, les journaux ne ratent jamais ce marronnier macabre. Pour l’édition 2008, c’est l’association Offre Joie qui lance les hostilités (si je puis dire), en annonçant une grande marche de réconciliation, sous le slogan «Notre unité est notre salut».
Cette marche aura bien évidemment lieu le dimanche 13 avril à 15h et partira de l’église Mar Mikhaël de Chiyah. Là même où les «événements» avaient commencé il y a 33 ans, et où les dernières émeutes entre le Hezb et l’armée avaient eu lieu cet hiver. Avant de débuter la marche, l’association fera circuler une grande pétition demandant aux Libanais de bâtir «un Liban uni, pluriel, libre et juste». Le cortège passera par Tayouneh, remontera le boulevard Bécharra el-Khoury pour aboutir sur ce qui reste de la place des Martys, «où de multiples activités sont prévues».

Moi, j'y serai.

lundi, 24 mars 2008

Sylvester, Mel, Hassan et Imad sont dans un bateau…

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Alors qu’en cette fin d’après-midi un soleil radieux baigne Beyrouth d’une lumière dorée, des pétarades se font à nouveaux entendre dans le silence tranquille de ce lundi férié, après la fiesta de la veille en l’honneur du nabab bourru (qui a d’ailleurs menacé de ne plus apparaître à la télé si ses partisans persistaient à fêter chacune de ses apparitions sur les ondes comme la venue d’un messie armé de deux gros flingues). Les cloches couvrent par intermittence le vacarme des pétoires, dans une sorte de surenchère inconsciente mais totalement schizophrénique.

Cette année, le lundi de Pâques a coïncidé avec le 40e de l’assassinat de l’homme «aux deux victoires», puisque c’est ainsi qu’est désormais labellisé Imad Moughnieh; deux victoires, l’une lors du retrait israélien du Sud-Liban en 2000 et l’autre pour la guerre de juillet 2006. Chacun voit midi à sa porte, mais cela reste amusant de constater qu’aujourd’hui, le Hezbollah célèbre les exploits d’un homme dont il affirmait autrefois qu’il ne faisait pas partie de ses rangs. Bref.

Gros rallye populaire organisé à Rouaiss, dans la banlieue sud, par le parti de Dieu en l’honneur de son dernier martyr en date, avec à la clé retransmission en direct des festivités sur la chaîne Al-Manar. Pour l’instant, les autres stations télé poursuivent leurs programmes dans une totale indifférence, feuilleton à l’eau de rose chez l’un, télé-achat sur l’autre, émission sportive pour le troisième… Pour la peine, Al-Manar mérite d’être regardée ne serait-ce que pour l’intérêt anthropologique de la chose. Une voix de femme déclame avec une emphase presque religieuse des vers en l’honneur du bonhomme, dont les images défilent comme dans un montage PowerPoint; un cercueil qui part en contre-plongée vers des cieux divins, une main tendue vers les nuages dans un geste littéralement christique, la bonne bouille débonnaire de notre Moughnieh binational (au moins) apparaissant dans le cœur d’une rose rouge en train d’éclore, pour être remplacé par une blanche colombe. Je crois bien que c’est cette dernière image fort poétique qui me fait le plus halluciner car s’il est bien un homme que l’on peut difficilement associer à la colombe de la paix, c’est celui-là. Mais la poésie (ou la propagande) a ses raisons que décidément, la raison ne connaît pas… Entre deux plans mélodramatiques à l’extrême, sur fond d’air de cornemuse à la Braveheart (on s’attend à ce que d’un instant à l’autre, Moughnieh se relève de sa tombe – c’est le lundi de Pâques après tout – en criant un ultime «Freedoooooooooom»!), des inserts montrant les hommes en arme du Hezb exhibent la mobilisation des troupes et la puissance militaire, dissuasive sans doute, du parti. Au fait, je vais peut-être avoir l’air naïve, mais avez-vous déjà remarqué que le logo d’Al-Manar pourrait tout à fait représenter deux flingues entrecroisés? Je ne sais pas si c’est mon état d’esprit d’aujourd’hui qui m’a poussée à brusquement le voir ainsi, surtout surimposé sur cette fameuse colombe, mais là, cela m’a sauté aux yeux.

A Rouaiss, la vie a plutôt continué comme si de rien n’était: magasins ouverts, habitants faisant leurs courses… L’ambiance n’était guère à la commémoration, dont les résidents sont sans doute gavés, eux qui sont de plus en plus nombreux – comme les habitants du Sud – à renouveler leur passeport et à prendre des options de location dans les régions considérées comme plus «sûres», au cas où… Quelques femmes sont présentes, portant de nouveaux foulards avec sur une face le drapeau du Hezbollah, sur l’autre le portrait de Moughnieh au pochoir. La masse assemblée ici est formée essentiellement de jeunes hommes, souvent sur leurs scooters déglingués, certains portant les armes qu’ils actionnent allègrement sans se soucier des lois de la pesanteur, à savoir que tout projectile finit par retomber quelque part… Chaque mention d’un dirigeant israélien provoque des huées, chaque harangue un peu plus vigoureuse que les autres déclenche une nouvelle salve de tirs… de joie? de colère? d’excitation? de n’importe quoi? L’un des jeunes fêtards vide son chargeur alors qu’il se tient debout devant un bâtiment portant l’enseigne «Collège de la finesse», sans doute une piètre contrefaçon du «Collège de la sagesse»… Toujours est-il que l’association des deux, jeune excité flingue à la main et enseignement de la finesse, prête à sourire. Pas autant cependant que la nouvelle décoration locale, une pléthore de posters représentant l’héroïque Moughnieh, dont l’un particulièrement imposant figure dans l’alignement d’une affiche de film. Lequel? Je vous le donne en mille: Rambo IV. Ça ne s’invente pas.

Beaucoup redoutaient qu’à l’occasion de ce 40e, le Hezbollah mette en pratique ses menaces de vengeance à l’encontre d’Israël. Bon, la journée n’est pas terminée mais pour l’heure, la manifestation n’a pas pris l’envergure à laquelle on pouvait s’attendre. Dans un discours relativement court (une heure «seulement») et particulièrement mesuré (par rapport à d’autres propos qu’il a pu tenir) sur le plan local, Nasrallah a rendu hommage à Jésus et Mohammad, ce qui va en rassurer certains. Evidemment, sur le plan international, c’est autre chose: Hassan a émis ses critiques virulentes comme à l’accoutumée à l’égard «des groupes américano-sionistes» qui provoqueraient, selon lui, des troubles entre l’Europe et les musulmans (on peut pourtant être l’un et l’autre, que je sache) et il a surtout renouvelé ses menaces à l’égard de notre voisin du Sud. Que ses partisans se rassurent, une nouvelle guerre au Liban coûterait cher à Israël car 85% (????) des Libanais soutiendraient le parti de Dieu en cas de conflit. Et surtout, Hassouna l’affirme haut et fort, Israël sera «puni» et disparaîtra suffisamment vite pour que le public assemblé pour l’entendre (le voir, c’est une autre paire de manches) puissent assister à cet événement historique. Autrement dit, notre génération en sera témoin. Super. C’est beau la rhétorique. Et la génération suivante, celle de nos enfants, elle récoltera quoi?

Car le problème, c’est que pour Nasrallah, les Israéliens ne supporteraient pas de devoir retourner dans les abris; il a l’air de croire que les Libanais, eux, n’y verraient pas d’inconvénients, ce dont je ne suis guère convaincue. Et surtout, Hassouna semble oublier que si Israël «peut disparaître», le Liban le peut aussi. Et s’il y a bien une course que les Libanais sont capables de gagner, c’est malheureusement celle-là.

mercredi, 19 mars 2008

Ils fuient, ils fuient les cerveaux…

9e9556371f7270419053f4f234fd05bb.jpgExtrait d’une discussion téléphonique, dimanche dernier, avec un cousin cher à notre cœur: «Y’en a plus un seul à Beyrouth, ils sont tous à Paris, même Maria, même Marwan, c’étaient les deux derniers à faire de la résistance. On n’est pas vraiment heureux d’être là, on préfèrerait tous passer nos week-ends à Batroun, mais c’est plus possible. Le Liban n’offre plus rien, à part ses clichés. Oui, il fait un temps pourri à Paris, il fait super beau à Beyrouth. Mais au moins ici, on a du boulot, on gagne du fric…» Evidemment, avec un SMIC à 300 dollars et des salaires dérisoires en début de carrière même pour les ingénieurs, il est bien compréhensible d'aller vérfier que l'herbe est effectivement plus verte ailleurs. Comment leur en vouloir?

Voici donc un thème qui me sape particulièrement le moral. On l’appellera comme on veut: fuite des cerveaux, émigration économique ou autre. Le résultat est là et l’hémorragie est de plus en plus insupportable. Les jeunes libanais qualifiés prennent des allers simples vers ailleurs. Paris, Montréal, Dubaï, New York, Abu Dhabi… Les destinations sont nombreuses et toujours plus appétissantes que l’horizon libanais. A voir ça, on se dit que la vraie résistance, ce n’est pas de savoir se servir d’un RPG et de défiler au pas tout vêtu de noir et de jaune, mais simplement de rester au Liban, de croire encore à un avenir offrant quelques perspectives pour soi-même et ses enfants. Beaucoup n’y croient plus. Aujourd’hui, je regarde mes gamines et je ne sais plus vraiment à quel camp j'appartiens. Ou peut-être fais-je semblant de ne pas savoir.

Il y a un an, un sondage était sorti au Liban: 30% des Libanais souhaitaient quitter leur pays, mais plus inquiétant encore, cette proportion atteignait 60% pour les 18-25 ans. Autre facteur d’inquiétude, selon le Centre national de recherches scientifiques du Liban: au cours des années 2006-2007, 50% des diplômés universitaires auraient quitté le pays. Il y a quelques jours, j’interviewais le recteur de la plus grande université francophone du pays (suivez mon regard): pendant l’enregistrement, nous avons abordé le sujet de la fuite des cerveaux et il alternait méthode Coué et angélisme en tentant de définir différents profils de candidats à l’exil. A la fin de l’interview, je l’embraye sur la situation du pays. Une phrase laconique pourrait résumer sa pensée: «Aujourd'hui, c’est sans espoir.»

Autre discussion, autre lieu. Samedi, un ami prof nous disait: «Le responsable de la fac dans laquelle je travaille n’accepte plus de candidatures venant de profs français, pour deux raisons. Il constate simplement: “S’ils veulent venir au Liban en ce moment, soit ils sont cons, soit ils sont mauvais. Dans les deux cas, je n’en veux pas!”.» Morbleu, il n'y va pas par quatre chemins!

A terme, le résultat promet d’être désastreux. Le pays se vide de sa substance, et le vide ne le reste jamais longtemps, c’est une loi de base de la physique. La proportion d’ignorants augmente inévitablement, et rien de mieux que l’ignorance pour paver la voie au chaos, à la médiocrité généralisée ou au totalitarisme.

samedi, 15 mars 2008

Pas de carie pour Venom

Quel titre étrange… En fait, c’est l’occasion d’évoquer ici un problème étonnant, dont on parle peu en société: la démission parentale, ou ce laisser-faire malheureux qui a des répercussions désastreuses sur les futures générations.

Pour simplifier, la «démission parentale» se définit ici comme suit: trop accaparés par leur boulot ou leur sobhiyyé, certains parents ne s’occupent pas de leurs enfants, généralement élevés par les employées de maison. Ainsi, il n’est pas rare lors des réunions familiales de voir courir un enfant en pleurs se réfugier dans les jupons de «sa bonne» alors que sa génitrice est assise juste à côté. La première fois, ça surprend un peu.

Nouveau symptôme de ce mal (libanais seulement? je ne sais pas): les caries, voire plus si affinité. L’idée est simple. Pour ne pas se compliquer la tâche, de nombreux parents laissent dormir leurs enfants avec un biberon de lait sucré coincé entre les dents. Mois après mois, le résultat est édifiant: dans notre entourage, une petite fille de 3 ans a dû se faire extraire ses incisives (du haut et du bas) et doit porter un dentier; une autre petite fille de 3 ans et des poussières doit bientôt passer sur le billard pour se faire opérer du même mal, mais pour l'ensemble du ratelier.

venom.jpgLe tout dernier exemple en date cumule plusieurs illustrations de cette démission. La semaine passée, notre fille cadette est invitée à passer l’après-midi chez un petit camarade sur invitation d’une maman que nous ne connaissions pas. Pourquoi pas. A 18h, je passe la récupérer chez son hôte. Bel immeuble luxueux, en plein cœur d’Achrafieh: deux Philippines travaillent là. Je suis accueilli par ma fille déguisée en princesse, puis par son copain et le petit frère de celui-ci (on va les appeler respectivement John et Bob). Il y a 2 ans, John terrorisait tout le monde à la garderie, et avait une fois mordu notre fille jusqu’au sang. Depuis, il s’est un peu calmé et notre monstresse ne lui en a pas tenu rigueur. Dans l’entrée de l’appartement, Bob (le petit frère donc) arrive et me décoche son plus beau sourire: deux rangées de dents noircies et rongées par des caries. Vision de franche horreur sur le visage d'un gamin. Bob a 3 ans et quelques kilos en trop (merci le sac de chips à la main…), et à peine plus de 30 secondes après m’avoir rencontré, il commence déjà à me taper dessus, à grands renforts de coups de pied et autres uppercuts. Je le remets en place gentiment mais fermement, il a l’air étonné. Je demande si la maman est là: niet, elle est partie faire du sport. Hmm…

La nuit suivante, notre gamine fait des cauchemars et finit la nuit dans notre lit. Rebelote le surlendemain. Alors que nous déjeunions tous les quatre, elle commence à raconter le film regardé chez son copain John. Après quelques détails très explicites, plus de doute: elle a vu Spider-Man 3, seule avec les deux petits garçons et sans adulte. Elle nous raconte «le méchant tout noir avec ses grandes dents» (Venom donc – le monsieur pas beau ci-dessus). C’est profondément inconcevable et irresponsable que des parents laissent leurs gamins de 3 et 4 ans devant ce genre de film (en grignotant des chips), cela expliquant immédiatement les cauchemars de mademoiselle, et probablement le comportement violent de Bob.

Venom, lui en tout cas, n’a pas une seule carie, sa dentition se porte très très bien…

vendredi, 07 mars 2008

Subject: Prévisions LIBAN

374f36ad6a9c7d1782efcdb651fc3ba8.jpgC'est souvent comme ça en temps de crise, mais j'ai parfois l'impression de mettre des œillères pour éviter de voir que le panorama s'assombrit dangereusement. Et puis comme je bosse pour des médias étrangers, je leur envoie de temps en temps des mails pour les tenir au courant de la situation et de la «probabilité» que le Liban refasse les gros titres. J’intitule ces mails «Prévisions LIBAN». Alors, systématiquement, j'ôte mes œillères, regarde à droite et à gauche, et je fais le bilan. Je viens de le faire il y a 10 minutes, et ça donne ça:

  • Après les ambassades arabes, c'est l'ambassade américaine qui vient de prévenir ses ressortissants d'adopter un profil bas, de rester chez eux, voire de quitter le pays si c'est possible, car la situation locale et régionale sent le soufre. Elle avait fait de même début juillet 2006, juste avant la guerre.
  • Selon un quotidien libanais, il y aurait une mobilisation générale de réservistes au sein de l'armée syrienne (peut-être du vent, mais on ne sait jamais).
  • Une autre info (démentie par la Finul): il y aurait eu une incursion israélienne hier en territoire libanais jusqu'au Wazzani.
  • La tuerie à Jérusalem serait due, selon Al-Manar (info reprise par tous les médias ensuite) à une brigade nommée d'après le membre du Hezbollah assassiné à Damas, Imad Moughnieh. Certains avancent même que le Hezbollah serait lié directement l'attentat, en soutien au Hamas.
  • Les discours, que ce soit du côté du Hezbollah (Nasrallah a prévenu qu'il pourrait passer à l'action après le 40e de la mort de Moughnieh, soit le 24 mars) ou d'Israël, se radicalisent. La situation actuelle rappelle grandement le mois de juin 2006: Israël met le paquet sur Gaza, et les problématiques libanaises et palestiniennes se retrouvent à nouveau mêlées.

Bref, il n'y a rien de réjouissant. Wait and see donc, mais je préfère quand même vous tenir au courant de la température locale et des nuages noirs qui s'accumulent sur le Liban (même s'il fait très beau avec un bon 25ºC, mais c'est toujours par beau temps que les conflits commencent!).

[...] 

Vous me direz, ça fait beaucoup de verbes au conditionnel et de supputations (j’adore ce mot, presque autant que croquemitaine). N’empêche, vu d’ici, rien n’incite à la légèreté et à danser la lambada. Et c’est sans compter sur les déclarations de nos politiques – tous bords confondus – ajoutant de l’huile sur le feu quotidiennement, sur les Etats arabes qui se crêpent le chignon avant le sommet de Damas, sur notre foutue élection présidentielle reportée à la Saint-Glinglin, sur...

Au Liban, finalement, il existe trois sortes de personnes: les pessimistes qui voient la guerre partout, les optimistes béats (également appelés non-voyants) et les pragmatiques qui se disent que si ça dérape, il y aura toujours moyen de s’adapter.

mercredi, 05 mars 2008

Décentralisation & régionalisme : un avenir pour le Liban ?

395311fa82c7b5782bdc98c7f417eaf9.jpgIl y a des semaines où d’un coup, on entend parler d’une même chose à plusieurs reprises, dans des endroits différents. Hier, j’ai assisté à une réunion de grands patrons libanais. Et avant-hier, j’ai interviewé Sami Gemayel, fils d’Amine et frère de Pierre. A chaque fois, j’ai entendu les mots «décentralisation» ou «modèle espagnol». Avec Cheikh Sami, l’idée était même poussée plus loin, avec le mot «régionalisme», pour ne pas dire «fédéralisme».

Lors de la réunion des grands patrons libanais, un représentant du ministère des Finances a expliqué que son équipe bossait dur sur un vaste projet de décentralisation de certaines compétences de l’Etat, tout en disant que l’idéal pour le pays serait l’établissement d’un superministère gérant l’Economie et les Finances. Mais c’est avec le fils de l’ancien président de la République que le raisonnement est allé plus loin. Ce qui va suivre est un peu long, mais bon, ça fait avancer le débat...

Son point de vue n’est pas exempt de toute critique, mais il y a quelques idées intéressantes. La réflexion de son groupe de travail – pas uniquement composé de Kataëb comme lui, mais aussi d'autres tendances politiques – a suivi deux axes: la définition de ce qui «a foiré dans le modèle libanais» (pour reprendre ses mots), et les recommandations pour imaginer un futur apaisé. Voici de larges extraits de ses propos.

Le bilan d’un Liban en faillite

  • «Le régime actuel date de 1943 avec l’établissement du système confessionnel, du système des quotas et de la démocratie consensuelle. Puis en 1990 avec l’accord de Taëf, il n’y a pas eu de modification du système politique mais une modification des quotas avec un rééquilibrage des compétences entre les communautés. Ce régime n’a pas réussi à contenir ou à prévenir les conflits et à constituer une citoyenneté libanaise, et n’a pas encouragé le dialogue interlibanais.»
  • «Pour avancer, il faut que tout le monde soit d’accord sur le bilan. Il y en a qui disent que le système n’a pas foiré. Mais au bout de 60 ans, il y a eu des dizaines de milliers de morts et le pays est à nouveau au bord d’une guerre civile: s’ils me disent que le système n’a pas foiré, c’est que ces gens-là ont un sérieux problème d’objectivité.»
  • «Nous avons le choix entre 3 systèmes: l’actuel, un régime laïc – impossible au Liban avant 50 ans minimum –, et le régionalisme à l’espagnole.»

Décentralisation des compétences

  • «Le régionalisme donnera des garanties aux communautés qui ne sentiront plus menacées. Quand il y aura des conseils régionaux qu’elles éliront elles-mêmes et qui auront 50 à 70% des compétences du Parlement actuel, elles pourront prendre des décisions indépendamment des autres régions. Ce transfert de compétences ira du Budget à la culture, de l’industrie à l’éducation en passant par la santé et l’écologie. Tous ces domaines-là seront traités au sein même des régions.»
  • «Ces conseils régionaux seront constitués par une quinzaine de membres élus au suffrage universel par les habitants de ces régions. Au sein même de ces conseils, il n’y aura plus de quotas. Pour les régions mixtes, il pourrait y avoir une sorte de gentleman agreement, mais plus de quotas. En règle générale, toutes les régions auront une majorité communautaire. Pour les minorités présentes dans les régions, nous préconisons l’établissement d’un tribunal national, comme le tribunal fédéral du Canada, dont la mission sera de traiter tous les cas d’atteintes à une minorité. Ce tribunal jugera les cas en référé, c’est-à-dire qu’il devra statuer en 48 heures maximum. Chaque citoyen victime une discrimination pourra saisir ce tribunal composé de représentant de toutes les communautés.»

Quel financement et quelle gestion des ressources?

  • «Il n’y aura pas de risque de déséquilibre entre des régions plus dynamiques que d’autres, car au niveau central, l’Etat sera plus fort et assurera l’équilibre: les régions riches devront payer plus à l’Etat qui redistribuera aux autres. Ce système de redistribution sera clair et transparent. Aujourd’hui, vous avez des régions qui payent 60 ou 70% du coût de fonctionnement de l’Etat tout entier!»
  • «Les ressources naturelles seront du ressort de l’Etat central. Si l’on trouve du pétrole ou du gaz, tout cela sera nationalisé.»
  • «Dans un système régionaliste, nous préconisons l’établissement dans chaque région d’une source électrique, quelle soit au gaz ou hydraulique.»

L’enterrement de la République des quotas

  • «Concernant la composition du Parlement, il n’y aura plus de quotas confessionnels dans le nouveau système électoral. Les élections législatives se feront dans chaque région: finalement, on ne pourra déconfessionnaliser que si l’on décentralise.»
  • «Il n’y a pas de planning, cela dépendra de l’évolution de la crise au Liban. Nous allons faire de notre mieux pour aller le plus vite possible, mais de là à dire que cela va prendre 5 ans, ou 3 ans ou 10 ans, je ne sais pas. Si la crise politique actuelle perdure, peut-être que notre projet sera plus rapidement instauré. Si le divorce dont parle Walid Joumblatt est avalisé par la partie adverse, à ce moment-là, cela ira vite.»

Le Hezbollah (là, le ton monte) et les «conditions sine qua non» de réussite

  • «Le Hezbollah n’est pas capable de discuter avec la moitié des Libanais. Il y a une moitié des Libanais qui ne veut pas vivre avec le Hezbollah, c’est une réalité. A un moment donné, il va bien falloir se mettre autour d’une table et discuter. Quand Nasrallah dit «Je ne veux pas de ce projet-là», l’alternative de Hassan Nasrallah est d’éliminer le reste des Libanais, militairement, politiquement ou économiquement. Il dit «Je représente la moitié des Libanais, et toi l’autre. Mais moi, je ne veux pas trouver de solution à l’amiable pour se partager le pays moitié-moitié. Je ne suis pas d’accord avec ce découpage.» Mais en même temps, il accuse l’autre d’être un traître. Où est l’alternative? Nasrallah propose un système de vie qui est refusé par la moitié des Libanais qu’il traite de «traîtres». Dans le système régionaliste, il n’y aura plus d’armes illégales. L’une des conditions principales reste l’unification du port d’armes au sein de l’armée. Au sein des régions chiites, nous aurons un système démocratique. Le Hezbollah va se présenter, et il y aura quelqu’un en face de lui. Il y aura donc une opposition au sein même des régions chiites, comme dans les régions chrétiennes. L’opposition ne sera plus intercommunautaire mais intracommunautaire. Les chiites seront entre eux, les chrétiens seront entre eux, les sunnites et les druzes aussi, ce qui obligera tout le monde à établir un système démocratique au sein des régions.»
  • «Pour la décision de guerre et de paix, nous préconisons la neutralité. C’est une condition sine qua non. Il faut sortir du système actuel où une moitié de la population veut le choix de la "résistance" et l’autre moitié n’en veut plus. Le système politique que nous voulons est basé sur le principe de la reconnaissance de l’autre. A partir de là, si tu m’acceptes, si tu me reconnais en tant que partenaire dans ce pays, tu n’as pas le droit de m’imposer une guerre.»
  • «Ce projet paraît impossible, parce qu’aujourd’hui, il y a un parti qui est en train d’imposer à tous les Libanais ce qu’il veut. Ou bien on accepte cet état de fait, ou bien on se reconnaît mutuellement. Le Hezbollah fait ce qu’il veut parce qu’il a un point fort illégitime et illégal, ce sont ces armes. C'est du chantage. Ce facteur est anormal dans n’importe quel Etat qui se respecte. Une fois qu’il n’aura plus ses armes, il ne pourra plus imposer tout ça. On ne peut pas continuer à vivre avec un déséquilibre pareil! La limite de ce projet est d’amener le Hezbollah à table pour qu’il désarme.»
  • «Quelle solution pour amener le Hezbollah à désarmer de lui-même? Il n’y en a pas. Soit le Hezbollah veut entrer dans un projet d’Etat, soit il ne le veut pas. Dans le système régionaliste, grâce à ses députés régionaux, il aura son droit de veto par rapport à n’importe quelle décision que se prendra au niveau central, comme par exemple la naturalisation des Palestiniens. Selon notre projet, le droit de veto sera donné à tout groupe parlementaire ayant au moins 20 députés (sur 128). Et le Hezbollah les aura facilement, car les chiites devraient avoir entre 40 et 45 députés. Le Hezbollah aura son droit de veto, il n’aura plus besoin de ses armes.»

Alors, cher internaute libanophile, qu’en penses-tu?

dimanche, 02 mars 2008

Oh la belle rouge !

9ea56c46c77678e6ac0b4289cb285602.jpgPendant plusieurs années, mes soirées étaient rythmées par les réveils épisodiques de l’une ou l’autre de nos filles. Que ce soit en dînant, en regardant la télé ou simplement en passant un petit moment à discuter avec mon homme, j’avais toujours l’oreille tendue, discrètement mais assidûment, pour guetter les pleurs d’une petite fille réclamant sa maman.

Les années ont passé, les filles ne se réveillent plus que rarement, une fois endormies. Mais depuis plusieurs semaines, pour ne pas dire des mois, je me surprends à tendre de nouveau l’oreille, à guetter des bruits suspects. Bien plus inquiétants cette fois que des pleurs d’enfants. Un convoi de voitures tous slogans dehors, bondées de jeunes énervés qui clament leur appartenance politique; une altercation dans la rue, le plus souvent une querelle de voisinage, mais dont je crains toujours que ce soient des partisans de l’un et l’autre bord qui en viennent aux mains; des pétarades qui me font surgir sur le balcon dans l’espoir qu’il ne s’agit que d’un énième feu d’artifice de bien mauvais goût…

Vendredi dernier, il s’agissait de tout à la fois: dans cette surenchère qui veut qu’à chaque intervention télévisée d’un politicard, il faille manifester son enthousiasme à coups de pétard et de pétoire, cette soirée a battu des records absolus. Feux d’artifice se mêlant aux balles traçantes, bombes sonores, rumeurs de voix excitées parvenant jusqu’à chez nous… Estez Nabeuh s’offrant une interview à rallonge sur la Nabih Berri Network, cela valait bien une petite célébration de derrière les fagots qui, à n’en pas douter, a enterré les «minables» tirs de joie qu’obtiennent un Hariri, un Siniora et même un Nasrallah. C’est dire combien Berri est populaire! Pareille débauche pyrotechnique en est la preuve. Non? A l’aune de la mitrailleuse en folie, le président du Parlement a donné une vraie leçon de savoir vivre à ses collègues, cela mérite d’être salué. Non? Lors de sa «réélection», il avait déjà fait très fort (un moniteur blessé par une balle perdue sur la terrasse des Créneaux. Mais que faisait-il là, celui-là, faut dire aussi…), mais les temps changent, les proportions aussi. Beyrouth a été tant à la fête ce vendredi qu’un raid aérien israélien n’aurait pas eu plus bel accueil: un ciel s’illuminant de tous ses feux, le sol tremblant sous les pieds, des staccati fleurant bon la poudre, des traînées rouges dignes d’une mini-DCA…

Allons, assez d’ironie. Je ne me suis pas connectée depuis longtemps pour raison de santé, cela m’a au moins fait du bien au moral. Je comprends l’une de mes copines qui refuse de suivre l’actualité pour pouvoir continuer à vivre avec un minimum d’insouciance. Je ne peux m’offrir ce luxe et le retour à la réalité est abrupt. Le Liban n’a rien appris, ou tout du moins cela vaut pour une bonne part de ses habitants qui se délectent en débats stériles, en vaines démonstrations de force, et dans une anarchie de plus en plus prégnante. Prégnante de quoi, demanderez-vous? De chaos, bien entendu, de guerre peut-être. Quand on sort les flingues en pleine rue et que l’on tire en dépit du bon sens, parfois avec la grosse artillerie, pour honorer un homme parlant à la télé, c’est que le rapport à la réalité, aux armes, à la violence, à l’autre.. tout en fait, est sérieusement biaisé. Mon père, un Français qui vivait au Liban à l’époque, se souvient d’avoir cru à la guerre civile libanaise en 1973, lorsqu’une camionnette à laquelle des p’tits jeunes en arme était agrippés comme en grappes, lui est passé sous le nez. C’est le cran au-dessus, peut-être, mais ce qui se passe aujourd’hui m’inquiète diablement quand même.

Parce que cela illustre, entre autres choses, une terrible réalité: les Libanais sont en train de donner la preuve que oui, soit disant (j’insiste sur ce soit disant) laissés à eux-mêmes, ils sombrent dans la folie collective. Cela s’est vu ce vendredi soir, entre autres, tout comme au niveau politique et civique.

Du coup, il ne faut pas s’étonner – et cela fait peine à entendre – que certains (qui ne peuvent pas partir comme tant d’autres) en viennent à penser qu’«au moins, quand les Syriens étaient là, la vie était plus calme». Oui, tout ce que ce pays arrive à faire aujourd’hui, c’est donner raison à Bachar qui prédisait qu’en l’absence de sa poigne de fer, le Liban retomberait dans les limbes. D’ici à accepter le retour de notre «pays sœur», il n’y a qu’un pas que je me refuse à franchir mais que d’autres Libanais lambda envisagent en ultime recours, écoeurés par un Liban qui va à vau l’eau avec une belle énergie.

C’est le comble, et c’est bigrement triste…

vendredi, 29 février 2008

Alien vs Predator, requiem à Beyrouth

Je viens de voir un sommet de la bouffonnerie cinématographique, mais qui, au 17e niveau de lecture, prend un sens tout particulier: il retrace les dernières années au Liban.
Ce film, c’est Alien vs Predator Requiem (qui enterre pour de bon ces deux belles franchises, mais mon Dieu, qu’ont-ils fait d’Alien!!!).

46b5feab99a22633d2354ba76f625580.jpgDans AVPR (le nom de code marketing du «film»), deux forces du mal [différents éléments de l’Orient et de l’Occident, selon les époques] s’affrontent dans une bourgade paumée dont personne n’a rien à faire [le Liban], aux Etats-Unis (forcément, quand un ovni s’écrase sur Terre, c’est chez eux). Bref, la population de ladite bourgade [les Libanais] subit l’affrontement des «forces du mal», tout en se crêpant le chignon, soit pour une blondasse allumeuse [les caisses de l’Etat], soit pour comprendre pourquoi il n’y a plus de courant en ville [tout pareil]. Et cette population prend les armes [tout pareil] et finit par se diviser entre ceux qui vont squatter le centre-ville [tout pareil, je n’invente rien!] et ceux qui espèrent trouver refuge à l’hôpital [le 14 Mars à Ryad, Washington, etc.]. Alors que le bon peuple se fait trucider allègrement [tout pareil], les deux méchants font semblant de s’en mettre plein la tronche directement [Israël et la Syrie, l’Iran et les Etats-Unis, etc.], tout en cassant tout autour d’eux [le Liban]. Au bout d’un combat auquel le spectateur ne comprend rien tant la mise en scène est foireuse [comme les Libanais devant leur téléviseur chaque soir à l’heure du JT], le gentil-méchant Predator transperce le crâne du méchant-méchant Predalien (croisement improbable des deux méchants), tout en se faisant lui-même empaler le dos par la fourbe queue dudit Alien à dreadlocks (warf warf warf – cf. la photo ci-dessus). Du coup, ce combat des sous-chefs ne se termine pas par la fameuse formule «ni vainqueur ni vaincu», mais par «vaincu et vaincu» [comme au Liban]. Pendant que les deux gars en costume de latex poussent leur dernier soupir, tout s’écroule autour d’eux: les personnages du film fuient leur bourgade [comme les Libanais qui trouvent refuge à l’étranger].

La seule question restant en suspend tient à la scène finale du film (attention spoiler, mais comme personne ne doit dépenser ses euros, ses dollars ou ses zlotis pour ça, c’est pas grave!): des chasseurs-bombardiers de l'US Air Force lourdent un gros suppositoire à l’uranium enrichi. La bourgade américaine est pulvérisée par un champignon atomique.
Bon, on va espérer que la comparaison entre AVPR et le Liban s’arrête à la fin du paragraphe précédent. Mais l'arrivée, bien réelle cette fois, de l'USS Cole dans la région, fait planer l'ombre d'une inquiétude supplémentaire [le navire de guerre – qui avait fait l'objet d'un zodiac-suicide dans le Golfe d'Aden en 2000 – remplacera-t-il le bombardier?].

dimanche, 24 février 2008

Retour à l'ordre moral?

90caa8774c2d7990413990b7ad37b3b7.jpgLa nouvelle n’a pas fait les gros titres des quotidiens ni des journaux télé. Et pourtant, les ministres arabes de l’Information viennent de pondre un document qui sent bon le retour de manivelle, le retour à la moralité bien-pensante et religieuse. Le 12 février dernier, un document d’entente – intitulé «Suggested guidelines and principles for organizing satellite TV in the Arab world» et rédigé principalement par l’Arabie saoudite et l’Egypte – a été avalisé par les ministres arabes. Officiellement, les idées présentées sont là pour réguler un peu ce qui arrive sur le petit écran des téléspectateurs arabes (dont nous faisons partie). Concrètement, il s’agit de censure et d’une réduction de liberté flagrante sur le seul espace encore «libertaire» (je mets bien des guillemets) qui s’offre aux Arabes.

Les « limites» sont les suivantes:

  • Aucune attaque envers des leaders religieux ne sera tolérée
  • Aucune image incitant à la violence ne sera tolérée
  • Aucune image altérant l’unité nationale, l’ordre public, moral, familial et religieux ne sera tolérée

Le Liban, comme tous les autres pays arabes, était représenté par son ministre de l’Information, Ghazi Aridi. Il était contre, mais a voté quand même pour (pourquoi?). Seul le Qatar s’est abstenu. Mais qui sera exactement soumis à cette censure? Uniquement les chaînes arabes? Les chaînes occidentales diffusant sur la région aussi? Est-ce la disparition de la diffusion de Groland? Pour l’instant, la seule chose quasi sûre, c’est que les chaînes contrevenantes devront payer de lourdes amendes (à qui exactement?), et dans le pire des cas verront leur licence de diffusion retirée (par qui précisément?).

Cette nouvelle charte arabe des bonnes mœurs télévisuelles a été vivement condamnée par des organisations étrangères comme Reporters sans frontières ou Article 19, et évidemment par des chaînes arabes comme Al-Jazeera. Il semblerait en tout cas qu’avec un tel processus, les Etats arabes aient envie de reprendre le contrôle de l’information dans la région, pour rétablir en partie leur propagande étatique diluée depuis l’avènement du satellite.

Dans le cas du Liban, la mise en place de cette charte est un vrai point d’interrogation. Aridi a spécifié que le Parlement libanais devrait donner son accord pour la mise en place d’un dispositif aux contours encore flous. Et qui dit Parlement, dit députés en mesure de voter. La constitution de la prochaine Assemblée revêt donc une importance capitale pour éviter un retour au Moyen-Age de l’information. Pour faire bref, si des députés réactionnaires prennent le contrôle du Parlement, il faudra vraiment faire attention à ce que l’on dit.

Et y aura-t-il une prochaine étape? Internet par exemple?

jeudi, 21 février 2008

Hezbtoire-géo

a8235e2340e9a72670629197d206229d.jpgDepuis hier au Liban, de nouvelles affiches ont commencé à fleurir. Enfin, pas partout au Liban. Dans la banlieue sud, et plus particulièrement sur ce qu’on appelle encore la «nouvelle route» de l’aéroport. Sur fond jaune sépia, un portrait stylisé à l’encre de chine: celui d’Imad Moughnieh. Sur ce long ruban d’asphalte qui coupe la banlieue sud en deux, tous les 200m, ces panneaux rappellent qui contrôle réellement la géographie des lieux. Dans ce territoire exigu, la route de l’aéroport revêt un caractère stratégique majeur. Et ces panneaux gris qui bordent cet axe font partie du giron du Hezbollah depuis plusieurs années. Déjà fin août 2006, ces mêmes supports avaient accueilli les portraits de Nasrallah célébrant sa «victoire divine». Aujourd’hui, c’est le visage du nouveau «martyr» du parti qui se propose aux voyageurs arrivant ou quittant le Liban. Cela peut peut-être paraître superficiel ou anecdotique dans le contexte actuel, mais le premier contact qu’un étranger a du Liban est un hymne à la mémoire d’un tueur. Le syndicat du tourisme libanais – s’il existe encore – devrait peut-être se bouger les fesses.

[...] 

La semaine dernière, je travaillais sur un sujet concernant la tension sunnites-chiites au Liban. J’ai alors interviewé, entre autres, Antoine Messarra, un politologue-historien, professeur à l’Université libanaise et spécialiste de la «paix civile». Il me disait, dans le texte: «Dans l’histoire du pays, chaque grande minorité – maronite, sunnite puis aujourd’hui chiite – a tenté des expériences et dominé la vie politique. La tension actuelle entre sunnites et chiites relève de la psychologie historique: les sunnites ont toujours été intégrés dans les villes et dans la gestion de la chose publique, même sous les Ottomans, alors que les chiites ont toujours été considérés comme des citoyens de deuxième catégorie et en ont nourri une vive rancœur. (…). Sunnites comme chiites ont des points communs, comme le clientélisme politique. Mais il existe aussi de grandes différences. Les chiites possèdent un levier d’intimidation essentiel avec les armes du Hezbollah. Par ailleurs, l’occupation du centre-ville de Beyrouth depuis décembre 2006 – qui n’est pas un simple sit-in mais une occupation pure et simple – démontre aussi leur volonté de maîtriser la géographie du pays. C’est valable à Beyrouth comme dans le reste du Liban, mais c’est un sujet que tout le monde évite.»

L’année passée, l’un des sujets récurrents sur le Hezbollah évoquait l’achat de terrains par le parti, un peu partout dans le pays, afin de donner une continuité géographique à certaines zones d’influence. Alors que des voix de plus en plus nombreuses parlent tout haut de partition du pays – nous y reviendrons bientôt ici-même –, ce marquage du territoire (une habitude pour toutes les composantes libanaises) n’est à mon sens que la partie visible de l’iceberg. Et avec les beaux jours qui semblent revenir (cf. le ciel bleu sur cette photo prise ce matin), cet iceberg risque bien de fondre, emportant avec lui ce qui reste de cohésion dans ce pays. A l’heure où le Kosovo fait sécession, où certains cadres de l’Autorité palestinienne se demandent s’ils ne devraient pas eux aussi déclarer leur «indépendance» et s’affranchir enfin de la mauvaise volonté israélienne, le fragile équilibre libanais ressemble de plus en plus à un château de cartes.

[...] 

Sur ce, attendons de voir la teneur du sommet communautaire islamique d'aujourd'hui, et surtout celle du prochain discours du sayyed, demain soir, à l'occasion de l'anniversaire de la mort d'Abbas Moussawi, son prédécesseur à la tête du parti. Suite aux dernières déclarations éthologiques du Perse, il va probablement faire monter les enchères.

jeudi, 14 février 2008

Anglophones farsi, francophones farlà !

drapeau_libanais.jpgLa météo a tenu toutes ses promesses aujourd’hui. Beyrouth a croulé sous les trombes d’eau, ce qui n’a pourtant pas empêché les manifestants d’affluer, les uns place des Martyrs pour la commémoration du 3e anniversaire de l’assassinat de saint Rafic, les autres à Dahiyé pour celle de l’assassinat d’Imad Moughnieh, «un homme extraordinaire» comme l’a qualifié un responsable du Hezbollah. D'un côté comme de l'autre, les manifestants ont répondu au mot d'ordre de leurs formations politiques. Rien de bien neuf de ce côté-là.

62ff9bd2a87325d94ae0fc6723c9cb59.jpgNous revenons donc de la première manifestation, trempés jusqu’aux os. Ça me fait toujours sourire de voir des jeunes – filles et garçons – du PSP et des FL danser la rumba ensemble. Signe que l’entente est possible malgré le fardeau de l’Histoire. L'un des jeunes joumblattistes, enroulé dans son drapeau rouge et bleu (ci-contre en photo), portait un badge en faveur de l'unité de l'armée. Je lui demande en arabe si je peux le prendre en photo et lui me répond en anglais. Je rebondis en anglais (j'y suis plus à l'aise), et il me sourit, tout étonné que je parle aussi cette langue (les Français ont cette affreuse réputation d'être des cancres en langues étrangères). Au moins, nous avons pu nous comprendre.

Place des Martyrs ce matin donc, beaucoup sont venus en famille, avec leurs gamins. Les vendeurs de kaaké et de kneffé ont fait des affaires. Et puis vers 13 heures, tout le monde a commencé à déguerpir. On s’est pris des seaux d’eau, on a pataugé dans la gadoue…

Plus ou moins au même moment, à l’autre bout de la ville, le Hezbollah démarrait son propre rassemblement, pour son nouveau «martyr». Les jeunes hezbollahis y défilant en rang et en tenues paramilitaires. Ceux qui s’y recueillaient ont aussi eu droit à des discours: sur écran géant pour Hassan Nasrallah qui a promis que le «combat contre Israël continuerait jusqu’à ce que la victoire soit totale», et en chair et en os pour Manouhcher Mottaki, le ministre iranien des Affaires étrangères spécialement venu pour l’occasion. Un discours en farsi. Vous me direz, quand Kouchner vient au Liban, il ne parle pas arabe non plus, mais il ne s'adresse pas une foule... Ou bien y aurait-il beaucoup de gens qui comprennent cette langue au Liban? Si c'est le cas, peut-être faudrait-il que Nathalie et moi nous y mettions!

Maintenant, on va voir ce que les prochains jours nous réservent. Déjà cet après-midi (comme hier soir), on a pu entendre des rafales de fusils automatiques. Personnellement, je préfère l'arabe, le français, l'anglais ou même le farsi au langage des armes.

mercredi, 06 février 2008

Haro sur l’armée

Nous n’avons pas de sympathies particulières pour l’armée en général (jeu de mot accidentel) et pour Sleimane en particulier, comme les habitués de ces pages doivent déjà le savoir. Pourtant, depuis ce triste dimanche d’émeutes, je bouillonne intérieurement face à ce qui ressemble de plus en plus à une entreprise de sape organisée et qui nourrit en moi de profondes inquiétudes.
Car il est une chose qu’il faut reconnaître et saluer: la grande Muette fait depuis quelques temps figure de rempart face à un trop possible chaos généralisé. Son implosion dans les années 70 avait accéléré et aggravé la guerre civile, ses membres – et son matériel – s’éparpillant entre milices et groupuscules divers. Aussi est-il indispensable que pareille catastrophe ne se reproduise pas aujourd’hui.

L’armée est, à plus d’un titre, investie de cette mission fondamentale qu’est la sauvegarde de l’ordre public. D’abord parce qu’elle demeure le seul «espace» où, dans une certaine mesure, le soldat chiite est à la même enseigne que le sunnite, le druze que le maronite, etc. L’uniforme a ceci qu’il uniformise, et en la matière, c’est plutôt une bonne chose. S’y côtoient quotidiennement, et dans les mêmes conditions de vie, des populations qui partout ailleurs ou presque, s’excluent mutuellement.
Ensuite parce qu’elle est désormais la seule institution nationale qui fonctionne, alors que gouvernement, parlement, présidence et ministères sont paralysés ou presque.

Pour cette même raison, elle est malheureusement devenue le dernier symbole du Liban en tant qu’Etat, la dernière trace opérationnelle d’un pays à la dérive, qui n’a plus de réelle existence institutionnelle par ailleurs.

Toujours dans le même ordre d’idée, l’armée doit se protéger car le citoyen libanais lambda n’a plus d’autre institution en laquelle placer sa confiance et surtout sa fierté. A mon sens, l’opération Nahr el Bared n’a pas été la victoire éclatante qu’on nous a présentée. Pas avec tant de morts, de destructions et de temps. Mais c’est une victoire quand même, et qui a eu le mérite de redorer le blason d’une troupe qui en avait bien besoin. Auprès des Libanais, mais aussi de l’étranger. L’essentiel, c’est que la population s’est identifiée à cette armée, s’est rassemblée autour d’elle et y a trouvé une source de fierté nationale bien trop rare par les temps qui courent.

Enfin, et c’est le plus important bien que cela ait été dit et redit, parce que son commandant a su préserver une forme de neutralité vis-à-vis des tiraillements (ô doux euphémisme) politiques.

Il y a donc quelque chose de foncièrement choquant à voir cette fameuse armée faire l’objet d’ultimatums, de chantage et d’accusations diverses et variées.

L’opposition lui reproche sa gestion des émeutes du «dimanche noir», lui fait porter la responsabilité du «martyr» (terme galvaudé s’il en est) des manifestants. Les uns exigent une enquête dans les plus brefs délais, les autres estiment que ladite enquête est insuffisante. Un parti surarmé comme le Hezbollah – qui s’est arrogé la décision de guerre, qui menace depuis des mois de recourir à la rue tout en faisant étalage de sa parfaite maîtrise de cette terrible rue (maîtrise dont la preuve n’a pas été faite en ce dimanche de triste mémoire, alors que les émeutes se produisaient pourtant sur son turf) – pose ses conditions et menace la dernière institution publique qui tienne encore debout. Cherchez l’erreur, quand même… L’illégitimité demande des comptes à la légitimité (rien à voir avec un gouvernement illégitime dans ce cas), avec une impudence hallucinante. On aurait aimé constater pareille diligence en d’autres occasions tout aussi violentes.

Et puis, évidemment, les manifestants étaient pacifiques, doux comme des agneaux, bien intentionnés, les malheureux.
Bon, on comprend la portée politique de l’affaire; quiconque aurait voulu couper l’herbe présidentielle sous les pieds de Sleimane ne s’y serait pas pris autrement. La candidature de l’autre Michel semble désormais cuite, voire carbonisée…

Mais ce qui me fait bondir, ce sont les déclarations du député Hajj Hassan qui vont bien au-delà de la politique en évoquant ouvertement l’initiative de gradés obéissant à des autorités autres que militaires, comprenez le 14 Mars, Israël, les Etats-Unis, le roi du Pongui-Pongui, les extra-terrestres… Cela peut être possible, l’histoire libanaise a déjà prouvé que l’appartenance au corps militaire ne protégeait pas des tentations de ce genre, voire plus si affinités. Mais le choix du moment, la manière et l’origine de ces propos en font un mouvement politique grave. Certes, le député professe respect et amitié pour l’armée (à laquelle le Hezb avait toutefois défini des «lignes rouges» lors de Nahr el-Bared, un précédent révélateur), mais dans la foulée, il lui adresse une magistrale insulte en remettant en question sa cohésion, sa hiérarchie et l’autorité de son commandement.

Pareil discours est dangereux, sciemment ou non, ce n’est même pas le problème: il peut ébranler la fragile confiance populaire dont je parlais plus tôt en nourrissant les suspicions; il sous-entend que l’armée est incompétente, incapable de gérer ses propres troupes (alors, le dossier de la sécurité nationale, n’en parlons pas); il implique qu’au Liban, il ne reste plus rien qui n’ait été divisé, brisé, scindé entre ces deux camps qui s’appliquent consciencieusement à saucissonner le pays dans les têtes si ce n’est dans les faits. Plus de référent, le dernière repère national s’est ainsi évaporé. Réglons cela dans la rue, alors.
Parce que, et c’est pour moi le plus grave, ces militaires arrêtés sont d’ores et déjà des boucs émissaires (ben oui, quoi, franchement, ils auraient dû tendre l’autre joue), mais ils feront aussi figure d’exemple. Aux prochaines émeutes, l’armée osera-t-elle faire preuve de force, voire utiliser ses arnes si cela s’avèrait nécessaire? Cette «leçon», les militaires ne seront pas les seuls à l’avoir retenue. Les civils aussi, ceux d’Aïn el-Remmaneh par exemple, qui, s’ils croient ne plus pouvoir compter sur l’armée pour jouer les tampons en cas de besoin, décideront de se protéger eux-mêmes. A tort ou à raison. Si l’armée est émasculée, les civils de l’autre bord ne resteront pas les bras croisés.

Vous connaissez une meilleure recette pour une guerre civile, vous?

dimanche, 03 février 2008

Crise de banlieue

banlieues.jpgPaul Moreira, cela vous dit quelque chose? Il s’agit d’un grand reporter français qui a œuvré un bon moment sur Canal + en tant que rédacteur en chef de l’émission 90 minutes (excellente, paix à son âme), mais qui travaille désormais en indépendant, parcourant le vaste monde dans des conditions souvent difficiles, et c’est un euphémisme. Un journaliste, quoi, de ceux qui nous donnaient envie de choisir ce beau métier quand on était petit…

Bref, Moreira a des principes, qu’il défend vigoureusement: la tolérance de l’Autre, des autres, la lutte contre le racisme, contre les extrémismes, le rejet de l’information cadrée, etc. L’un de ses derniers billets, traite d’immigration, de métissage. Des questions qui, vous le savez tous, sont au cœur de problématiques sociales, ou plutôt socio-économiques, en France. Cela lui a valu une attaque en règle – souvent violente – d’individus autoproclamés «identitaires». Autrement dit, défendant leur conception de la nation française blanche, pure et compagnie.

Forcément, libano-centrée que je suis, je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec le Liban. Parallèle dans le sens où les mêmes causes ont les mêmes effets, dans une certaine mesure. Entendons-nous: je ne pense pas à l’immigration au Liban, mais à la rupture, et aux graves conséquences qu’elle engendre, entre les habitants d’un même pays, voire d’une même ville, sur des lignes de fracture géographiques.

Ces banlieues françaises, autrefois dortoirs pour des populations ouvrières immigrées, se sont trop souvent transformées en ghettos où les replis communautaires sont devenus une réponse à ce qui est perçu (à tort ou à raison, je ne vis plus en France depuis longtemps pour en juger) comme une exclusion socio-économique. Des ghettos où la religion fait un retour en force, où la violence, éventuellement armée, est un recours acceptable. Des lieux hors loi dans lesquels les forces de l’ordre et les autres Français n’osent parfois plus mettre les pieds. Certaines banlieues, pas toutes, évidemment, mais suffisamment pour que cela fasse peur et pour que les «identitaires» trouvent de plus en plus d’oreilles sympathiques.

Nous avons nous aussi, dans ce si petit Liban, une banlieue où les forces de l’ordre et les représentants officiels en général (je pense aux percepteurs de l’EDL, par exemple) n’osent pas trop mettre les pieds. Une banlieue perçue comme un ghetto par d’autres habitants de Beyrouth et dans laquelle une relative pauvreté (Dahiyé ne loge pas que des mendiants) côtoie le religieux. Toute une jeunesse y grandit, loin de l’autre Beyrouth, celui des boîtes de nuit, des enseignes occidentales et de l’ostentation permanente. Il était d’ailleurs étonnant, et révélateur, de constater à quel point, lorsque les tentes ont été érigées au centre-ville, les ados qui s’y balaient en scooter déglingué donnaient l’impression de prendre possession d’un lieu qui les narguait auparavant. A mon sens, il y avait un peu de vrai dans cela. Les limites de Solidere sont visibles à l’œil nu, il suffit de traverser une rue pour avoir l’impression que l’objectif a été de bâtir une vitrine sans considération pour le reste de la ville. Et a fortiori pour cette fameuse banlieue. Mais le problème va au-delà de Solidere.

Le Hezbollah a eu cette intelligence de pallier l’absence inexcusable de l’Etat qui, depuis des décennies, a négligé toute une communauté dans sa frange populaire et a ainsi nourri les ferments de la rancœur et de l’exclusion. Le religieux s'est ainsi greffé sur une problématique sociale, comme le prouve cette minorité chiite parfaitement intégrée, non politiquement mais bel et bien socialement au reste de Beyrouth.

La banlieue sud fait donc peur, évidemment pour le spectre de la puissance d'un Hezbollah qui cultive le mystère autour de ses véritables intentions; mais aussi parce qu'elle  symbolise l'inconnu, l'autre, le différent. Il suffit pour cela de constater combien les émeutes de dimanche dernier ont engendré de colère et d’inquiétudes. On ne peutu que penser au fameux "Quand la banlieue descendra sur la ville". Il suffit aussi d’écouter les débats autour de la libanité des uns et des autres. Certains accusent les partisans du Hezbollah d’être plus «persans» (comprendre iraniens) que libanais; d’autres considèrent qu’être Libanais, ce n’est pas être Arabe; d’autres encore revendiquent des racines phéniciennes. Du côté de l’opposition, on accuse parfois les partisans du 14 mars d’être «wahabites» (comprendre saoudiens) et on assure défendre le véritable Liban, celui de l’«achraf el-nas» cher à Nasrallah.
Chacun se dit plus Libanais que son voisin, tout en faisant passer des critères autres en priorité: la religion, bien sûr, mais aussi le quartier, le village, le clan, le parti. Le plus terrible, c'est que chacun se veut Libanais et ce devrait être le plus important, mais ce n’est pas le cas. Car la ligne de fracture demeure, entretenue de part et d’autre: certaines administrations tenues n’auront que des employés d’une même confession (je pense à Amal entre autres); inversement, certaines entreprises tenues par des chrétiens vireront une employée après avoir découvert qu’elle était chiite… En France, on appellerait cela de la discrimination.

Et la banlieue sud continue de fonctionner en circuit fermé ou presque, parce que l’Etat n’a pas su suffisamment tôt se préoccuper de ses habitants et que maintenant, il est trop tard, personne n’y a plus confiance en lui et le Hezbollah l'a prise en main. Là où, en France, certaines associations travaillent à briser les barrières, la société civile reste muette, à de rares exceptions près, et c’est l’incompréhension et l’antagonisme qui s’installent au Liban. Ou bien étaient-il déjà prégnants depuis longtemps, et s'expriment aujourd'hui ouvertement, comme les "identitaires" français, trouvant un terreau fertile dans une ambiance de pré-guerre (un argument récurrent chez eux, mais aussi chez nous).

Evidemment, la crise actuelle va au-delà de la question banlieue/ghetto, mais dimanche dernier a montré combien elle se cristallisait autour de Dahiyé et des zones délaissées par l’Etat au fil des ans. Le Liban ne se portera mieux que lorsque des partis quels qu’ils soient ne s’arrogeront plus le droit de tenir des quartiers entiers, que cet Etat prendra enfin soin de tous ses fils, sans distinction, et surtout que ses fils eux-mêmes se penseront Libanais avant tout. Mais cela est impossible tant que règnera cette peur et ce rejet de l'autre que l'on ne comprend pas, deux sentiments destructeurs que les politiciens entretiennent et accentuent plus que jamais.

Le salut viendra-t-il donc de la société civile, de trop rares associations comme le Mouvement social qui luttent pour aider les couples mixtes, pour l'éducation, pour le dialogue, et pour ainsi créer des ponts au-dessus de nos murs invisibles?

dimanche, 27 janvier 2008

Ça crame à Beyrouth

50ff14452dca82a64df0243312e3ff87.jpgJe reviens de Chiyah, en banlieue sud. L’air empeste le caoutchouc brûlé, l’ambiance est plus qu’électrique. A l’entrée du quartier, en venant de Tayouneh, je suis tombé sur un barrage de jeunes, avec pneus brûlés et tout le tintouin du bon émeutier en herbe (les mecs ont rarement plus de 20 ans). J’ai freiné à 20m. Une grosse BMW grise s’est avancée, un gars lui a défoncé la lunette arrière… Sur le moment, je me suis dit: «Mais qu'est-ce que je fous là?»

Tous les accès routiers de Chiyah sont bloqués. J’ai donc ensuite pris l’avenue Hadi Hassan Nasrallah (le fils de son père). Sur un carrefour, en pleine chaussée, deux hommes avaient installé des chaises et une table, pour bien marquer leur territoire. Tout autour de Chiyah, l’armée a déployé d’importants renforts de troupes. Il y a déjà eu 4 morts ce soir, un chez Amal, trois chez le Hezb.

[…]

Peu avant 20 heures, un tir de RPG a défoncé la façade d’une agence de la Banque Libano-Française à Mar Mikhaël. Info pour ceux qui se sont peut-être demandé quelle était la provenance de l’explosion entendue à ce moment-là…

[…]

En repartant de Chiyah en feu, je suis passé par Aïn el-Remmaneh et Furn el-Chebbak. Là, j’ai croisé un attroupement de civils (c’est un quartier chrétien). Ceux-là m’ont dit former une sorte de «comité citoyen» (ça a tout de la mini milice de quartier!), au cas où les émeutes pour l’instant circonscrites dans Chiyah venaient à déborder chez eux. Ça devait faire 500m à vol d’oiseau. Et aux dernières nouvelles, les affrontements sont en train de se déplacer. Ça s'annonce chaud cette nuit.

[…]

Je viens de recevoir ce SMS sur mon portable, signé «Consulat de France»: «En raison des manifestations de ce jour, il est fortement déconseillé de circuler dans Beyrouth et notamment d’utiliser les routes d’accès à l’aéroport».

[…]

Un autre détail, assez hallucinant. En zappant sur les chaînes de télé libanaises ce soir, nous avons fait ce constat: la Future, la LBC, et la New TV passaient des images des émeutes en direct. La NBN, Manar et O TV passaient autre chose. Faut comprendre quoi? Que ceux qui allument les mèches ne veulent pas parler des événements?

[...]

Voici un extrait vidéo de la LBC (proche des Forces libanaises), retraçant la journée de dimanche à Chiyah. Le commentateur speede un peu, le son n'est pas fameux, mais bon, ça donne une idée...

vendredi, 25 janvier 2008

Des étincelles et 4 morts à Chevrolet

attentat_FSI.jpgComme une grosse tripotée des journaleux installés à Beyrouth, j'ai passé ma matinée sur le lieu du nouvel attentat. L'odeur qui régnait là-bas m'a fait penser à celle des étincelles quand on cisaille à chaud du métal. A Beyrouth, 10 jours après l'explosion visant la voiture de l'ambassade US, et 6 semaines après celle de Baabda contre le général el-Hajj, les scènes se suivent et se ressemblent. Voitures carbonisées, secouristes de la Croix-Rouge les larmes aux yeux à force de travailler sur ce genre d'événement, synonyme de pays qui part en lambeaux. En écartant les guéguerres politiciennes interlibanaises, il faudrait vraiment se pencher sur les responsabilités extérieures. Je n'arrive pas à croire que des Libanais puissent faire subir ça à leurs compatriotes. Sur ces quelques lignes, je m'en vais faire mon travail. Comme je le disais à la responsable de 20 Minutes il y a une vingtaine de minutes (justement), j'en ai marre d'écrire tout le temps la même chose sur les mêmes sujets. Marre, marre, marre.

[...]

Lu dans une dépêche d'agence: «Eïd (le capitaine des FSI visé par l'attentat) jouait un rôle dans tous les dossiers liés aux attentats terroristes", a souligné Achraf Rifi, chef de la police, s'adressant à la presse sur les lieux de l'explosion.»

Qui? Qui? Qui? Qui? Je ne veux pas croire qu'en 3 ans et demi d'attentats, il n'y a pas le début d'un soupçon d'indices ou de preuves concernant les commanditaires...

[...]

Perché sur un monticule de parpaings en train de scruter la scène, je sens quelqu'un à côté de moi. L'homme – étranger à première vue – me demande en anglais: «Combien y a-t-il de victimes?» On discute, il me dit être un journaliste hollandais, et lache un peu désabusé: «Ça commence à être lassant. Les attentats, ce n'est plus vendeur...» Triste réalité de notre métier.

mardi, 22 janvier 2008

Coup de pied au cul(te de la personnalité)

Ça doit être un phénomène propre aux pays du Tiers Monde. Au Liban, les portraits de figures politico-féodales et autres martyrs font partie du paysage urbain. Il y a les morts bien sûr, de Béchir Gemayel à l’imam Moussa Sadr en passant par cette bonne vieille trogne d’Elie Hobeika (dans son cas, la résurgence est saisonnière puisque l’on «fête» en ce moment le 6e anniversaire de son dégommage). Et il y a les vivants aussi. L’emplacement géographique de ces portraits délimite d’ailleurs bien les territoires: Hassan Nasrallah est champion toutes catégories du culte de la personnalité (que l’on soit à Dahiyé, Baalbeck ou Tyr), suivi d’un peloton constitué de Michel Aoun (champion du monde à Baabda-Aley), Samir Geagea (mister Univers à Nasra ou Bcharré), et Rafic Hariri (tycoon-martyr à Qoreytem et Saïda). Le pauvre Nabih Berry est un cas un peu particulier, lui qui pose si bien devant les objectifs, puisqu’il doit se trouver quelques mètres carrés au soleil là où Nasrallah daigne lui accorder un peu d’espace. Et puis il y en a un autre, un peu à part: c’est le président de la République.

En 1998, au moment de son arrivée à la tête de «l’Etat», Emile Lahoud avait annoncé haut et fort la couleur: pas de culte de la personnalité pour lui. Ô grand jamais! Son portrait officiel n’ornerait que les bureaux des administrations. Résultat: pendant des années, nous avons eu droit à son sympathique faciès à chaque coin de rue, en uniforme avec l’air sérieux, ou en costard blanc-beurk avec sourire Ultrabrite et bronzage ATCL. Il était partout. Mention spéciale à deux affiches: la première, gigantesque, plantée à Adonis en 2004 avec comme slogan «L’homme de la décision» (warf warf), la seconde à la sortie de Tripoli, le plaçant tel Dieu le père bien entouré de Bachar et de son cher papa, feu Hafez (tiens, ça sonne étrangement «feu Hafez»…). Il s’était certainement laissé griser par l’ivresse du pouvoir (qu’il n’avait pas). Cela fait maintenant deux mois qu’il est au placard, que le Liban est donc sans président. Les portraits de Mimile 1er ont disparu des murs de Beyrouth et d’ailleurs. Les fonctionnaires libanais ont l’air un peu désorientés face à ce cadre photo désespérément vide mais toujours planté au mur. En revanche, dans les rues, cela a fait un peu de pollution visuelle en moins.

827933ad4e54fe34c958d4a4aac88453.jpgMais au Liban, il ne faut pas se réjouir trop vite! Depuis quelques temps, tout ce qui ressemble à un pan plus ou moins vertical voit fleurir de nouvelles affiches. Et voilà! Monsieur S. n’est pas encore président que son portrait s’étale déjà un peu partout. En version sérieuse exclusivement, avec son regard profond tourné vers l'horizon, sa casquette militaire vissée sur le crâne et le logo d’une armée qu’il n’a pas encore quittée. Et ça me tape sur les nerfs.

Notre chère république a, sans le vouloir (?), institué une 18e confession: la congrégation de la sainte armée libanaise. Je reconnais plus que volontiers le mérite de cette institution qui constitue aujourd’hui le dernier rempart face à un possible chaos civil. Mais de là à accepter l’idée que Sleimane représente désormais la seule et unique solution politique pour le pays, il y a un pas que je me refuse à franchir. Le matraquage visuel qui nous est aujourd’hui imposé traduit une telle instrumentalisation de l’image de l’armée qu’en fin de compte, cette nouvelle pollution visuelle suscite en moi un rejet épidermique de ces hommes que l’on célèbre systématiquement comme les nouveaux messies, à grands coups d’affiches, de banderoles, de posters…

Toutes les huiles du pays (qui aiment tant voir leurs bobines placardées) nous ont donc présenté (à tour de rôle mais jamais simultanément, ce serait trop simple) ce candidat virtuel qui n'a jamais officiellement fait acte de candidature, comme la panacée à tous les maux du pays. Comme si son omniprésence sur nos murs suffisait à s’abstenir de mettre sur pied un programme politique, économique et social, et dispensait le peuple de réfléchir plus loin (y compris à une alternative). Cette «stratégie» est d’ailleurs valable pour tous, de quelque bord que soit l’objet de ce culte de papier. Et c’est toujours la même question qui revient: où est la démocratie dans tout cela? Oui, oui, on sait, la démocratie consensuelle à la libanaise suit ses propres règles, et on n’est pas à une aberration près.

Bref, l’essentiel est sans doute ailleurs: mandat après mandat, l’ego de nos Abraracourcix locaux est flatté tous les 100m sur la voie publique. Vous me direz, cela fait bien longtemps que celle-ci n’appartient plus au public mais aux afficheurs. Mais ceci est une autre histoire.

 
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