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vendredi, 04 janvier 2008

Trompe la mort

4d0f1792110da7d4f09213845e267510.jpgOn en rigole souvent quand on parle du Liban aux étrangers. La conduite au Liban – genre «jeu vidéo» – a des côtés folkloriques, c’est vrai. Mais c’est aussi une catastrophe nationale dans ce beau pays.

Les raisons en sont multiples. Encore une fois, cela est souvent sujet à plaisanterie. Par exemple, il y a quelques années, la police locale a reçu des radars et un stock de ballons pour faire souffler les automobilistes. La mesure a été annoncée, puis est entrée en vigueur. Au bout de deux semaines, il n’y avait plus rien. Seule celle concernant la ceinture à l’avant est plus ou moins respectée – surtout moins que plus (y compris par moi).

Ce matin, j’ai lu une grosse brève dans L’Orient, relatant un début d’année morbide sur les routes libanaises. Trois accidents mortels, près de Batroun, de Tyr et de Marjayoun ont déjà fait des dégâts. Quelques jours plus tôt, la YASA venait d’annoncer que l’année 2007 avait battu des records de mortalité sur la route.

La veille de Noël, j’ai moi-même failli renverser un motard qui arrivait à contre sens sur une intersection, en plein Beyrouth. Le gars a volontairement fait déraper sa roue avant pour ne pas percuter ma voiture. Je suis descendu de voiture, le motard n’avait rien. Heureusement. J’étais avec l’une de mes filles, qui m’a demandé ce qui se passait, très inquiète.

Parlons-en des enfants. Quand je suis piéton avec elles, ma hantise est de voir débouler un abruti-roi-de-la-route. J’en prends une dans les bras, l’autre est empoignée de force pour traverser les boulevards. Cela m’arrive de balancer des coups de pieds dans des voitures voulant forcer le passage d’un piéton accompagné de deux enfants… Un réflexe tout ce qu’il y a de plus humain je crois.

Alors, d’où vient le problème? De ce permis de conduire absolument inepte décerné au Liban contre monnaie sonnante et trébuchante? De l’état des routes, surtout pendant les pluies diluviennes (un proverbe existe ici: «Au Liban, on évite pas les trous, on les choisit»)? Des économies de bout de chandelle faites sur la qualité de l’asphalte utilisée? De l’ignorance totale et du non respect du code de la route (y compris par moi sur certains feux rouges que tout le monde grille)? Je ne sais pas, ça doit être un ensemble. Mais je crois qu’il y a là un chantier colossal pour les pouvoirs publics.

Vous voulez vous faire une idée de ce que conduire dans notre belle région veut dire? Regardez donc les trois vidéos qui suivent. Vous remarquerez sur ces images qu'il y a quand même quelques automobilistes qui mettent leur clignotant. Le problème, pour certains, c'est qu'ils le mettent pour indiquer aux autres de quel côté ils peuvent être dépassés (véridique)...



mardi, 01 janvier 2008

Perfect day

Je ne sais pas pour vous, mais le dernier jour de 2007 et le premier de 2008 ont apporté quelques satisfactions. Hier 31 décembre, nous avons passé un réveillon simple et sympa, et plus tôt dans la journée, j'ai fait un crochet par la Sûreté générale pour récupérer ce petit rectangle bleu clair plastifié qui me sert de sésame annuel pour habiter dans ce pays. Il m’a donc fallu attendre le dernier jour de l’année pour sortir de mon tunnel personnel. Pendant ce temps, Nat recevait elle aussi ses étrennes: un acquittement dans un procès pour diffamation qu'elle traînait depuis plus de deux ans (rapport à un article sur la corruption qui n'avait pas plu à tout le monde). Deux signes que cette année 2007 était – enfin – bel et bien terminée.

Et puis aujourd’hui, hirsutes, nous n’avons rien fait (c’est bien à ça que ça sert les jours fériés, non?), si ce n’est manger quelques délicieux restes de la veille et regarder L’Empire contre-attaque – et sa sublime réplique: «Luke, je suis… ton père» ;-) –, tranquillement affalés sous une couette avec nos deux monstresses.

On croise donc ardemment les doigts pour que les 365 autres jours de l’année 2008 (une année bissextile, donc 366 jours au total) soient aussi paisibles que celui-ci. C’est aussi l’occasion pour nous de vous souhaiter à tous une bonne année, avec tout ce que vous voulez mettre dedans: la paix, des grasses matinées, la fin des attentats, un nouveau président évidemment, quelques bons moments entre amis, l’amour pour ceux qui ne l’ont pas encore rencontré, des M&M’s peanut butter, quelques occasions à ne pas rater, et tout ce qui vous passera par la tête.
Allez, on vous laisse avec un petit clip qui date de l’année dernière, mais qui est toujours d'actualité en ce 1er janvier 2008…

dimanche, 23 décembre 2007

Lettre (et avertissement) au père Noël

Bonjour monsieur Noël,

Il paraît que vous allez passer par Beyrouth la nuit prochaine. Avant d'arriver dans l'espace aérien libanais dans votre beau traineau, assurez-vous qu'il n'y a pas d'avions israéliens violant les cieux levantins. On n'est jamais trop prudent. Une fois que vous aurez pu atterrir sur le territoire libanais, n'oubliez pas de montrer patte blanche au service de l'immigration (pour bien faire, évitez de passer par Bethléem avant le Liban, ça fait mauvais genre d'avoir un visa de notre voisin). Enfin, ne mégotez pas avec les mesures de sécurité. Les gens importants – et vous en faites partie, cela ne fait nul doute – sont des cibles de choix dans notre beau pays. Bon, maintenant, on peut passer à la liste de cadeaux que j'aimerais vous faire parvenir. Alors voilà, je voudrais...

  • Un président de la République, mais vous savez, un de ceux qui servent à quelque chose, parce que cela fait presque 20 ans qu’on n’en a pas vu la couleur
  • Des milliards de neurones tout neufs à distribuer généreusement à nos ténors politiques (je sais déjà qui aura double portion)
  • Des stérilets inamovibles pour les épouses d’hommes politiques, afin que les lignées féodales s’éteignent et laissent la place à des gens neufs
  • Quelques heures d’électricité quotidiennes supplémentaires
  • Des tarifs de cellulaire moins exorbitants (et une connexion Internet potable aussi)
  • Des agents de la circulation qui fluidifient les bouchons au lieu de les créer
  • Un pays pour nos locataires palestiniens qui, je vous le rappelle, mettent depuis 60 ans ce souhait sur leur liste au père Noël
  • Des voisins sympas et bienveillants (je sais, je mets ça chaque année, mais j’ai l’impression que vous faites la sourde oreille, désolé d’insister lourdement)
  • Du chawarma poulet de chez Makhlouf (à Dora) gratuit pour tout le monde et à vie
  • Des trottoirs où se balader avec une poussette ne ressemble pas au Camel Trophee

Je vais m’arrêter là, même si j’ai encore plein de choses à demander, mais je ne voudrais pas paraître trop gourmand. J’en garde sous le coude pour l’année prochaine.

Allez, je vous laisse, khawaja, vous avez du boulot devant vous pour me préparer tout ça. Bon vol, et ne prenez pas froid demain soir. Je vous attends de pied ferme, mon pépère.

mardi, 18 décembre 2007

Reboot Lebanon

Le Liban réel est au Liban potentiel ce qu’un PC est à un Mac: un anachronisme, un ordinateur qui plante tout le temps, un truc au fonctionnement incompréhensible.

Le bug de l’an 2000? De la gnognotte vis-à-vis du bug de l’an 2005 qui lui-même n’est rien en comparaison des bugs de l’an 2006 et de l’an 2007. Mon ordinateur «Liban» est complètement planté depuis plus de 13 mois: pourtant, le nouveau système d’exploitation qu’on m’avait vendu en 2000, et surtout sa fringuante mise à jour en 2005, promettait monts et merveilles. «Finis les bugs, finis les virus!», m’avait-on même vanté au printemps 2005, à grand renfort de pubs et de banderoles. Que dalle, faut croire qu’un PC restera toujours un PC.

Pour équiper mon ordinateur agonisant, les éditeurs de Firewall se sont livrés une bataille acharnée. Pendant 15 ans, un système fourni par un éditeur régional – spécialiste des logiciels piratés – était installé sur mon disque dur. Mais Microsoft a eu raison de ce Firewall un peu miteux quoi que stable: la firme occidentale a remporté le marché (pour combien de temps, je ne sais pas vraiment), mais comme c’était prévisible, le nouveau Firewall fraîchement installé a déconné à plein tube et fait ramer ma machine. Obligé de rebooter toutes les semaines ou presque.

Et puis, comme tout bon PC, mon pauvre Liban a vu débarquer et se reproduire un paquet de virus ces deux dernières années. Il y a aussi d’autres problèmes récalcitrants, que même un nouveau système d’exploitation n’arrive pas à résoudre: les trojan horses. En fait, il y en a surtout un, et il est plutôt bien armé pour résister à mon Norton, et il me court sur le haricot...

Et puis avec les PC, il y a toujours le problème du monopole de certains softwares. Prenez la suite Office par exemple: dedans, j’ai des programmes vieux de 30 ans, du genre vraiment indéboulonnables, et dont le fabricant me fait croire que je ne pourrais pas m’en passer. Ne croyez pas qu’il n’y a que word.exe, j’en ai tout une liste: j’ai joumblatt.exe, hariri.exe, gemayel.exe, berry.exe, geagea.exe… En farfouillant dans mon dossier «Programmes», j’en découvre toujours qui ne servent à rien, comme murr.exe, frangieh.exe, arslan.exe, hoss.exe, karame.exe… Tout à mon étonnement de les trouver encore là, je les ouvre un par un pour me faire une idée de leur utilité, et je les referme vite en me disant que ça ferait de la place sur mon disque dur si je les mettais dans la corbeille (note pour plus tard: ne pas oublier de vider la corbeille, sinon la manœuvre ne sert à rien). La seule vraie satisfaction sur ce disque dur se trouve paradoxalement dans le dossier «Jeux»: le demineur.exe est toujours aussi précieux, lui.

A chaque mise à jour du OS donc, l’éditeur me promet une avancée fulgurante, des failles résolues, une meilleure utilisation de la puissance de mon processeur, et tout le tralala. Que dalle, oui! Des fois, j’en suis presque à regretter mon ZX Spectrum et son chargement à cassette qui faisait "zwyxyzywwwouwwouwyxhxyygy". Du coup, et c’est bien humain, je regarde l’ordinateur de mes voisins. Comme tout le monde, j’ai un pote à Dubaï qui a l’air très content de son «computer». Je me dis qu’il n’y a pas de raison de rester à la traîne comme ça. Alors je lance cette vieille bourrique d’Explorer – mon PC fait exprès de planter Firefox, le salaud! – pour me renseigner sur ce qui se fait en matière de micro-informatique. Manque de bol, avec mon forfait Internet dernier cri, la connexion prend trois plombes. Là aussi, je me dis qu’il y a un énième bug: j’ouvre l’aide de mon ordinateur, et un petit bonhomme animé qui ressemble à Hamadeh me dit que je dois voir ça avec son fils. J’y comprends rien à cette saloperie de PC! Et puis d’abord, quelqu’un a-t-il déjà compris quoi que ce soit à ces belles lignes blanches sur fond noir avec le curseur qui clignote? On se croirait encore dans War games avec Matthew Broderick.

Le Liban n’est-il donc qu’un vulgaire PC? Je ne veux pas être fataliste, mais il faudrait vraiment changer de crèmerie pour le système d’exploitation et les éditeurs de programmes. Y’a plus rien qui marche dans cette machine… Ah tiens, un message vient de s’inscrire sur mon écran: un nouveau système, le Vistaoun Premium, est annoncé pour le printemps 2008. C’est vrai, j’avais lu des articles dessus: il y avait eu un long teaser très prometteur en mai 2005, puis une annonce officielle et biscornue à l’automne 2007. Finalement, le PDG du fabricant crie haut et fort que mon ordinateur devra attendre encore 3 mois de mise au point, car les membres du laboratoire de recherche et développement n’arrivent à se mettre d’accord sur l’architecture du système. Mais comme il est peu propice – commercialement parlant – de sortir un nouvel OS en janvier et février, il me faudra attendre mars. Merde, et remerde. J’en ai marre d’attendre la bonne version!

Finalement, ce qui est dommage avec les PC, c’est que l’on devrait confier l’architecture à un bidouilleur fana d’open source, et pas à ces éditeurs mercantiles qui prennent en otages mes 3,5 millions d’octets depuis des années. Finies les rustines, faut défragmenter sec et rebooter tout le système! Sur ce, avant qu’une petite bombinette n’apparaisse sur l’écran, je retourne à mon Mac chéri et à son monde parallèle et idéal.

samedi, 08 décembre 2007

Des millions pour l’éducation, s’il vous plaît ! Et d’urgence de préférence…

eab444b57b0ac30ba12c0847a24f41c2.jpgLa culture générale, à quoi ça sert ma bonne dame? A rien, y’a Wikipedia! Je ressors d’une nouvelle semaine de cours du DES de journalisme de l’Université libanaise. Durant ces journées, je commençais inévitablement par un questionnaire de culture générale et sur l’actualité du jour ou de la veille. Moyenne de la classe: 7,5 sur 20. Bon, ce n’est pas glorieux. D’une manière générale, les étudiants regrettaient que leurs notes à ces questionnaires soient prises en compte dans la note finale de chaque session. Je suis peut-être passé pour un vicieux qui avait envie de les plomber. L’idée était bien différente, même si la manière ne semblait pas être la plus diplomatique: faire comprendre qu’avoir une solide culture générale fait aussi partie du métier de journaliste, même si des sources d’infos – et Internet en particulier – sont à portée de main. Encore que… Internet, c’est bien quand il y a de l’électricité.

Bref. La question à se poser est: à qui la faute? Pourquoi ces étudiants (des bac+4 en général) sont-ils si ignorants de l’Histoire de leur propre pays, et de la région dans laquelle ils vivent? Sont-ils responsables? Oui et non. Oui, parce que cela doit faire partie de leur curiosité naturelle. Non surtout, parce que l’école, le collège, le lycée et l’université de ce pays ne font pas leur travail à ce niveau. Pour quelles raisons exactement? Je n’en sais trop rien, même s’il existe un élément de réponse simple et central: au Liban, il n’existe pas de manuel d’Histoire (post-1948). Création d’Israël? Connais pas. Guerres israélo-arabes? Connais pas. Israël, tout simplement? «L’ennemi de tout bon pays arabe qui se respecte», mais personne ne connaît cet Etat ni son histoire dans la région! Ce manuel essentiel – celui d’Histoire – existe paraît-il, mais n’a jamais été diffusé parce que personne (nos chers politiques qui se déchirent aujourd’hui) n’est d’accord sur son contenu. Surtout dès qu’il s’agit d’aborder la guerre de 1975. Chacun sa version = pas de nation.

Pourtant, les lycées du Liban se targuent de 100% de réussite au bac, les universités du pays sont très bien cotées… C’est vrai. Mais aujourd’hui (pardonnez-moi pour la généralisation qui va suivre), les jeunes Libanais sont bien éduqués, et non cultivés. Grosse nuance.

La priorité des priorités, pour les prochains gouvernements libanais, serait d’injecter des centaines de millions de dollars dans le fonctionnement de l’éducation nationale et de l’université libanaise (on peut toujours rêver!). C’est-à-dire faire un calcul à long terme, pour que les générations futures grandissent avec une histoire commune. Certes, ces gouvernements ne récolteraient pas le fruit de cet effort financier dans les 6 mois, mais dans 30 ans. Certes, certes, certes… Mais, mais, mais… c’est vital!

Bon, je vous laisse avec un petit bêtisier des boulettes récoltées dans les questionnaires de culture générale. Non pour me moquer (loin de moi cette idée, je vous assure), mais parce qu’il y a toujours des trucs rigolos ou atterrants…

Sur le Liban
•    Nombre de camps palestiniens au Liban : 15000
•    Président libanais assassiné en 1989 : Béchir Gemayel
•    Accords du Caire : 1960, 1970, 1975, 1993
•    Pays de refuge d’Arafat après sa fuite du Liban en 1982 : Chypre, Libye, Syrie
•    Fondateur des Kataëb : Amine Gemayel
•    Proclamateur du «Grand Liban» en 1920 : Charles de Gaulle
•    Première invasion israélienne du Liban, avant 1982 : 1976, 1949, 1913, 1948, 1975, 1973
•    Année de l’opération «Raisins de la colère» (Qana) : 1993, 1982, 1998
•    Année de l’Indépendance du Liban : 1948, 1945
•    Année du retrait israélien du Sud-Liban : 2005, 1996
•    Année de l’apparition du Hezbollah : 1989, 1991, 1975

Sur la région
•    Année de la guerre des Six jours : 1960, 1948
•    Partie de la Syrie annexée en 1981 par Israël : fermes de Chebaa
•    Nom du Parlement israélien : Kanisette
•    Nom de la guerre israélo-arabe de 1973 : occupation du sud libanais, Sinaï, guerre des Six jours, guerre de Suèze (de Swiss sur la copie de la voisine)
•    Nombre de pays limitrophes d’Israël (hors Autorité palestinienne) : 5 (dont le Soudan)

En géographie générale
•    L’Empire du milieu : l’Allemagne
•    Où se situe la mer de la Tranquillité? : entre l’Amérique et l’Europe, dans le Pacifique, en Jordanie, en France
•    Capitale du Viet-Nam : Bnom Bneh, Viet Cong, Viet Minh, Saigon, Viet Mell, Laos
•    Pays se disputant l’île de Sakhaline : Inde et Sri Lanka
•    Bucarest, capitale de : Bulgarie, Hongrie, Sofia, Belgique, Pays-Bas
•    Ingrid Bétancourt, retenue en otage en : Irak, Philippines, Libye

En culture
•    Auteur du «Petit prince» : Alexandre Dumas, Guy de Maupassant, Hervé de Saint-Exupéry
•    Roman de Stephen King adapté par Kubrick : Orange mécanique, King Kong, The Green Line
•    Auteur de l’opéra «Carmen» : Electre

En sciences
•    Valeur de π : 14,1516
•    Planète la plus proche du Soleil : Vénus, Mars, Jupiter, Pluton (qui a donné Pluto et Pluteau sur les copies voisines)
•    Auteur de la théorie de la relativité : Ainshtein, Aïnichtain, Aineshtejn
•    Racine carrée de 144 : 144
•    Objet d’une conférence internationale à Bali cette semaine : rapprochement syro-libanais

Divers
•    Signification des initiales RSF : Radio sans fil
•    Signification du symbole © : calcium, maisons dépotes

vendredi, 30 novembre 2007

Michel Sleimane ou le chaos : le Liban a-t-il besoin d’une cure de chehabisme ?

fouad_chehab.jpgmichel_aoun.jpgemile_lahoud.jpgmichel_sleimane.jpgChaque semaine, le Liban se découvre un nouveau présidentiable en pole position. Ce fut Michel Eddé il y a 10 jours, c’est au tour de Michel Sleimane depuis mardi. Le vote prévu aujourd'hui a été reporté au 7 décembre, le temps d'un probable petit tour de passe-passe constitutionnel.

Michel Sleimane, un général de 59 ans, occupe pour l’instant la tête de l’armée libanaise. Il en est le chef depuis décembre 1998, un mois après le parachutage par Damas de Lahoud à Baabda. Parmi les premières mesures de Lahoud, la nomination de proches de régime syrien de Hafez el-Assad comme Jamil Sayyed à la Sûreté générale. Ou Michel Sleimane, beau-frère du porte-parole de l’époque du boss syrien. Sleimane est donc lui aussi un héritage – même discret – de la tutelle syrienne.

Depuis le siège du camp palestinien de Nahr el-Bared, l’armée est revenue en force dans le cœur des Libanais qui ont pleuré leurs «martyrs». Début septembre (soit 3 semaines avant le premier tour de la présidentielle), cette victoire – longue à se dessiner – a largement servi le prestige du chef. Tout le monde a crié alors en chœur: Sleimane superstar!

Depuis, dans la course présidentielle, son nom a toujours été en filigrane, même si d’autres occupaient le terrain médiatique avec leurs gros sabots. Il jouit donc d’une excellente image et a réussi à garder l’armée libanaise au-dessus de la mélasse politicienne du coin. Du coup, depuis avant-hier, toutes les discussions tournent autour d’un dilemme: peut-on amender ce qui reste de la Constitution libanaise pour permettre au général (Sleimane, pas Aoun!) de devenir président. Le 14 Mars – à part le père Boutros et le docteur Geagea – n’y voit finalement pas trop d’inconvénient. L’opposition, elle, apparaît divisée sur la question (Aoun semble pour du bout des lèvres, le Hezbollah n’en veut pas pour l'instant). Les politiques discutent d'un nom, d'un homme, mais quel sera son programme? (question naïve, certes)

Il y a quelques mois, un journaliste libanais chevronné me disait que le Liban aurait besoin d’un «président à la Chehab». Un président fort et impartial, même ex-général en chef de l’armée. Fouad Chehab était arrivé au pouvoir après la crise de 1958 (crise durant laquelle le président Chamoun demanda l’intervention de l’armée américaine). Chehab était un militaire et voulait le rester. Mais devant l’instabilité du pays, il accepta la présidence, contre son gré. Devenu président, il avait eu cette phrase: «La révolution n’a ni gagnant, ni perdant» (le prochain président dit de consensus pourra la resservir!). Je ne vais pas me lancer ici dans l’historique de son mandat. En bref, il réussit son pari (une doctrine qui porte son nom, le «chehabisme»): remettre de l’ordre dans le pays, moderniser l’administration, imposer des plans de réforme, faire reculer le poids de la féodalité… il a même balayé une tentative de coup d’Etat de la part de ces bons vieux farceurs du PSNS. Puis il laissa sa place à Hélou en 1964.

Le Liban de 2007 a-t-il besoin d’une petite cure de chehabisme comme en 1958? Sur le papier, certainement, car il y a un gros ménage à faire à tous les étages de l’Etat. Mais Sleimane, s’il est élu, pourra-t-il faire quoi que ce soit contre le féodalisme, la corruption ou simplement démêler le casse-tête économique de l’année à venir? Pourquoi donc ces «hommes providentiels», ces «hommes forts», doivent-ils toujours venir de l’armée et non de la société civile? Entre Chehab, Aoun, Lahoud et Sleimane, le Liban n’est-il finalement qu’une histoire de généraux? Tout comme Ghassan Tueini qui ne veut plus voir de militaire à Baabda, j’espère que non.

dimanche, 25 novembre 2007

The Basement à Beyrouth : la bulle d'un soir

Il est 2 heures du mat, et pour être poli, je vais dire que je suis fatigué.

the_basement_beirut.jpgJ'ai passé la soirée au Basement, havre de décibels et de normalité à Beyrouth, malgré la crise politique en cours de ce côté-ci de la Méditerranée. J'ai passé une soirée arrosée en compagnie d'un journaliste marseillais, de Jade, hôte des lieux, et des ami(e)s de ce dernier. Le boss a tenu à ce que l'endroit soit ouvert bien que l'ambiance en ville ne soit pas au beau fixe. Franchement, dans ce microcosme beyrouthin, on aurait pu croire que tout allait bien au Liban.

Et puis Jade m'a dit ceci, en résumé: certes, il faut continuer de se battre pour rester ici, mais il ne juge plus les gens qui choisissent d'autres horizons pour continuer de vivre. Lui se donne jusqu'à l'été prochain pour décider de sa trajectoire. Il a 30 ans, et ne considère pas qu'il pourra fonder une famille ici, dans ces conditions. Ça m'a fait mal au cœur, même s'il a tenu à préciser que ce serait «partir pour mieux revenir». Alors je me suis amusé, on a tous bu, on était bien dans cette bulle beyrouthine. La question du jour est: est-ce que cette bulle va éclater et si oui, et quand?

samedi, 24 novembre 2007

Considérations diverses à H+1

Scheiße, j'ai loupé l'heure H.

[...]

Bon, d'abord, sortons les cotillons! Lahoud n'est plus président. En fait, pour une génération de (jeunes) Libanais, ça va faire bizarre. Pour moi aussi. Sur presque 11 ans passés au Liban, j'ai eu 9 années de lahoudisme. C'est un peu comme en 1995 quand Chirac a pris l'Elysée. Je ne connaissais que Mitterrand dans le costard présidentiel. Maintenant, il va falloir trouver quelqu'un pour enfiler le charouel présidentiel local, ce qui n'est de toute évidence pas gagné.

[...]

Merci d'avoir suivi cette journée absolument pas palpitante en notre compagnie, nous reprenons maintenant notre programmation habituelle.

vendredi, 23 novembre 2007

Considérations diverses à H-1

Finalement, ce pays devrait être une junte militaire. Ils sont partout, colorent nos rues d'un beau vert, polluent aussi avec les camions des années 60... Et puis nous avons trois gradés qui trustent les places d'honneur depuis un peu trop longtemps pour certains: nous avons deux Michel, un vieux et un neuf, et un Mimile. Le Mimile doit dire bye bye à la nation dans une heure, mais pour embêter tout son petit monde, il vient de passer le flambeau à Michel (le neuf) qui se retrouve bien emmerdé avec cette patate chaude. Pendant ce temps, l'autre Michel (le vieux) qui avait eu son heure de gloire à la fin des années 80, se frotte les mains...

[...]

Plus sérieusement, je viens d'avoir une source chez nos amis militaires. En gros, faut faire attention à l'expression "état d'urgence" qui fait peur aux Occidentaux, mais qui signifie ici que tout est normal, que la mission de l'armée reste inchangée et qu'elle n'a pas plus de pouvoir qu'avant. Le meilleur exemple de cette situation tout-ce-qu'il-y-a-de-plus-normal, c'est qu'il n'y a pas de couvre-feu. Enfin, "until further notice". 

Considérations diverses à H-5

La Lune a continué sa jolie trajectoire dans le ciel, jouant à cache-cache avec les nuages. La montagne est magnifique de nuit. De Beyrouth, on voit très clairement jusqu'à Jbail ce soir... Finalement, c'est tout ce que l'on réclame, un peu de clarté. beyrouth_nuit.jpg

[...]

Il y a une chose toujours embêtante quand on écrit des papiers sur le Liban, particulièrement sur l'élection présidentielle actuelle. C'est au moment de faire son titre. Une fois qu'on a évacué "le dernier report", puis "l'ultime report", on écrit quoi?

[...]

Ils sont venus, ils ont vu, mais ils n'ont pas votu. (désolé, je suis fatigué, j'en ai marre des conneries de nos hommes politiques)

Considérations diverses à H-7

Kouchner est parti, Lahoud a prévenu qu'il attendrait minuit pour plier bagages (ou non), tout le monde s'active encore alors qu'un nouveau délai (au 30 novembre) a été avancé pour une nouvelle session parlementaire... Je me suis mis le doigt dans l'œil. Je pensais que l'attente insupportable prendrait fin demain, il semblerait bien qu'on en remette une couche. Pourquoi nous avoir cassé les pieds depuis des mois avec cette fatidique date du 23 novembre à minuit? Ça va pouvoir durer jusqu'à 2020 comme ça, à nous imposer des reports de semaine en semaine. Remarquez, 2020, c'est plutôt pas mal comme hypothèse, il y a des chances pour que nos seigneurs de guerre aient passé l'arme à gauche.

[...]

Je reviens d'un petit tour en ville. J'en ai profité pour faire un crochet par le magnifique sit-in du centre-ville (photo ci-dessous à gauche). Toujours aussi accueillant et chaleureux. Les deux pelés et trois barbus qui font semblant d'être là se réchauffent comme ils peuvent. Mais attention, il ne faut pas se fier aux apparences... Nos amis CPL et Hezbollah sont là depuis presque un an, à bloquer les places des Martyrs et Riad el-Solh, des emplacement bien stratégiques. Depuis des mois, les tentes et les posters jaunissent, il n'y a quasiment personne sur place. Ils attendent quoi exactement?

d67d185fb1fefd0dbd7ae959d7350ae8.jpga831854300d2cd4c43b306b51f1d4ec8.jpgPendant ce temps-là, le reste de la ville ronronne doucement. J'ai même croisé quelques transports scolaires, comme quoi certaines écoles ont ouvert leurs portes aujourd'hui malgré tout. Et à Gemmayzeh, plusieurs cafés comme le Torino Express (ci-dessus à droite) sont pleins. Remarquez, c'est pas difficile, on doit pouvoir y rentrer à 20 maximum...

[...]

5685e4c7193923fcac2361a9709db4d5.jpg Comme je l'écrivais hier, les rues de Beyrouth sont kaki. Les militaires sont partout. On se sent bien protégés comme ça, oh ça oui... J'espère que, en cas de conflit, nos amis en treillis respecteront le drapeau libanais plutôt que ceux des milices.

 

 

[...]

Bon, côté météo, mes informations ne sont pas très fiables. Ce soir, les nuages sont très menaçants au-dessus de la montagne...
nuages.jpg

Considérations diverses à H-11

Alors, la tendance du moment est à l'annulation du vote au Parlement. Mais tant que l'heure fatidique de 23h59, ce soir, ne sera pas atteinte, il reste peut-être un petit espoir...

[...]

Hier soir, je me disais que finalement, malgré tous les risques qu'encoure le pays, j'étais content (plutôt soulagé) que l'on soit enfin arrivé au terme de cette période électorale. Que ça pète ou que ça se calme, de toutes façons, le pays et sa population ne pouvaient plus continuer comme ça. Au téléphone, une amie me disait quelques heures plus tôt que pour elle, la guerre de 2006 avait été plus stressante que les semaines qui viennent de s'écouler. Je ne suis pas vraiment d'accord: le manque total de visibilité et l'instabilité ambiante sont à mes yeux bien plus éprouvants. En tout cas, nous allons entrer dans une nouvelle ère à partir de demain, que ce soit le chaos ou l'accalmie. Du moment que ça change, je suis preneur, parce que ça ne pouvait plus durer.

[...]

c05ab9bc80841af5bfe2f60bad65d025.jpgRendez-vous demain soir (samedi 24 novembre) au Basement. Un détail en passant, allez jeter un petit coup d'œil au MySpace du Basement, il y a en écoute un bon petit remix de Lumi. Il faut continuer de faire la fête!

Considérations diverses à H-13

L’opposition veut boycotter, le 14 Mars veut envoyer ses députés coûte que coûte. Sur la place de l’Etoile où se situe le Parlement, il y a déjà une foule de journalistes, attendant ces parlementaires qui devraient pointer le bout de leur nez vers 13 heures. La pression grimpe, chacun fait monter les enchères. Réponse dans quelques heures pour savoir qui aura les plus gros biceps.

[...]

Emile Lahoud est en train de faire ses adieux au personnel du palais de Baabda. Bon débarras. Encore que... Comme me le disait Nat hier, on ne sait pas encore quelle trace ce personnage laissera dans l'Histoire, puisque celle-ci est en général écrite par les vainqueurs...

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Ce matin, le soleil est revenu à Beyrouth. Et selon la météo, cette embellie devrait durer toute la semaine prochaine. En gros, tout le monde a laissé passer l’orage ces derniers jours (au sens propre comme au sens figuré), en attendant le ciel bleu. Si jamais la situation dérape à partir de demain avec quelques belles émeutes comme celles du janvier dernier, au moins, ce sera plus photogénique d’avoir des colonnes de fumées noires sur fond bleu plutôt que sur fond gris.
Pendant ce temps, dans cet horizon (presque) dégagé, des petits bateaux continuent leur train-train quotidien. Nos amis allemands veillent au grain au large.
ciel_bleu.jpg

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Maurice Béjart vient de mourir. Est-ce que quelqu’un se souvient du petit scandale au festival de Baalbeck à cause de l’un de ses spectacles?

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5765399fd108754f818655a6c3a181ea.jpgSur la page d’accueil de L’Orient, hier, un avertissement a attiré mon attention. En raison du 22 novembre, un jour chômé également par la presse, il n’y aurait pas de journal ce matin, la prochaine édition du quotidien serait donc datée du samedi 24 novembre. Je trouve ça hallucinant que, vu les circonstances, un quotidien (quel qu'il soit) respecte ce genre de dispositions syndicales. Ce matin donc, sur le site web du seul quotidien francophone du Liban, il n’y avait pas de «nouvelles neuves». L’équipe rédactionnelle aurait pu garder une veille, afin d’alimenter le site qui est énormément consulté par les Libanais de l’étranger. Faut pas s’étonner si les citoyens cherchant à s’informer vont voir ailleurs…

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Ce matin, j’ai reçu un mail du Circuit Empire (l’un des principaux distributeurs de films au Liban). Le contenu disait en substance que, «à cause de la situation, l’avant-première du film de Robert Redford Lion for lambs, prévue demain matin, était reportée “until further notice”». Ça me rappelle étrangement l’après-12 juillet 2006 quand on recevait les annulations les unes après les autres.

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Toujours dans la rubrique cinéma: un copain chef op’ a débarqué cette semaine de Paris pour participer au tournage d’un film libanais. Le tournage est censé débuter demain. Je trouve ça touchant (ou inconscient?) que certains poursuivent leur effort de vie de cette manière.

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Dernière info d'ordre météorologique: avec ce qui est tombé ces derniers jours, la pointe du Mont Sannine est toute blanche.

mardi, 20 novembre 2007

La quadrature du cercle «made in Lebanon»

db3df574abfea5cfb27fd2824689c565.jpgCe matin, comme tous les matins, je passe chez mon boucher pour acheter des cigarettes (oui, c’est pas comme en France, ici, on ne passe pas par les bureaux de tabac). Comme tous les jours, il me demande «Comment va la situation?», ajoutant aujourd’hui: «Alors, c’est qui dans l’enveloppe?». Un peu comme si, tel un magicien, j’allais lui sortir une réponse en forme de lapin blanc de mon chapeau. Mais vendredi soir à minuit dernier carat, ce seront les députés qui devront nous en sortir un de leur haut-de-forme. En principe. Depuis des semaines, nous connaissons les candidats déclarés et «potentiels», comme mon commandant Michel Sleimane, mon gouverneur Riad Salamé ou mon PDG de L’Orient, Michel Eddé (si jamais celui-là passe, espérons qu’il ait le bon goût de démissionner du journal). On les voit se bousculer au portillon, les Aoun (édifiante interview de lui dans Libé hier matin), les Harb, les Lahoud (non, pas l’affreux, mais le beau-frère de sa majesté saoudienne), les Rizk, les Ghanem. Je me demande si ces gens sont bien conscients de ce à quoi ils s’exposent avec une fascination certaine pour le fameux fauteuil.

L’heureux élu doit donc être «consensuel» ce qui signifie que concrètement, il va se retrouver avec un panier ingérable sur les bras: convenir au 14 Mars et respecter les acquis de «l’intifada de l’Indépendance» (expression bien ronflante, comme la «Révolution du Cèdre» d’ailleurs, dont on attend encore qu’elles aient effectivement révolutionné quoi que ce soit: les mêmes mafieux de tous bords ont pu conserver les mêmes postes dans le même système pourri qui préserve les mêmes avantages aux mêmes privilégiés), tout en promettant au Hezb que ses armes resteront bien au chaud et en ne se mettant pas à dos le Conseil de sécurité qui attend de voir ses multiples résolutions mises en application sur le terrain… Il y a comme une contradiction, là. Mais bon, en admettant que l’élection se fasse dans ces termes, le nouveau président, et avec lui le Liban tout entier, tiendra combien de temps avec une équation aussi bancale? Un mois? Six mois? N’en déplaise à certains, l’épineuse question des armes de la «Résistance» ne pourra pas rester sans réponse.

Justement, tiens, à propos de la «Résistance», on peut voir aujourd’hui combien elle résiste parfaitement à tout, y compris à la logique: à J-3 (l'élection vient d'être reportée une nouvelle fois, à vendredi prochain), le Hezbollah se refuse toujours à rendre public le nom de son candidat à la présidentielle, attendant le «moment opportun» (après l’élection, peut-être?). C’est quand même surréaliste: l’opposition prétend représenter la majorité populaire mais celle-ci n’est pas en droit de savoir qui la principale formation de cette opposition appuie officiellement. Autrement dit, le Hezbollah peut soutenir qui bon lui semble, sa base populaire n’a pas besoin de le savoir, comme si elle allait le suivre aveuglément de toute façon. Il doit considérer qu'en fait, le peuple n'est pas directement concerné, ce qui est d'autant plus paradoxal puisque ce même parti a proposé de passer au suffrage universel pour ce scrutin. Cela reste un bien bel exemple de démocratie de la part d’une formation politique qui se pose en défenseur des droits du citoyen! Sans compter qu’il semble difficile de négocier un président de compromis lorsqu’en face, il y a quelqu’un pour dire non sans faire de contre-proposition. Et tout le monde a l’air de trouver cela normal de ce côté de la barrière. Panurge aurait de beaux jours devant lui.

jeudi, 15 novembre 2007

DES de Journalisme : le tube à éprouvette du Liban

joseph chami.jpgJe viens de passer une semaine avec les étudiants de première année du DES francophone de Journalisme à l’Université libanaise. Comme je le disais dans un autre post, ce qui est chouette dans ce métier, c’est qu’il y a souvent des «premières fois». Et là, c’était ma première fois en tant que prof pour une session pratique.

Premier bilan: j’ai bien aimé me prêter au jeu. Espérons que les étudiants aient apprécié, et aient retiré quelque enseignement de ces heures passées ensemble.

Second bilan: année après année, les promotions ne sont pas forcément d’un niveau excellent (même si pour l'actuelle, la motivation de la grande majorité des étudiants est indéniable et le niveau nettement meilleur qu’il y a 8 ou 9 ans). Mais cette formation offre l’occasion de créer un mini Liban dans une classe unique. Parmi les 20 étudiants, il y a donc de tout: deux ou trois mères de famille d'âges et de milieux sociaux disparates dont une venant tous les jours de Tripoli, une militante CPL, une artiste, une fille de Nabatiyeh pour qui devenir journaliste est en soi un combat, une intello, un gars issu de l’Université islamique, deux copines «hype» (je mets des guillemets), deux étrangers intéressés par le Proche-Orient, la fille qui se croit plus maligne que les autres, celles qui restent trop en retrait… Bref, culturellement, socialement, géographiquement, politiquement et confessionnellement, il y a de tout.
Tous ces éléments représentatifs d’une bonne partie de la société libanaise vont donc cohabiter pendant deux ans. Et je trouve ça génial. A l’USJ, CPL et FL se cassent la gueule dès qu’il y a une élection estudiantine car ils n’ont rien inventé de mieux. Ici, dans cette filière esseulée, c’est le contraire: il n’y a pas de place pour le partisanisme, même s’il existe.
Pendant cette session, je leur ai fait faire l’interview de leur voisin. Un exercice fort instructif pour eux. Pour les techniques d’interview certes, mais surtout pour la connaissance de l’autre, chacun ayant ensuite lu devant tout le monde l’interview dont il avait été l’objet. Quand je vois ça, je me dis qu’il y a de l’espoir, que les gens dans ce pays peuvent se parler et s'intéresser à l'autre dès qu’ils sont plongés dans un environnement neutre comme l’est celui du DES. Il faudrait peut-être prendre tous les Libanais, en faire des groupes de 20 personnes et les laisser se rencontrer loin des passions. Ça pourrait peut-être donner quelque chose. Enfin, une fois le calcul fait, ça ferait au bas mot 175000 groupes à gérer…

Pour finir, le dernier jour, nous avons invité au DES Joseph Chami (en haut en photo), journaliste reconverti en «chroniqueur historique» comme il se définit lui-même. Les étudiants l’ont bombardé de questions sur la présidentielle, sur l’histoire du Liban, sur la presse… Je pense que l’échange a été vraiment profond et intéressant. Joseph vient de m’appeler, inquiet, pour savoir si sa présence avait été utile pour ces journalistes en devenir. Lui m’a dit que cette matinée a été une «révélation», qu’il avait peut-être plus appris aujourd’hui qu’eux… Moi, dans mon coin, j’étais heureux de voir se rencontrer ces deux générations, de voir les étudiants avides de savoir et d’explications, et de voir ce grand monsieur repartir en se posant des questions. C’était bien.

lundi, 12 novembre 2007

Un petit tour et puis s'en va

Et hop, Kouchner débarque à Beyrouth ce soir pour une énième visite en quelques mois. Pour reprendre l’image d’un éditorialiste d’al-Hayat, « quand le docteur [c ‘est le cas de le dire] est tellement assidu au chevet d’un malade, c’est que ce patient est dans un état grave. » Qui saurait le nier aujourd’hui ?

J’avais envie de titrer ce post « Bruits de bottes », mais devant le ballet diplomatique déployé au et autour du Liban, celui-ci m’a paru plus approprié.

Ce qui n’enlève rien au vacarme belliqueux qui retentit de plus en plus fort chez nous. Certains espèrent que nous sommes en présence de joueurs de poker, qui feront monter les enchères à coups de bluff retentissants jusqu’à l’ultime instant où ils abattront leurs cartes. Est-ce ce que signifie le discours enflammé de Hassan Nasrallah d’hier ? Ou les envolées absolutistes de Walid Joumblatt les jours précédents ?

Toujours est-il que le ton monte de part et d’autre et que sur le terrain, les tensions s’exacerbent entre partisans des deux camps. Les interventions plus ou moins bien intentionnées, plus ou moins bienvenues d’un Sarkozy qui a fait de la crise libanaise une occasion de renouer les liens entre la France et les Etats-Unis, d’un Bush qui, en fin de mandat, compte bien afficher au moins une « réussite » à son palmarès moyen-oriental, d’un Poutine qui soutient la Syrie quand ça l’arrange puis fait pression sur elle quand ça ne l’arrange plus, d’un Ahmadinejad qui a décidé que le Liban serait le fer de lance de son combat contre le Grand Satan, d’un Assad (et sa clique) qui est plus que jamais décidé à faire traîner les choses dans l’espoir que le vent tourne et remette son régime au cœur de la scène politique régionale, d’un Erdogan tiraillé entre son alliance avec Israël qui l’a mis dans un drôle de pétrin en survolant son territoire pour effectuer un mystérieux raid en Syrie, et sa voisine la Syrie justement, et c’est toujours mieux de bien s’entendre avec ses voisins, d’un Olmert qui n’a pas digéré le camouflet militaro-politique de l’été dernier et qui doit faire avec une population inquiète de l’ostentatoire remilitarisation du Hezbollah, d’un roi Abdallah décidé à prouver à Bachar qu’il n’est pas un "sous-homme" – la preuve, il a rencontré le pape Benoît XVI – et d’un Benoît XVI, justement, qui « s’inquiète » pour la communauté chrétienne du Liban… Même les Chypriotes se sont mis de la partie.

Hafez el-Assad doit se retourner dans sa tombe lui qui, depuis 1975, avait toujours tout fait pour empêcher l’internationalisation de la question libanaise. C’est raté.

Tout ce petit monde s’active autour d’un pays – le nôtre – pour tenter de dissuader son peuple – nous – de se suicider. C’est quand même un comble !

Toujours est-il que nous nous retrouvons avec tout un tas des ballerines diplomatiques dont le pas souvent disgracieux, rarement léger, ne risque pas de mettre les bruits de bottes en sourdine. Parce qu’au Liban, certains considèrent que les bruits de bottes, c’est festif.

Hier, en ce beau dimanche pluvieux et gris, alors que je travaillais péniblement sur un article complètement déconnecté des questions du moment (la pub, que du bonheur…), des pétarades m’ont fait sursauter pour la même raison que la veille, je m’étais précipitée au balcon en entendant des hurlements dans la rue : la crainte que l’étincelle qui allait mettre le feu aux poudres se soit produite et que les Libanais aient décidé d’en venir aux mains (enfin, façon de parler, parce que mes chers compatriotes se serviraient sans doute d’outils plus… définitifs que leurs poings). Mais non. Dans le dernier cas, il s’agissait d’une dispute de quartier particulièrement violente. Dans le premier, il s’agissait de tirs de joie des partisans du Hezbollah, suite au virulent discours de leur sayyed. Mais cela en dit long sur l’état d’anxiété permanente dans lequel nous vivons (et dire que je me plaignais des coupures d’électricité…).

Nous vivons actuellement sur une bombe à retardement. Certains jettent de l’huile sur le feu, partant du principe que la meilleure des défenses, c’est l’attaque ; d’autres s’arment parce qu’ils estiment qu’il vaut mieux prévenir que guérir et qu’ils doivent pouvoir se protéger ; d’autres encore fichent le camp, leur faculté d’espérer ayant été usée jusqu’à la corde; les derniers s’accrochent parce qu’ils n’ont pas le choix, parce que le constat d’échec serait trop terrible. Ou parce qu’ ils estiment que de toute façon, le Liban en a vu d’autres, et eux avec.

Personnellement, je crois que jamais le Liban tel que nous le connaissons n’a été autant en danger. Qu’importe les camps, les médiations, les interférences étrangères.

La responsabilité de ce qui arrivera incombera en premier lieu aux Libanais qui n’auront pas su faire passer leur pays et sa paix avant leur culte idolâtre d’un quelconque leader et avant les rancunes et incompréhensions que, certes, on ne leur a pas laissé le loisir de régler au cours des 15 années d’occupation syrienne, mais qu’eux-mêmes n’auront bien souvent pas appris à dépasser tout seuls.

Je reste convaincue qu’il se trouve au Liban une majorité silencieuse qui rejette ces bruits de bottes. Mais bon sang, il est des cas où décidément, le silence n’est pas d’or.

vendredi, 09 novembre 2007

Hôtel Phoenicia: je n'avais jamais vu des pieuvres passées aux rayons X

Hôtel Phoenicia, front de mer de Beyrouth, 11 heures passées. Une pluie fine fait son apparition. Des bodyguards bodybuildés (ça fait beaucoup de bodykekchose!) veillent au grain devant l’entrée des artistes, à l’arrière de l’imposant bâtiment. Dans un immeuble adjacent à l'abandon, un sniper boit une tasse de café. On attend le OK de l'un des vigiles (sur)armés. A quelques mètres, sous une tente, les camionnettes de livraison défilent les unes après les autres. Les ouvriers déchargent cartons de thé et autres cageots bardés de pieuvres et de bars, et passent le tout dans un caisson à rayons X, comme à l’aéroport. Il y a du monde, tout est très sérieux.

wael_bou_faour.jpgammar_houri.jpgLe vigile reçoit un OK nous concernant, on y va. Encore un checkpoint, on vide nos poches et passons un portique de sécurité. Un garde vérifie si mon appareil photo prend bien des photos et ne sert pas à autre chose. Puis un nouveau chaperon nous invite à prendre l’ascenseur. Direction le 16e étage. Dans les couloirs, des sbires jouent aux cartes, dévisageant les étrangers sortant de l’ascenseur. Chambre 1602. Les députés du 14 Mars – reclus dans cette prison feutrée et dorée – se relaient, les journalistes du Liban et d’ailleurs défilent. On discute avec Wael Bou Faour (ci-contre en haut), un proche de Joumblatt, puis avec Ammar Houri (en bas), un aficionado haririen. Ils nous disent tous deux être prêts à mourir pour leur cause (faut-il les croire?), pour l’indépendance et la souveraineté du Liban, dénoncent avec vigueur et cynisme le régime de Damas, détaillent leur emploi du temps, précisent bien que ce sont leurs partis politiques et non le gouvernement de Siniora qui paye les factures de l’hôtel… Ils sont comme ça une quarantaine, depuis l’assassinat d’Antoine Ghanem le 19 septembre. Ils sont souriants, aimeraient bien revoir la lumière du soleil dans ces chambres où tous les rideaux sont fermés en permanence. Dans deux semaines très exactement, le 23 à minuit, le mandat de Mimile prendra fin. Eux sont persuadés que le Liban aura un nouveau président d’ici là, et que l’élection de tout président n’étant pas issu du 14 Mars serait une défaite pour eux. Connaissant le jusqu’au-boutisme des copains d’en face, on se prépare une bonne grosse tempête.

On ressort de l’hôtel, la bruine est toujours là. L’été a tiré le rideau il y a deux jours, il ne fait plus que 21ºC. Le ciel est bas, les nuages gris anthracite. Ça va craquer.

mercredi, 07 novembre 2007

Le Liban à deux vitesses

place_des_martyrs2.jpgBeyrouth est vraiment une ville schizophrène. Une bulle dans un Liban qui ne sait pas à quelle sauce il va être mangé. En furetant sur les sites professionnels d’architectes, on peut découvrir le visage qu’aura le centre-ville de la capitale libanaise à l’horizon 2020, quand la phase 2 des projets de Solidere sera achevée. C’est propre sur le papier (pour info, vous pouvez voir ici toute une série de photos avant-après sur ce qui a déjà été réalisé). Je me souviens, en 1999, quand on voyait les premiers (et frêles) arbres plantés le long des avenues de ce centre-ville fantômatique, on se disait que cela pourrait être chouette de voir Beyrouth dix ou vingt ans plus tard. Alors oui, nous avons une belle vitrine, sans âme, qui nous sert de cœur urbain. L’absence d’âme de ces avenues à arcades dorées… le temps y ajoutera peut-être un peu de patine, encore faut-il que les Beyrouthins aient envie d’y remettre les pieds. Le problème, c’est que nous avons des dizaines de tentes (les campeurs se comptent sur les doigts de la main depuis des mois) plantées place Riad el-Solh et place des Martyrs. Ce sit-in idiot est entré dans son 12e mois. Sans aucun résultat concret à part celui d'avoir poussé certains entrepreneurs du pays à mettre la clé sous la porte et à licencier leurs employés.

Hier, je regardais donc ces simulations de Solidere 2020 (regroupées dans un nouvel album, juste là dans la colonne de gauche). D’un côté, il y a des hommes, ici et dans le Golfe, qui idéalisent ce front de mer, qui continuent d’injecter des millions de dollars dans ce rêve (qui n’appartient qu’à une caste très restreinte). D’un autre, nous avons 3 heures de coupures d’électricité par jour à Beyrouth (et Beyrouth est privilégié, ça monte à 12 heures dans certaines régions), l’approvisionnement en eau dans les immeubles est chaotique… Il y a un symbole dans cette ville: c’est la rue du Liban. Cette rue relie Tabaris à Sodeco. Cela fait presque onze ans que je la pratique quasiment tous les jours (comme de nombreux automobilistes), et son bitume est de plus en plus défoncé. Ça fait des mois qu’elle doit être réasphaltée, mais on attend toujours… La rue du Liban! Peut-être faudrait-il bâtir l'Etat avant ces tours monumentales érigées sans aucun plan d'urbanisme global, que toutes les régions payent leurs factures d'électricité...

L’avenir à moyen terme du pays se joue en ce moment, alors que l’on parle déjà d’un nouveau report de l’élection présidentielle prévue lundi prochain. Comme je suis encore assez naïf pour m'émerveiller devant un simple tour de magie avec un lapin blanc, j’espère de tout mon cœur qu’une solution miracle va surgir dans les deux semaines à venir, que les deux Liban qui se font face (pas seulement entre pro-8 et pro-14 mars) vont pouvoir se rejoindre d’une manière ou d’une autre.

Au fait, il est où Garcimore?

mardi, 30 octobre 2007

Bienvenue au Nowheristan !

medium_united_colors_of_nowheristan.jpgUn pays sans frontière. Un pays rassembleur des minorités de ce monde, un pays athéiste où toutes les religions et tous les courants culturels ont leur place, un pays faisant l’amalgame entre l’Occident et l’Orient, où la tolérance et le respect des droits de l’Homme sont des piliers de l’action politique. Une utopie? Pas vraiment en fait. Ce pays existe, l’Onu s’y intéresse de près. Ce pays – cet empire transnational – porte un nom: le Nowheristan (le «Nulleparistan» pour les cancres en anglais).

medium_elefteriades.2.jpg Ce pays est né de l’imagination d’un personnage atypique, Michel Eleftériadès. Je ne m’amuserai pas ici à faire un résumé du CV du bonhomme. Eleftériadès est un fou, et c’est bien de fous dont nous avons besoin aujourd’hui face à l’armée de gens sans passion qui nous gouvernent. Dernièrement, par exemple, il a lancé une campagne demandant l'abolition de la dette publique du Liban. Une idée comme une autre pour sortir le pays de l'ornière.

Il y a deux ou trois ans, le patron du Music Hall nous en avait parlé le plus sérieusement du monde, lui qui s’est autoproclamé premier et dernier empereur du Nowheristan. Ses avocats ont trouvé une faille dans les statuts de l’Onu quant à la création d’un Etat: les frontières géographiques ne sont pas obligatoires pour être reconnu en tant que pays par les Nations unies. Résultat, le Nowheristan n’a ni frontière, ni capitale, mais pourrait délivrer des passeports à ses citoyens. Une porte ouverte à toutes les possibilités. Et faire naître un Etat sans frontière depuis le Liban, lui qui souffre tant de sa situation géographique et de ses voisins frontaliers, est un beau pied de nez à l’Histoire.

Le Nowheristan vous intéresse? Vous pouvez déposer votre demande de citoyenneté ici.

Je laisse donc la parole au principal intéressé... L'interview complète (datant d'octobre 2006) est .

vendredi, 05 octobre 2007

Partition du Liban : le puzzle impossible

Reparlons un petit peu de cette idée de partition du Liban, chère à l’un des commentateurs de ce blog (qui a tendance à vomir ici un peu trop souvent). L’idée défendue: chacun chez soi (puisque chrétiens et musulmans ne peuvent plus cohabiter) et qu’un futur Hezbollahland chiito-chiites au Sud (au revoir les villages chrétiens) se fasse rétamer une bonne fois pour toute par Israël, tandis qu’une «principauté maronite» vivrait dans le faste et sous couverture européenne. Voilà pour l’objectif. Les moyens maintenant: on coupe le Liban en plusieurs entités (quitte à en redonner un bout à la Syrie), selon les confessions.

Très bien, bravo, en voilà une grande idée qu'elle est bonne! Mais on fait comment exactement? Si le puzzle de la partition confessionnelle vous tente (ce qui n'est pas mon cas), regardez la carte ci-dessous (source: Documentation française, 2002). Alors les (mini)malins, j’attends vos propositions (je suis sérieux, et si vous avez des cartes d'un futur Liban morcelé, envoyez-les par mail)… On superposera pour voir.

medium_communautés_liban.jpg

Personnellement, ça me coûterait de devoir présenter mon passeport pour aller manger du poisson à Saïda et de la kabbé nayé à Chtaura, ou pour aller camper aux Cèdres.

Le Liban n’est pas divisible. Point.

 
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