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jeudi, 21 juin 2007

Liban / Syrie : frontière-passoire et crise des camions 2

medium_mapwadi.jpgHier, les autorités syriennes ont décidé de fermer le poste-frontière d’el-Qaa sur la route qui va de la Bekaa vers Homs. Il y a quelques semaines, ils avaient déjà procédé à la fermeture de ceux d’Arida et de Daboussiya au nord du Liban le long de la côte. Du coup, depuis hier soir, il y a un afflux énorme vers Masnaa, le principal poste-frontière entre le Liban et la Syrie, placé sur la route de Damas au milieu de la Bekaa. La raison officielle de cette nouvelle fermeture: la Syrie ne veut pas de contamination. Les affrontements en cours au Liban-Nord ne lui plaisent pas.

En fait, les médias parlent beaucoup de la frontière libano-syrienne. Mais quelle aspect a-t-elle exactement cette frontière ? Première chose, elle se situe dans une chaîne de montagne (plutôt aride) sur la quasi totalité de sa longueur (l’Anti-Liban). Ensuite, et il suffit de se rendre à Damas par la route pour le voir, il existe un no man’s land entre les deux pays. Expliquons-nous. En partant du Liban, on arrive au poste-frontière de Masnaa (placé sur le territoire libanais). Là, vous tamponnez votre passeport et vous sortez du Liban. Mais vous n’entrez pas encore en Syrie. Vous reprenez votre voiture, traversez une zone tampon vierge et lunaire avant d’arriver, 7km plus loin, au poste frontière d’entrée sur le territoire syrien. Ce no man’s land (imposé par l’armée syrienne) est placé sur le territoire libanais (l’amputant donc puisque la vraie frontière ne se trouve pas à Masnaa).

medium_DSCN0198.JPG Largement plus au nord se trouve la petite région de Wadi Khaled (la protubérance en haut à gauche que vous pouvez voir sur la carte ci-dessus). Pour faire simple, c’est le coin le plus reculé du Liban, à tous les niveaux. Ses habitants n’ont eu la nationalité libanaise que très récemment, l’Etat y est totalement absent, il n’y a pas d’infrastructure, l’ambiance est pesante, les visages fermés. Comme vous pourrez le voir dans un nouvel album photos, cette région est plutôt inhospitalière. Un jour (en 2003, donc avant le retrait syrien du Liban), nous sommes allés au bout de la dernière route, la plus au nord du pays. Cette route se termine en cul-de-sac par un alignement de magasins en tôle et de taxis garés à la queue-leu-leu. Dans les derniers mètres, on découvre un petit pont enjambant le Wadi Khaled. Devant ce pont, un muret de pierres usé par le temps et les allées et venues des habitants de la région. De l’autre côté de la rivière, c’est la Syrie. Ici, pas de checkpoint, pas de tampons sur le passeport, pas de douaniers. Les femmes se trimbalent avec des bidons d’essence (beaucoup moins chère en Syrie), des hommes au visage buriné scrutent les intrus. Bref, une vraie zone de non-droit, à cheval sur deux pays.

Depuis plusieurs semaines, la Syrie refuse que les casques bleus de la Finul se déploient le long de cette frontière-passoire. Pourquoi exactement? Aujourd’hui, ce sont les postes-frontière qui ferment les uns après les autres. Pourquoi? Pour la sécurité de la Syrie? Les combattants «palestiniens» et les armes présents au Liban sont passés par cette frontière dans un sens. Officiellement donc, les Syriens ne tiennent pas à revoir chez eux les miliciens du Fatah al-Islam and Co. C’est très probable, mais il y a peu de chance que ceux-ci n’utilisent pas des chemins de traverse. Quelle autre raison alors? La dernière fois que la Syrie a fermé ses frontières avec le Liban, juste après le retrait de 2005, ça a donné ce que l’on a appelé «la crise des camions». Le long des routes, les camions de transport (fruits et légumes, denrées diverses et périssables…) sont restés bloqués des jours durant côté libanais. L’objectif: asphyxier l’économie du Liban (c’est pas moi qui fabule là, relisez les journaux de l’époque…).

Se dirige-t-on vers une «crise des camions 2 le retour»? Reste plus qu’à afficher portes closes au poste de Masnaa, le dernier ouvert entre les deux pays… Pour les camions, la frontière libano-syrienne est facile à fermer. Pour les piétons armés et les ânes, cette frontière reste malheureusement une passoire, malgré le déploiement et les rondes de l’armée libanaise depuis 2005.

samedi, 02 juin 2007

Le Liban, c'est aussi ça...

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Ce matin, j’ai eu envie de me faire du bien au moral, et de vous offrir quelques photos déconnectées de notre actualité. Car le Liban est un pays magique, attachant et pétri d’histoire(s). Dans ce diaporama, nous vous proposons un visage du pays que l’on a tendance à oublier ces jours-ci. C’est juste bon pour le moral, en tout cas pour le mien…

Clickez sur l'image, et en avant pour la balade! Et si elle vous a plu, n'hésitez pas à laisser un petit mot ici...

mercredi, 23 mai 2007

Nahr el-Bared, ses réfugiés qui fuient l'enfer et ses miliciens prêts à tout

Ce matin, on a pris la direction du nord, vers Tripoli. Avec comme terminus le camp de réfugiés palestiniens de Nahr el-Bared, assiégé par l’armée libanaise depuis dimanche.

medium_DSCN4960.jpgSur place, c’est la cohue. Les civils fuient, entassés dans des minibus. A l’entrée du camp, on croise le cadavre d’un combattant du Fatah al-Islam boursouflé et grouillant de vers, puis un vieillard courbé qui erre parmi les détritus. Nous sommes étonnés de pénétrer si facilement dans le camp. En fait, nous sommes arrivés avant la horde des envoyés spéciaux que les rédactions étrangères ont envoyé ce matin, et nous sommes simplement passés entre les mailles du filet.

Nat rencontre alors Youssef, un Palestinien travaillant pour l’UNWRA, qui nous servira de guide. D’abord méfiant, il est touché par le fait que nous ayons transporté en voiture une vieille dame qui n’arrivait plus à marcher. Dans le dédale de ruelles, on rencontre des hommes, les derniers restés. Certains sont en armes, d’autres non. Tous racontent les horreurs des trois derniers jours, leur haine pour l’armée libanaise qui a bombardé aveuglément les maisons, tuant les enfants. Plusieurs vont même jusqu’à trouver Ariel Sharon plus clément.

Et puis on tombe sur des combattants du Fatah al-Islam, visiblement irrités par notre présence et par le fait que Nat leur adresse la parole alors qu’elle n’est pas voilée. Blasphème. A leur accent, on dirait des Lybiens. Certainement pas Libanais ou Palestiniens. En tout cas, pas question de les photographier.

Vers 13h, on croise Sofia, une consœur de la télé, voilée de la tête aux pieds pour l’occasion. Cela fait 24h qu’elle est là, elle attend l’équipe de TF1 bloquée à l’extérieur.

On ressort du camp à 13h30. Là, journalistes, caméramen et photographes attendent que les militaires libanais les laissent passer. En vain. L’un des militaires, les yeux fatigués, nous dit qu’on a eu de la chance de ne pas être allé de l’autre côté du camp où les combats les plus violents ont eu lieu. Il raconte avoir vu les miliciens se servir d’enfants comme boucliers humains. L’image d’un petit, le haut du crâne arraché, ne le quitte pas. «Vous auriez-vous ça, vous ne voudriez plus être journalistes!», nous lance-t-il.

Sur la route du retour, dans les faubourgs de Tripoli, une fusillade éclate. En pleine ville. La tension monte, on file. Sur l’autoroute traçant vers Beyrouth, on croise un long convoi de blindés de l’armée libanaise. On se dit qu’une fois le camp de Nahr el-Bared vidé des civils, les Libanais vont canarder sec les miliciens restés dedans.

Je sais pas quoi dire. On aime notre métier, et on a parfois de la chance (?) d’être là au bon endroit au bon moment. En fait, on ne sait plus trop faire la part des choses entre notre "inconscience" (on en menait pas large à certains moments) et notre envie de savoir, de voir, de raconter.

N.B.: Cliquez sur la photo ci-dessus, elle vous emmènera vers l’album photos de la journée (ATTENTION: certaines photos peuvent choquer).

jeudi, 15 février 2007

Les deux drapeaux de trop

medium_haririroses.jpgAu Liban, le 14 février ne rime plus avec Saint-Valentin depuis deux ans. Du coup, hier, bon nombre de Libanais ont délaissé les fleuristes pour se rendre place des Martyrs, pour rendre hommage à l’ancien Premier ministre Rafic Hariri. Quoi que l’on pense du bonhomme (ce ne fut pas vraiment un saint), il paraît normal de réclamer la mise en place du fameux tribunal pénal international chargé de juger ses assassins, que l’on soit dans la majorité ou dans l’opposition. «La vérité», le slogan qui illustre le mieux ce combat depuis 2 ans, devrait être l’affaire de tous les Libanais.

En tout cas, hier dans la manifestation, tout le monde y est allé de sa pancarte et de son drapeau. Comme sur le sit-in de l’opposition (sur le haut de la place des Martyrs), on a pu voir hier une kyrielle de fanions: blanc frappé du cèdre dans un cercle rouge pour les Forces libanaises, rouge-bleu pour le PSP de Joumblatt, blanc-bleu ciel pour le Courant du Futur du clan Hariri, rouge-blanc-or pour le PNL de Chamoun, blanc avec un cèdre stylisé pour les Kataëbs… On a même vu le grand drapeau rouge orné d’une faucille et d’un marteau du Parti communiste. Le tout noyé dans une mer de drapeaux libanais.

medium_drapiranien.jpgAu bout d’un moment, nous sommes allés faire un tour du côté du sit-in de l’opposition, après avoir montré patte blanche aux militaires qui ont bien fait leur boulot pour que les deux camps ne puissent même pas échanger un regard. Sur place, c’était désert. Près des barrières, à 50m du mur de barbelés séparant la place en deux, nous avons vu un groupe de jeunes du Hezbollah brandir… un drapeau iranien. De retour dans la manif, nous avons vu fleurir des drapeaux saoudiens. Si cet affichage non-national n’était le fruit que d’initiatives isolées, il n’en demeure pas moins qu’il est symptomatique des affinités régionales des deux camps. Finalement, depuis plusieurs décennies se rejoue la même partie d’échecs, le Liban n’étant que l’éprouvette de la région, où toutes les alliances, les enjeux et les inimitiés qui dépassent le pays se rejoignent. Ce serait bien que ça s’arrête, non?

mardi, 23 janvier 2007

Démocratie?

medium_greve.jpgAujourd’hui, j’ai vu un visage du pays que je me refusais de voir auparavant. En tout cas, j’essayais de croire que ce genre de scène ne se produirait pas. J’ai peut-être été un peu naïf, tout simplement. Vers 12h30 à Zalka, on a assisté à une mini intifada: d’un côté, les jeunes des Forces libanaises; de l’autre, des jeunes chiites d’un village des hauteurs. Ça s’est caillassé ferme (j’ai même pris un projectile minéral contendant sur le pied), avant que l’armée ne tire d’interminables rafales de fusils automatiques pour calmer les ardeurs de ces jeunes qui ne demandaient qu’à en découdre. J’ai eu peur devant cette violence. Et que dire des barrages de pneus, empestant l’air de Beyrouth. C’est sûr, le Liban vient de cramer aujourd’hui son quota d’émission de gaz toxiques pour 2007. Le Hezbollah avait appelé à une «grève générale», à un «mouvement pacifique». On a eu droit à un avant-goût de guerre civile, avec 3 mmorts et plus de 130 blessés (dont la moitié par balles). Tout à l’heure, le petit caïd de Zghorta, bombant le torse, a annoncé que ce le mouvement serait encore plus impressionnant demain, et comme ça jour après jour tant que le gouvernement Siniora ne démissionnera pas. Bravo pour la belle leçon de démocratie, messieurs. Chapeau bas!

jeudi, 11 janvier 2007

Le pourrissement: une tactique vaine

medium_cgtl.jpgAprès les manifestations gigantesques de début décembre et le sit-in au centre-ville sous les fenêtres du Grand sérail, l’opposition libanaise a donc opté pour une «escalade» qui ira crescendo. Première scène de ce second acte: la manif de la CGTL mardi matin, dans le bourbier d’Adlieh, secteur reconverti en chantier à ciel ouvert. Résultat, une fois qu’on enlevait les brouettées de travailleurs syriens, les pelletées de journalistes et les 38 tonnes de militaires, il ne restait plus grand monde. Ça sentait le petit rassemblement mal orchestré, avec des grappes de femmes à qui on a donné des fanions et des hommes venus faire nombre, histoire de. Hier, rebelote, ce coup-ci devant le ministère de l’Energie et de l’Eau. Un bide comme la veille pour la CGTL, accusée par la majorité d’être «une momie» au service du Hezbollah. Du coup, devant cet échec, l’opposition a affiché la couleur pour la deuxième scène de cette pièce de théâtre qui ne fait plus rire personne: une probable grève générale dans les ministères. Je ne vois pas trop ce que ça changera dans la masse de travail abattu par nos braves fonctionnaires.

Depuis quelques temps, je rencontre pas mal de chefs d’entreprise, dans les médias principalement… Tous me disent qu’ils bossent comme s’il ne se passait rien, qu’il faut tout faire pour continuer et tenir le coup pour 2007 (que tout le monde prévoit mauvaise) en attendant une vraie embellie pour 2008-2009. Les acteurs qui veulent continuer à faire tourner l’économie du pays (et leur business bien sûr en se tournant de plus en plus vers le Golfe, mais aussi vers le Maghreb déclaré «nouvel Eldorado officiel») se foutent éperdument des manœuvres politiciennes de la majorité et de l’opposition. Tous dans le même sac, en clair.

jeudi, 21 décembre 2006

Bienvenue à Paranoland

Hier soir, je suis retourné sur le sit-in, place des Martyrs, pour rencontrer les manifestants chrétiens préparant Noël et pour faire quelques photos de nuit. L’ambiance, comment dire, a beaucoup changé. Plus question de kermesse familiale maintenant. Les gens sont fatigués, se les pèlent la nuit car il fait froid… Ils font cuire des marrons sur leurs petits feux de camp. La méfiance vis-à-vis d’un corps étranger comme moi est totale. Pour faire un cliché d’une crèche illuminée, six personnes assises à proximité ont refusé d’être prises en photo.
medium_sapinnuit.jpgEn repartant, j’ai voulu monter sur le Ring qui surplombe la place pour faire une photo générale, avec le grand sapin et les tentes à perte de vue. Les militaires y ont établi un cordon de sécurité. J’arrive à la limite, me poste pour faire mon image, et un jeune militaire me dit «Mamnouh, mamnouh!». En clair, interdit de prendre en photo un pauvre sapin de Noël. J’insiste, et il me dit de demander la «permission» à son chef. J’obtempère, je passe le cordon et je vais à la rencontre du chef. Amical, celui-ci me dit «pas de problème, mais vas un peu plus loin». OK, j’obtempère à nouveau. Je cale mon appareil sur la balustrade et là, quatre troufions débarquent. J’eus l’immédiat sentiment de ne plus être le bienvenu du tout. Ils me demandent, en arabe, qui je suis, ce que je fais… Puis la discussion devient tendue et politisée. Le petit chef des quatre me demande ce que je pense de la manifestation, du sit-in, si je le trouve «joli» et à mon goût, si j’aime Hassan Nasrallah, si j’aime Michel Aoun… Si je suis pour Israël, pour Fouad Siniora… Ça ne rigole plus… La discussion a duré 20 minutes (c’est long 20 minutes dans ces cas-là), je ne faisais pas le malin, ne sachant pas forcément comment «bien» répondre dans la langue de Gibran. Puis ils s’intéressent à mon appareil photo, le prennent puis me le rendent, avec un sourire pas vraiment angélique. Sur ce, je quitte les lieux, sorte de périphérique en pleine ville où aucun automobiliste ne se serait arrêté pour mes beaux yeux. Là, je ne rigolais plus du tout. Tout ça pour prendre en photo un sapin de Noël…

Cet épisode est un exemple de la tension qui règne. Ces quatre militaires, censés défendre la «patrie», étaient clairement pro-Hezbollah. Je pense, à leur accent, qu’ils étaient originaires de la Bekaa. Et il m’est paru évident que pour des hommes comme ceux-là, si un jour le choix devait se poser entre l’armée régulière et une milice partisane, le cœur pencherait immédiatement vers la milice.
Il y a 8 ans, quand le général Lahoud est devenu président de la République, beaucoup de médias vantaient l’une de ses «réussites»: avoir donné une vraie cohésion à l’armée à la tête de laquelle il était durant les années 90. Moi, ce que je vois aujourd’hui, c’est que beaucoup de jeunes Libanais veulent intégrer l’armée pour les innombrables privilèges qu’elle accorde (voitures de fonction, clubs de sport hyper luxueux, rente à vie…). Pour ça, à force de graisser les pattes, Lahoud a bien réussi son coup. Mais pour ce qui est de la vraie cohésion, celle du cœur, il repassera. L’armée libanaise, dont on a tant parlé au moment du retrait israélien cet été, est une bulle de verre prête à éclater à la moindre occasion.

Ce matin, en voiture, je me suis confronté à des «cowboys» à quatre roues. Plantée à cheval sur le boulevard remontant vers Sofil, une voiture roulait lentement. Je ne pouvais passer ni à gauche, ni à droite. Je klaxonne, et là, un jeune mec sort la tête en hurlant, le torse bombé. L’ère du nouveau farwest semble plaire à certains.
Un peu plus tard, j’accompagne Nat à son boulot, et en voiture, elle me dit qu’on en viendrait presque à regretter le calme de la tutelle syrienne, et que ce n’était peut-être pas un hasard! C’est peut-être ce que certains pontes à Damas recherchent depuis le départ de leurs troupes en avril 2005: institutionnaliser la peur et la parano. Prouver que les Libanais ne peuvent pas se diriger eux-mêmes (c’est Bachar lui-même qui l’a dit, même s’il s’est contredit récemment pour les caméras). Cela avait marché en 1976, pourquoi pas en 2006?

mercredi, 20 décembre 2006

«Fais ce qu’il te dit, c’est un Hezbollah»

medium_sapinPSNS.jpgCe matin, je suis parti faire un petit reportage sur les préparatifs de Noël sur le sit-in du Centre-ville. Je commence à le connaître par cœur celui-là… Je rencontre alors un cadre du CPL du général Aoun. On va l’appeler ici, disons… Tony. Sympa, Tony m’explique comment ça se passe, ce qu’ils prévoient pour le réveillon, la fête, la messe de minuit à la cathédrale Saint-Georges des maronites, la possible venue de leur gourou… Bref. Il me fait la visite des tentes et des différents sapins. Je prends des photos, normal (mention spéciale au sapin du PSNS, avec ses décorations rouges reprenant le logo du drapeau!). Là, un petit gars à lunettes noires et veste de treillis arrive et me demande ma carte de presse. Je lui sors ma carte, mais elle ne convient pas. Il veut celle délivrée spécialement pour les journalistes. Je ne l’ai pas, n’étant pas au courant qu’il en fallait une, alors que ce n’est pas la première fois que je viens bosser là. Il insiste. Là, Tony me dit qu’il va m’aider et me dit de le suivre. En marchant, il me dit «Fais ce qu’il te dit, c’est un Hezbollah». Je montre mon étonnement. Et Tony poursuit: «Ils sont méfiants. Depuis quelques jours, ils veulent que tous les journalistes passent par eux, même sur la place des Martyrs gérée par nous, les aounistes. Ils sont prudents avec les journalistes étrangers, car il y a eu des reportages faits par des Suédois et des Anglais qui sont passés sur les télés et les journaux israéliens. Nous, on s’en fout, mais pas eux.» Je lui demande alors comment ça se passe avec «eux», ceux du Hezbollah. «Bien, répond-il en faisant la moue. On a trouvé 10 points communs (le fameux document signé par Aoun et Nasrallah), mais il y a quand même beaucoup de différences…» Ah bon?

medium_carteHezb.2.jpgArrivé à l’autre bout de la place Riad el-Solh (celle contrôlée par le Hezb), je donne ma carte à un autre gars, posté à une guérite de parking. Il part avec, vers une tente anodine, et revient, me donnant, avec un grand sourire, un laisser-passer pour la journée (photo ci-contre à droite). Question accréditation, on est loin des Nations unies, mais bon.

Comme lors du Hezbollahtour au Hezbollahland dans la banlieue sud juste après les bombardements de juillet dernier, il vaut mieux toujours montrer patte blanche avec «eux». C'est comme ça que ça marche.

jeudi, 14 décembre 2006

«J’étais déjà aouniste dans le ventre de ma mère»

medium_Aouniste1.jpgComme prévu, j’ai fait mon petit reportage place des Martyrs, hier au centre-ville de Beyrouth. L’objectif: comprendre comment fonctionne le cerveau de ces jeunes militants qui soutiennent le généralissime Michel Aoun? Résultat: je suis tombé sur un garçon charmant, Jawad, originaire du nord du Liban, dans le Akkar précisément. Une région magnifique mais complètement oubliée. A 22 ans, Jawad est déjà bien impliqué dans la vie politique de son mouvement, le Courant patriotique libre. «J’ai eu 3 côtes cassées lors des rafles d’août 2001», m’a-t-il raconté.

medium_Aouniste4.jpgEn tout honnêteté, il m’a bluffé par la sincérité de son engagement. Rien à dire là-dessus. Il y croit dur comme fer, il obéira à tous les ordres de son général (texto)… Si plusieurs de ses arguments tiennent la route (les proches de Hariri sont d’ex-corrompus comme les actuels alliés d’Aoun, hors Hezbollah évidemment…), d’autres font preuve d’un esprit candide. Exemple, concernant deux anciens ministres franchement pas fréquentables: «Aoun a pardonné à Michel el-Murr et Sleimane Frangié, car ils ont demandé pardon.» On se croirait dans la cour d’une école religieuse avec un caïd qui distribue ses bons points, au gré de ses intérêts du moment. Sinon, que dire de la laïcité, point difficilement compatible entre le programme officiel de Aoun et celui du Hezb... Bref, je ne vais pas m’étendre cent ans sur mes petits aounistes, je continuerai d’essayer de les comprendre. Mais ce qui est sûr, c’est que je vois surtout un bon gros manipulateur (déguisé en bouteille de Fanta dimanche dernier) à la baguette...

samedi, 02 décembre 2006

Le KGB de Ségolène

Ce n’est probablement pas de sa faute. C’est probablement le cas avec tous les membres du personnel politique. Mais aujourd’hui, nous avons encore eu une grande démonstration de n’importe quoi. Je peux vous assurer qu'on ne nous y reprendra plus.

medium_segobristol.jpgHier soir, coup de fil de l’ambassade de France, pour informer les journalistes que madame ferait une conférence de presse-débat avec les journalistes à 11h à l’hôtel Bristol. Chouette, j’allais pouvoir faire mon mea culpa à propos de mon post précédent. Ce matin donc, on débarque au Bristol. Dans le hall, les journalistes «officiels» qui ont eu l’honneur de suivre madame dans son périple. On poireaute un peu, on est priés de venir dans l’une des salles de réception. On repoireaute. Les envoyés spéciaux se tirent la bourre, on regarde ça franchement éberlués. Tout le monde se met d’accord, en l’occurrence les reporters télé (TF1, France 2, iTélé et BFM) pour demander aux autres de la fermer, histoire d’avoir leur son pour le JT de 13 heures. Les journalistes de presse écrite, eux, sont inexistants. De toute façon, c’est bien connu, ceux-là se contentent de repomper les dépêches d’agence (remarquez, pour certains, c’est la triste réalité…). Bref, un membre du staff de Ségolène Royal arrive, et dit très simplement: «Bon, d’abord TF1 et France 2, les autres, on verra ensuite.» Résultat, la candidate PS, réfugiée dans le fond du salon avec l’ambassadeur et les gardes du corps, reçoit les «privilégiés». Ça rouspète, un journaliste crie «C’est le KGB?», le caméraman d’iTélé s’emporte après qu’un bodyguard se soit interposé pour l’empêcher de filmer de loin… Finalement, les journalistes de seconde zone arrivent à approcher la dame. Elle redonne sa vision de sa visite au Liban, une phrase sur deux commençant par «Personne ne m’empêchera de…» (ça, je peux plus, c'est super énervant...). Les seules questions que les envoyés spéciaux posent tournent autour de la polémique née de la réunion, la veille au soir, au Parlement, au cours de laquelle un député du Hezbollah aurait comparé Israël à un Etat nazi. Mme Royal n’aurait pas entendu: sinon, elle aurait quitté la salle tout de suite, assure-t-elle. Une mauvaise foi qui fait ricaner les journalistes présents, tous ayant entendu les propos incriminés. Enfin, après son mutisme des deux premiers jours, elle s’est posée en «facilitatrice pour renouer les fils du dialogue rompu», sa «visite donnant l’occasion à des gens qui ne se parlaient plus de se retrouver calmement autour d’une table». «Un moment important, une étape dans la vie du Liban.» Faut oser quand même, argh, argh, argh… C’est le ministre saoudien qui a permis de débloquer les choses temporairement vendredi soir…

Finalement, cette «rencontre-débat» n’a rien eu d’une rencontre, encore moins d’un débat. Mais nous n’avons pas fait le déplacement pour rien: nous avons au moins pu admirer les jolis bancs de poisson formés par les reporters (dont nous faisions aussi partie, pauvres de nous). Dans tout ça, on s’est sentis bien plus utiles l’été dernier à faire parler les réfugiés de Saïda qu’à faire les zouaves avec nos confrères parisiens.

Une nuit à Beyrouth

medium_09.jpgmedium_12.jpgChose promise, chose due. Après avoir mobilisé plus du tiers de la population libanaise cet après-midi, les partis pro-syriens ont entamé leur guerre d’usure en vue de faire chuter le gouvernement pro-occidental de Fouad Siniora. Tant que cet objectif ne sera pas atteint, la manifestation se prolongera sous forme de siège.

Ce soir, le centre-ville de Beyrouth, habituellement vitrine clinquante du renouveau libanais, s’est transformé en squat géant. En début de soirée, les organisateurs du Hezbollah ont installé, sur les deux places principales, des dizaines de tentes blanches, de grandes citernes d’eau et des groupes électrogènes. Plus tard, des camions continuaient d’arriver, distribuant des couvertures et des matelas de mousse. Rien n’a été laissé au hasard.

medium_DSCN3904.jpgDu gros million de manifestants de la journée, seuls les hommes, jeunes pour la plupart, s’apprêtent à rester toute la nuit. Certains sillonnent les rues du quartier jonchées de papiers, de cadavres de canettes, de bouteilles d’eau et de sacs plastiques. A trois sur des scooters fatigués, ils crient, s’interpellent, chevauchant leurs montures comme dans un farwest moderne. Si les bâtiments n’ont pas été vandalisés, les manifestants ne s’embarrassent cependant pas de civisme quant aux biens publics: les parterres de fleurs servent de matelas, le bitume des parkings est perforé à coup de barre à mine pour planter les piquets de tente…

medium_DSCN3905.jpgAu pied de la colline où se dresse le Grand sérail (le siège du gouvernement), les opposants diffusent des chants partisans enregistrés pour l’occasion, poussant la sono à fond au nez des militaires fatigués. Sur les immenses parkings, des groupes se forment. Certains jouent aux cartes sur les poubelles fermées pour cause de sécurité, ou fument le narguilé, laissant s’échapper des nuages parfumés dans la fraîcheur de la nuit; d’autres se réchauffent autour de feux de joie ou dorment déjà à même les trottoirs. Les partisans de Hassan Nasrallah, largement majoritaire à l’approche de minuit, ont pris possession des lieux. Mais ceux du général Aoun, qui donnaient de la voix dans l’après-midi, sont cette fois plus discrets. Leur campement, constitué d’une vingtaine de tentes, se trouve à l’écart, près du ring et le plus près d'Achrafieh possible. Ici, pas de citernes, pas d’électricité. Pour la musique, les aounistes se satisfont d’autoradios qui saturent. En dépit de leur objectif commun, les deux principaux courants feront chambre à part… Logique pour un mariage contre-nature.

mercredi, 27 septembre 2006

Promenade dominicale

medium_occupation_5.jpgDimanche dernier, je suis descendue à la frontière sud, pour voir ce qu'il était advenu des villages funestement célèbres de Bint Jbeil, Maroun el-Ras, Yarine... En résumé, le ciel leur est tombé sur la tête, au propre comme au figuré. Et les quelques maisons qui ont été épargnées par les bombes ont connu une autre sorte d'enfer. "J'aurais encore préféré qu'elle soit détruite", m'a confié l'un des habitants qui a retrouvé sa demeure dans un drôle d'état. Vous pourrez en juger sur les deux derniers albums Quel reste-t-il du joli Sud? et Sud sur graffiti. La preuve par l'image.

J'étais accompagnée de Michel, un gentil pompier et bon chrétien du Nord qui, pour la première fois de sa vie, allait dépasser Saïda et qui ne revenait pas de ce qu'il voyait. A défaut d'autre chose, cette excursion – ou balade digestive selon certains – aura au moins servi à ouvrir les yeux d'une personne sur ce qu'a traversé son propre pays. Je ne peux même m'imaginer ce que vivre ces trois derniers jours de la guerre à Maroun el-Ras a dû être. Et je me demande souvent comment les hommes qui sont payés pour concevoir des bombes toujours plus puissantes et toujours plus destructrices dorment la nuit... 

mercredi, 13 septembre 2006

Beyrouth-sur-Pub

Pendant que les politiques se prennent le jonc,que le Hezbollah accuse le gouvernement de collaboration avec Israël, que le général Aoun salive à l'idée d'une chute de Siniora, que les ex-Phalanges chrétiennes célèbrent leur "martyr" Bachir Gemayel à coups de pétards et de défilés bruyants, que Joumblatt s'agite tout seul dans son magnifique palais de Moukhtara, que, que, que...  les créatifs libanais, eux, surfent sur la vague du patriotisme et de la reconstruction. Les affiches fleurissent un peu partout, certaines bidouillées, d'autres hilarantes. Nos créatifs, décidément très inspirés par l'après-guerre, font parfois preuve d'une conviction et d'un sens de l'humour qui tranchent un peu avec l'ambiance générale. Mais qui fait plaisir quand même.

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medium_absolut_2.jpgmedium_johnnywalker2.jpgmedium_absolut_3.jpg

20:35 Publié dans Reportages | Lien permanent | Commentaires (3)

samedi, 19 août 2006

Khiam: une lumière dans les ténèbres

medium_khiam2.jpgHier... Il y a parfois de drôles de journées, comme celle d'hier. Partis vers le Sud aux alentours de 13 heures, nous n'y sommes arrivés qu'à 18 heures. L'autoroute côtière ressemblait à un gigantesque départ du 15 août, si ce n'est que les voitures surchargées étaient remplies de réfugiés voulant rentrer chez eux, et pas de vacanciers insouciants. Nous avons donc opté pour la montagne (je ne suis plus très sûr que cela ait été une bonne idée). Bref. Notre destination: Khiam (prononcez Riam). 

Le Sud, pour comprendre son état, il faut aussi le voir de nuit. C'est noir. Plus d'électricité, plus d'eau. Plus rien, à part l'obscurité. L'entrée dans Khiam fait froid dans le dos. La ville, située sur le dos d'une colline surplombant Israël, a été quasiment rasée. Tout en haut de la colline, il y avait un lieu symbolique, tranformé depuis 2000 en site touristique. Le 23 mai 2000, l'armée israélienne évacuait les lieux – une prison apparemment inspirée de celle de Midnight express – en quelques heures, laissant des dizaines de prisonniers plantés là, derrière leurs barreaux. Depuis, les ex-détenus servaient de guides, expliquant aux visiteurs les types de torture qui étaient pratiqués dans ces murs (heureusement que les murs ne parlent pas...), la vie dans cette prison oubliée du monde. Dans cette cité où le Hezbollah était très implanté, le parti de Dieu avait pris en charge le côté "mémorial" du site, construisant même un petit restaurant à l'entrée, ainsi qu'une boutique où l'on pouvait même acheter une petit boule avec la Tour Eiffel et de la neige dedans. Depuis une semaine et un largage de 22 tonnes d'obus, il ne reste rien, sauf le portail d'entrée. Enfin si, il reste quelque chose: des tas de gravas. Un terrain vague.

Dans la ville transformée en cimetière, quelques rares habitants (la ville comptait 35000 résidents permanents et 60000 en été, quand les gens venaient y estiver) sont revenus pour constater le désastre. Mais ils n'ont plus rien à faire ici...

En quittant Khiam la nuit tombée, nous avons pris le chemin du retour, via Nabatiyeh et Saïda. A notre gauche, on distinguait le nord d'Israël, illuminé comme un sapin de Noël. La colonie de Metulla surplombant la plaine de la Bekaa, la surveillant...

Mais avant d'atteindre Nabatiyeh, ce qui devait arriver arriva: après avoir maltraité notre pauvre voiture sur les routes les plus pourries (et trouées) du monde, un pneu a rendu l'âme. En pleine montagne, dans le noir le plus complet. La tuile. Le premier automobiliste à pointer le bout de son nez s'est arrêté derrière notre voiture pour m'éclairer, afin que je puisse changer la roue. Manque de pot, celle de secours était aussi plat. Notre ami d'un soir a stoppé tous les automobilistes qui sont passés ensuite pour trouver une pompe. Sans succès. Dans la cinquième voiture, un couple nous a dit qu'il connaissait un réparateur de pneus dans le village suivant. Nous y sommes allés à 20 km/h, derrière ce cinquième automobiliste. Là-bas, le réparateur a fait son boulot à la lumière de son générateur électrique, pendant que les femmes de la famille, installées sur la terrasse, nous ont offert le thé et des poires. En pleine nuit, alors que ces gens n'ont plus rien ou presque et qu'ils viennent de passer un mois d'enfer, nous étions un peu gênés. Mais l'une des femmes, un grand sourire aux lèvres, nous a assuré que nous devions nous considérer "en famille" avec eux et ne pas nous inquiéter. Ils ont même voulu nous garder à dîner, voyant que nous étions crevés...

On s'est simplement demandé dans quels pays ce genre de situations se produisent, où les gens vous aident juste pas gentillesse, envers et contre tout. Moi je vous le dis, les Libanais sont des gens formidables.

lundi, 14 août 2006

Le jour d'après

medium_DSCN3295.jpgmedium_DSCN3342.jpgCe lundi 14 août restera dans les mémoires d’une grande majorité de Libanais. Aujourd’hui, comme presque tous les journalistes au Liban, nous avons suivi le retour des réfugiés. Nous sommes allés dans la banlieue sud de Beyrouth, à Haret Hreik. Comme dans toutes les zones d’habitation ravagées, hommes, femmes et enfants étaient là, à la recherche de quelques affaires personnelles… C’était assez surréaliste. Tous n’avaient qu’un mot à la bouche: victoire.
Il y a quelques minutes, à 21 heures, j’ai voulu voir ce qu’en disait les JT français. J’ai allumé la télé sur France 2. Je suis resté bouche bée devant le parti pris de «l’envoyé spécial», un certain monsieur Coq, qui nommait les sympathisants du Hezbollah «fous de Dieu» et ironisait sur une «victoire» calculée à l’aune des destructions. Je n’ai plus que celles-là en tête, mais il y en avait d’autres dans le genre. C’était simplement choquant. Je crois savoir ce qui tuera cette région, c’est l’ignorance. Et celle des journalistes est d’autant plus coupable que ce sont eux qui portent la «bonne parole» dans les foyers de France et de Navarre. Ce genre de commentaires sur image, sûrs de leur vérité, ne fait qu’une chose: élargir le fossé d’incompréhension entre l’Occident et l’Orient, alors que ces deux mondes, qui sont obligés de se côtoyer, auraient tant à apprendre l’un de l’autre.

Quelques minutes plus tard, sur une autre chaîne – CNN en l’occurrence –, un sujet montrait la façon dont Israéliens et Libanais vivaient cette trêve. Chez les premiers, de toute évidence, c’était la soupe à la grimace. Chez les seconds, c’était la fête. Ce soir à Beyrouth, ce n’est plus le bruit des bombes que l’on entend, mais celui des feux d’artifice. Le commentateur américain faisait la moue, ne comprenant pas pourquoi les Libanais avaient le sourire alors que leur pays est en ruine. Là encore, c’est l’ignorance et l’incompréhension totale de la pensée orientale qui l’emportait sur le reste. Cette paix (puisse-t-elle durer) est une formidable victoire dans la tête des gens, pour qui les pertes matérielles sont moins importantes que le fait de ne pas avoir cédé devant une brutalité militaire. Même s’il y a plus de maisons détruites que de maisons indemnes, même si la terre du Sud va devoir se reposer avant d’être de nouveau fertile, pour ces hommes, l’honneur est sauf. Mieux, ils ont retrouvé une dignité perdue après des années d’humiliation. Peut-être que cela paraît décalé aux yeux de certains, mais c’est une réalité. Une vraie réalité, indiscutable. Quand l’Occident comprendra cela, il aura fait un grand pas.

22:20 Publié dans Reportages | Lien permanent | Commentaires (5)

dimanche, 13 août 2006

Plan B

medium_DSCN3188.jpgSamedi matin comme prévu, nous nous sommes retrouvés place des Martyrs à 7 heures du matin pour former un "convoi citoyen" devant descendre au Sud afin d'y apporter des vivres à l'attention de ceux qui n'avaient pu s'enfuir. 100000 personnes seraient encore là-bas, sans que quiconque puisse les rejoindre. La Croix-Rouge libanaise et le CICR ne vont nulle part sans autorisation israélienne, et l'Etat hébreu ne donne son accord qu'avec parcimonie: une autorisation cette semaine, pour dix demandes déposées par jour. Inutile de dire que de nombreux villages sont abandonnés à leur triste sort. L'idée de ce convoi, lancée par de multiples ONG, consistait non seulement à apporter une aide de première urgence, mais aussi à crier à la face du monde que les Libanais, unis, citoyens et sans distinction confessionnelle ou politique, refusaient ce lâchage des populations du Sud. Forces libanaises, Aounistes, Hezbollah, apolitiques, chrétiens du Kesrouan, chiites de Hay el-Sallom, druzes de Saoufar: tous ont répondu présents en tant que Libanais avant tout. Treize Américains et une dizaines d'Egyptiens étaient là juste par solidarité. En tout, 52 voitures se sont donc mises en marche, drapeau libanais au vent et coffres remplis à ras bord de victuailles.
Bien sûr, tout le monde était inquiet, sachant que la veille, un convoi de réfugiés composé de 515 voitures et de 3000 personnes, encadré par l'armée libanaise et la Finul (qui assure avoir obtenu l'autorisation de passage de Tel-Aviv), avait été attaqué par un drone. Celui-ci a lâché 5 bombes, faisant 7 morts et plus de 40 blessés.
medium_DSCN3221.jpgmedium_DSCN3256.jpgmedium_DSCN3224.jpgMais ce n'est pas l'armée israélienne qui a posé problème, c'est la police libanaise. A seulement 15km de Beyrouth, un barrage décidé par le ministre de l'Intérieur Ahmad Fatfat (sunnite du Nord proche du 14 mars), a bloqué le passage, les armes à la main, sous prétexte que "cette démarche était suicidaire et qu'il était de la responsabilité des autorités de protéger ses citoyens".
En a résulté une cohue monstrueuse, des cris, des larmes, de la colère… Certains, dont toute la famille est au Sud, ont voulu passer à pied, la police les en a empêché. "Nous avons le droit de mourir où nous voulons", cria un jeune homme.
Bien sûr, les accusations ont fusé. Comment expliquer ce blocage de la part d’un gouvernement qui accuse Israël de blocus humanitaire? L’objectif était évidemment politique, et c’est bien triste car cela illustre les enjeux internes de cette guerre. A titre d’indice, le  maire de Saïda, averti de notre venue, a déclaré publiquement que nous étions "ses invités". Il faut savoir que ce monsieur est l’adversaire politique de Bahia Hariri.

Aujourd’hui au Liban, c’est aussi une question de pouvoir qui se joue, même à l’échelle de l’aide humanitaire. Déjà, sur la scène médiatique, certains piliers du 14 mars se désolidarisent du Hezbollah. En particulier dans les milieux sunnites, des rumeurs courent sur les objectifs "cachés" de Nasrallah: il ne compterait pas désarmer, les réfugiés ne rentreront pas au Sud, le Hezbollah va mettre la main sur les rênes du pays… C’est malheureusement une opposition sunnite-chiite qui est en train de voir le jour, même si les populations elles-mêmes n’adhèrent pas aux prises de position politiques.
Nous étions donc très inquiets de voir la réaction de Nasrallah au vote de la résolution 1701. Mais l’homme a prouvé son intelligence politique et tactique, en acceptant de soutenir le gouvernement, quelle que soit sa décision. Il désamorce de la sorte toutes les accusations potentielles de faire passer d’autres intérêts avant ceux du Liban, en particulier lorsqu’il déclare vouloir "tout faire pour que les réfugiés puissent retourner chez eux". Ainsi, il rassure et ses partisans, et ceux qui redoutaient une installation de ces réfugiés. Il montre aussi que ses objectifs militaires (libération de Chebaa et des prisonniers dont rien n’est dit dans la résolution) ne priment pas sur l’humain. Ce qui n’est clairement pas le cas chez ceux qui ont bloqué notre convoi…

Comme l’a dit fort justement un ami, ce qui se passe depuis un mois a surtout prouvé combien le Hezbollah fédérait au Liban et combien il était puissant sur le plan militaire. S’il était vraiment manipulé par la Syrie ou par l’Iran, il avait largement les moyens de s’opposer au retrait syrien en avril 2005, et même de prendre le pouvoir militairement. Il ne l’a pas fait, préférant participer à un dialogue national. Sachant désormais quels sont ses moyens militaires, c’est une preuve a posteriori de sa "libanité". La République islamique du Liban, tant redoutée, il aurait aussi pu l’imposer par les armes bien plus tôt.
Pour ce même ami, Israël doit maintenant se rabattre sur son plan B: l’Irak au Liban. Soit tout mettre en œuvre pour jouer sur les dissensions confessionnelles, en particulier entre chiites et sunnites. L'élargissement de l'offensive au Sud et la volonté affichée de rester sur place plusieurs semaines pour "nettoyer" la région entre dans cette stratégie. Plus il y aura de réfugiés et plus longtemps il resteront dans d'autres régions dans des conditions de promiscuité intolérables, plus le risque d'implosion de la société libanaise est important. Vous aimez bien votre voisin, mais s'il dort dans votre salon et mange vos provisions alors que vous mêmes vous êtes sous blocus, à la longue, vous allez finir par vous chamailler. Cela n'a rien à voir avec la confession, c'est juste humain. Le Hezb ne veut clairement pas entrer là-dedans, mais à ce jeu-là, il y a deux parties. Prions pour que la seconde ne tombe pas dans ce piège pour des questions bassement politiciennes.

vendredi, 11 août 2006

Dahiyé avant/après

medium_dahiehbefore.jpg medium_dahiehafter.JPG

L'après a été prise avant tous les derniers raids. Source: Google

11:35 Publié dans Reportages | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 08 août 2006

Tristes drones 2

medium_Chiyah3.jpgVoilà. Il est 1h41 du matin et nous revenons de Chiyah, quartier sud-ouest de Beyrouth. Il est trop tard et trop pénible de raconter ce que nous y avons vu. Et il est pénible de voir qu'aucun fil info n'en parle, sachant que les recherches ne sont pas achevées mais qu'il y a déjà plus de 30 morts et 100 blessés.

Bref. Il est donc 1h43 du matin maintenant, et les drones israéliens continuent de bourdonner en continu au-dessus de nos têtes. David a envie de s'acheter une 22 et j'ai envie de lui crier "Pull". Maintenant, on voudrait juste pouvoir dormir quelques heures en paix, mais au Liban, en ce moment, on a les plus gros moustiques du monde.

Ha. Il est 1h45. Les drones se sont barrés. Vous allez dire que nous devrions être soulagés, mais non! Parce que là, ce sont les bombardements qui recommencent... Jamais contents, ces Libanais... 

01:50 Publié dans Reportages | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 05 août 2006

Invitation au voyage

Sur la colonne de droite, vous trouverez un album photo (intitulé Le Liban, c'était ça), présentant le Liban tel que vous ne le connaissez sans doute pas, loin des clichés et des stéréotypes façon CNN. Le Liban que nous aimons et que nous souhaitons défendre. Bien sûr, certains diront que tout ça, c'est bien joli, mais qu'il y a aussi le Hezbollah. Ce à quoi la réponse est simple: la force de ce pays est JUSTEMENT d'avoir su faire cohabiter ce que nous vous montrons avec le Hezbollah. Et rien que pour cela, le Liban, pays-message, mérite d'être sauvé de tous les radicalismes, américains, israéliens, iraniens, syriens...

12:05 Publié dans Reportages | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 30 juillet 2006

Qana, village martyr (chronique du 30 juillet)

Ce 30 juillet aura été fait d'adrénaline et d'horreur. Nous ne l'oublierons jamais.

Partis en convoi avec un véhicule de Sapeurs pompiers, puis avec une ambulance de Saïda –  à tombeau ouvert, filant à 140km/h sur la route côtière dont la vitesse est limitée à 80 –, nous avons pris la route de Qana. Qana, au printemps 1996, avait subi les Raisins de la colère, les avions israéliens ayant commis l'irréparable en bombardant un camp de l'Onu où s'étaient réfugiés plus d'une centaine de villageois. Il y a deux mois, j'étais retourné là-bas avec Enzo, un copain qui bossait au CICR de Beyrouth il y a 8 ou 9 ans. Nous avions visité le site où s'élève aujourd'hui un mémorial. Le guide des lieux, un survivant du massacre, racontait à tous les visiteurs comment cela s'était passé, les bombes au phosphore et celles à fragmentation, ces fameuses frappes dites "chirurgicales". La haine était bien vivace. Elle le sera encore plus depuis la nuit dernière.Nous sommes arrivés sur les lieux en début d'après-midi. Sur place, les sauveteurs et le commissaire du coin nous ont raconté, ont témoigné. Le déluge de feu, 11 heures durant. Les bombes qui coupent préalablement les routes, interdisant d'office aux secours d'arriver à temps, et aux civils de s'enfuir. Les immeubles qui s'écroulent sur ceux qui y avaient trouvé refuge. Des familles entières, des enfants surtout... Comme l'a dit le commissaire, ils ne pouvaient pas ne pas être au courant de "qui" il y avait dans certains immeubles, les drones de reconnaissance passant des journées entières à photographier les lieux.

En repartant de Qana, nous avons suivi l'ambulance qui nous servait de poisson-pilote, zigzaguant sur la route au gré des cratères d'obus. Direction l'hôpital public de Tyr. Garé dans une ruelle, un grand camion frigorifique attendait. Des pompiers ont ouvert les portes arrière. Et comme nous avions sympathisé avec eux, ils me firent "l'honneur" d'être le premier photographe à monter dans le camion. Il y faisait froid. Il y avait surtout l'odeur. Ça puait la mort. Parterre gisaient des cadavres emballés dans des couvertures et dans de grands sacs en plastique transparent. Les pompiers ont ouvert les deux premiers. Une petite fille de 3 ou 4 ans, les yeux collés et le sang coagulé sur la joue. Puis un garçon, de même pas 2 ans. La tête violette, la tétine encore autour du cou. Il y avait cette putain d'odeur, insoutenable. Et ces petits corps. Ça aurait pu être mes filles. Et là, j'ai déclenché l'appareil photo. 100 fois, 1000 fois. Il me protégeait. Certains diront que je suis une mouche à merde, d'autres que j'ai fait mon boulot. J'hésite moi-même encore. Puis l'odeur m'a jeté dehors. J'ai sauté du camion, j'ai fait quelques pas pour m'écarter de la foule qui, même à l'extérieur, se bouchait le nez. Je me suis accroupi contre une voiture et j'ai pleuré. J'ai pas honte de le dire. C'était trop. Après ça, j'ai repris le volant, muet. On a fait la route jusqu'à Saïda, puis jusqu'à Beyrouth, le tout par les petites routes de montagne. Elle est si belle la montagne libanaise.

(les photos prises à Qana sont consultables sur l'album photos, certaines d'entre elles n'ayant pas leur place sur une page d'accueil) 

 
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