Avertir le modérateur

samedi, 19 août 2006

Khiam: une lumière dans les ténèbres

medium_khiam2.jpgHier... Il y a parfois de drôles de journées, comme celle d'hier. Partis vers le Sud aux alentours de 13 heures, nous n'y sommes arrivés qu'à 18 heures. L'autoroute côtière ressemblait à un gigantesque départ du 15 août, si ce n'est que les voitures surchargées étaient remplies de réfugiés voulant rentrer chez eux, et pas de vacanciers insouciants. Nous avons donc opté pour la montagne (je ne suis plus très sûr que cela ait été une bonne idée). Bref. Notre destination: Khiam (prononcez Riam). 

Le Sud, pour comprendre son état, il faut aussi le voir de nuit. C'est noir. Plus d'électricité, plus d'eau. Plus rien, à part l'obscurité. L'entrée dans Khiam fait froid dans le dos. La ville, située sur le dos d'une colline surplombant Israël, a été quasiment rasée. Tout en haut de la colline, il y avait un lieu symbolique, tranformé depuis 2000 en site touristique. Le 23 mai 2000, l'armée israélienne évacuait les lieux – une prison apparemment inspirée de celle de Midnight express – en quelques heures, laissant des dizaines de prisonniers plantés là, derrière leurs barreaux. Depuis, les ex-détenus servaient de guides, expliquant aux visiteurs les types de torture qui étaient pratiqués dans ces murs (heureusement que les murs ne parlent pas...), la vie dans cette prison oubliée du monde. Dans cette cité où le Hezbollah était très implanté, le parti de Dieu avait pris en charge le côté "mémorial" du site, construisant même un petit restaurant à l'entrée, ainsi qu'une boutique où l'on pouvait même acheter une petit boule avec la Tour Eiffel et de la neige dedans. Depuis une semaine et un largage de 22 tonnes d'obus, il ne reste rien, sauf le portail d'entrée. Enfin si, il reste quelque chose: des tas de gravas. Un terrain vague.

Dans la ville transformée en cimetière, quelques rares habitants (la ville comptait 35000 résidents permanents et 60000 en été, quand les gens venaient y estiver) sont revenus pour constater le désastre. Mais ils n'ont plus rien à faire ici...

En quittant Khiam la nuit tombée, nous avons pris le chemin du retour, via Nabatiyeh et Saïda. A notre gauche, on distinguait le nord d'Israël, illuminé comme un sapin de Noël. La colonie de Metulla surplombant la plaine de la Bekaa, la surveillant...

Mais avant d'atteindre Nabatiyeh, ce qui devait arriver arriva: après avoir maltraité notre pauvre voiture sur les routes les plus pourries (et trouées) du monde, un pneu a rendu l'âme. En pleine montagne, dans le noir le plus complet. La tuile. Le premier automobiliste à pointer le bout de son nez s'est arrêté derrière notre voiture pour m'éclairer, afin que je puisse changer la roue. Manque de pot, celle de secours était aussi plat. Notre ami d'un soir a stoppé tous les automobilistes qui sont passés ensuite pour trouver une pompe. Sans succès. Dans la cinquième voiture, un couple nous a dit qu'il connaissait un réparateur de pneus dans le village suivant. Nous y sommes allés à 20 km/h, derrière ce cinquième automobiliste. Là-bas, le réparateur a fait son boulot à la lumière de son générateur électrique, pendant que les femmes de la famille, installées sur la terrasse, nous ont offert le thé et des poires. En pleine nuit, alors que ces gens n'ont plus rien ou presque et qu'ils viennent de passer un mois d'enfer, nous étions un peu gênés. Mais l'une des femmes, un grand sourire aux lèvres, nous a assuré que nous devions nous considérer "en famille" avec eux et ne pas nous inquiéter. Ils ont même voulu nous garder à dîner, voyant que nous étions crevés...

On s'est simplement demandé dans quels pays ce genre de situations se produisent, où les gens vous aident juste pas gentillesse, envers et contre tout. Moi je vous le dis, les Libanais sont des gens formidables.

jeudi, 17 août 2006

(Re)conquérir le Sud

(english version below)

Le désir de vie demeure plus fort que le désir de mort; et des entrailles de l’enfer et de la destruction, demeure le désir de reconstruire. Pour cela, le groupement des Sociétés Civiles pour la Vie convie tous les citoyens libanais à se joindre au convoi qui partira de la place des Martyrs, vendredi 18 août à 6h00, vers Nabatiyé. La Campagne Civile d’aide aux Déplacés ainsi que les associations de soutien norvégiennes y organiseront une distribution de produits alimentaires à l’attention des réfugiés de retour dans leur région; et le groupement des Sociétés Civiles pour la Vie aidera au déblaiement des ruines dans les quartiers les plus touchés.

La même action se tiendra dimanche 20 août à 6h00 au départ de la place des Martyrs, en direction de Tyr. Afin de faciliter votre participation à ces journées, veuillez contacter Adèle ou Hala au (01) 741 412 ou (03) 251 386 .

________________________________________________________

The will for life remains stronger than the will for death; and from the heart of destruction the desire to rebuild remains. The Civil Society Organizations for Life invite all Lebanese citizens to join our convoy to Nabatiyeh on Friday August the 18th. We will depart from Martyr’s Square at 6 am. The Civil Campaign for Relief and the Norwegian People Aid will distribute food portions  to the returning displaced persons, and the CSO for Life will assist them in removing the debris in most affected neighborhoods. 

The same event will take place on Sunday August the 20th. The convoy will again depart from Martyr’s Square at 6 am and this time head towards Tyre.  To participate in this event, please contact Adèle or Hala at (01) 741 412 or (03) 251 386.

10:25 Publié dans Sud-Liban | Lien permanent | Commentaires (1)

dimanche, 13 août 2006

Lundi, 5 heures GMT

Voilà. On devrait être rassurés, une "cessation des hostilités" est prévue à partir de demain, lundi 14 août à 8 heures du matin (heure locale). Toutes les parties se sont mises d'accord sur la résolution 1701 du Conseil de sécurité. Espérons seulement que les mathématiques n'accouchent pas d'une nouvelle équation bizarroïde: 1701 = 425.

A partir de lundi donc, les hostilités vont cesser, et il faut s'en réjouir. Mais le calendrier de "l'après", lui, reste le plus flou possible. 30000 soldats israéliens sont aujourd'hui sur le sol libanais (soit près du double de l'effectif mis en place lors de l'invasion de 1982). Après avoir appliqué le fameux concept des "punitions collectives" sur les populations civiles pendant plus d'un mois, ces soldats vont rester pour "karcheriser" la région, ce qui n'est jugé comme "offensif" mais laisse la porte ouverte `toute une palette d'opérations. D'ici l'envoi de nouveaux casques bleus dans une semaine (au mieux), le Premier ministre Ehud Olmert va devoir frapper un dernier grand coup, sa survie politique en dépend. Ce n'est pas moi qui le dit, ce sont les éditorialistes israéliens qui avaient déjà annoncé, la semaine passée, "la défaite d'Israël au Liban".

"L'après-après", lui, est un grand point d'interrogation.

13:45 Publié dans Sud-Liban | Lien permanent | Commentaires (4)

Plan B

medium_DSCN3188.jpgSamedi matin comme prévu, nous nous sommes retrouvés place des Martyrs à 7 heures du matin pour former un "convoi citoyen" devant descendre au Sud afin d'y apporter des vivres à l'attention de ceux qui n'avaient pu s'enfuir. 100000 personnes seraient encore là-bas, sans que quiconque puisse les rejoindre. La Croix-Rouge libanaise et le CICR ne vont nulle part sans autorisation israélienne, et l'Etat hébreu ne donne son accord qu'avec parcimonie: une autorisation cette semaine, pour dix demandes déposées par jour. Inutile de dire que de nombreux villages sont abandonnés à leur triste sort. L'idée de ce convoi, lancée par de multiples ONG, consistait non seulement à apporter une aide de première urgence, mais aussi à crier à la face du monde que les Libanais, unis, citoyens et sans distinction confessionnelle ou politique, refusaient ce lâchage des populations du Sud. Forces libanaises, Aounistes, Hezbollah, apolitiques, chrétiens du Kesrouan, chiites de Hay el-Sallom, druzes de Saoufar: tous ont répondu présents en tant que Libanais avant tout. Treize Américains et une dizaines d'Egyptiens étaient là juste par solidarité. En tout, 52 voitures se sont donc mises en marche, drapeau libanais au vent et coffres remplis à ras bord de victuailles.
Bien sûr, tout le monde était inquiet, sachant que la veille, un convoi de réfugiés composé de 515 voitures et de 3000 personnes, encadré par l'armée libanaise et la Finul (qui assure avoir obtenu l'autorisation de passage de Tel-Aviv), avait été attaqué par un drone. Celui-ci a lâché 5 bombes, faisant 7 morts et plus de 40 blessés.
medium_DSCN3221.jpgmedium_DSCN3256.jpgmedium_DSCN3224.jpgMais ce n'est pas l'armée israélienne qui a posé problème, c'est la police libanaise. A seulement 15km de Beyrouth, un barrage décidé par le ministre de l'Intérieur Ahmad Fatfat (sunnite du Nord proche du 14 mars), a bloqué le passage, les armes à la main, sous prétexte que "cette démarche était suicidaire et qu'il était de la responsabilité des autorités de protéger ses citoyens".
En a résulté une cohue monstrueuse, des cris, des larmes, de la colère… Certains, dont toute la famille est au Sud, ont voulu passer à pied, la police les en a empêché. "Nous avons le droit de mourir où nous voulons", cria un jeune homme.
Bien sûr, les accusations ont fusé. Comment expliquer ce blocage de la part d’un gouvernement qui accuse Israël de blocus humanitaire? L’objectif était évidemment politique, et c’est bien triste car cela illustre les enjeux internes de cette guerre. A titre d’indice, le  maire de Saïda, averti de notre venue, a déclaré publiquement que nous étions "ses invités". Il faut savoir que ce monsieur est l’adversaire politique de Bahia Hariri.

Aujourd’hui au Liban, c’est aussi une question de pouvoir qui se joue, même à l’échelle de l’aide humanitaire. Déjà, sur la scène médiatique, certains piliers du 14 mars se désolidarisent du Hezbollah. En particulier dans les milieux sunnites, des rumeurs courent sur les objectifs "cachés" de Nasrallah: il ne compterait pas désarmer, les réfugiés ne rentreront pas au Sud, le Hezbollah va mettre la main sur les rênes du pays… C’est malheureusement une opposition sunnite-chiite qui est en train de voir le jour, même si les populations elles-mêmes n’adhèrent pas aux prises de position politiques.
Nous étions donc très inquiets de voir la réaction de Nasrallah au vote de la résolution 1701. Mais l’homme a prouvé son intelligence politique et tactique, en acceptant de soutenir le gouvernement, quelle que soit sa décision. Il désamorce de la sorte toutes les accusations potentielles de faire passer d’autres intérêts avant ceux du Liban, en particulier lorsqu’il déclare vouloir "tout faire pour que les réfugiés puissent retourner chez eux". Ainsi, il rassure et ses partisans, et ceux qui redoutaient une installation de ces réfugiés. Il montre aussi que ses objectifs militaires (libération de Chebaa et des prisonniers dont rien n’est dit dans la résolution) ne priment pas sur l’humain. Ce qui n’est clairement pas le cas chez ceux qui ont bloqué notre convoi…

Comme l’a dit fort justement un ami, ce qui se passe depuis un mois a surtout prouvé combien le Hezbollah fédérait au Liban et combien il était puissant sur le plan militaire. S’il était vraiment manipulé par la Syrie ou par l’Iran, il avait largement les moyens de s’opposer au retrait syrien en avril 2005, et même de prendre le pouvoir militairement. Il ne l’a pas fait, préférant participer à un dialogue national. Sachant désormais quels sont ses moyens militaires, c’est une preuve a posteriori de sa "libanité". La République islamique du Liban, tant redoutée, il aurait aussi pu l’imposer par les armes bien plus tôt.
Pour ce même ami, Israël doit maintenant se rabattre sur son plan B: l’Irak au Liban. Soit tout mettre en œuvre pour jouer sur les dissensions confessionnelles, en particulier entre chiites et sunnites. L'élargissement de l'offensive au Sud et la volonté affichée de rester sur place plusieurs semaines pour "nettoyer" la région entre dans cette stratégie. Plus il y aura de réfugiés et plus longtemps il resteront dans d'autres régions dans des conditions de promiscuité intolérables, plus le risque d'implosion de la société libanaise est important. Vous aimez bien votre voisin, mais s'il dort dans votre salon et mange vos provisions alors que vous mêmes vous êtes sous blocus, à la longue, vous allez finir par vous chamailler. Cela n'a rien à voir avec la confession, c'est juste humain. Le Hezb ne veut clairement pas entrer là-dedans, mais à ce jeu-là, il y a deux parties. Prions pour que la seconde ne tombe pas dans ce piège pour des questions bassement politiciennes.

mercredi, 09 août 2006

Mobilisation citoyenne

Lebanon: An Open Country for Civil Resistance
Civilian Resistance: Call For Action & Solidarity For Lebanon

We, the people of Lebanon, call upon the local and international community to join a campaign of civil resistance to Israel’s war against our country and our people.  We declare Lebanon an open country for civil resistance.In the face of Israel’s systematic killing of our people, the indiscriminate bombing of our towns, the scorching of our villages, and the attempted destruction of our civil infrastructure, we say NO!  
In the face of the forced expulsion of a quarter of our population from their homes throughout Lebanon, and the complicity of governments and international bodies, we re-affirm the acts of civil resistance that began from the first day of the Israeli assault, and we stress and add the urgent need TO ACT!  

We urge you to join us in defying Israel’s aggression against our country and in defending the rights of the inhabitants throughout Lebanon, and particularly in the South, to live on their land. When the United Nations, created to preserve peace and security in the world, is paralyzed; when governments become complicit in war crimes, then people must show their strength and rise up. When justice and human rights are scorned, those who care must unite in their defense. Building on our belief in our country, the various efforts of Lebanon’s already vibrant civilian resistance, and on the arrival of the internationals coming to Lebanon for solidarity, we declare that Lebanon is an open country for civil resistance, starting from August 12.
On August 12 at 7 am, we will gather in Martyrs’ Square to form a civilian convoy to the south of Lebanon. Hundreds of Lebanese and international civilians will carry relief as an expression of solidarity for the inhabitants of the heavily destroyed south who have been bravely withstanding the assault of the Israeli military.

After August 12th, the campaign will continue with a series of civil actions for which your presence and participation is needed. Working together in solidarity we will overcome the complacency, inaction, and complicity of the international community and we will deny Israel its goal of removing Lebanese from their land and destroying the fabric of our country.  To sign up to join the convoy, contact either:
Rasha Salti 03 970855
Rania Masri 03 135279 ou 06 930250 x 5683 or x 3933

Please check the website of this campaign after midnight tonight.
This campaign is thus far endorsed by more than 200 organizations, including: The Arab NGOs Network for Development (ANND), International Solidarity Movement (ISM), Cultural Center for Southern Lebanon, Norwegian People’s Aid, Lebanese Center for Policy Studies, Lebanese Association for Democratic Elections, Frontiers, Kafa, Nahwa al-Muwatiniya, Spring Hints, Hayya Bina, Lebanese Transparency Association, Amam05, Lebanese Center for Civic Education, Let’s Build Trust, CRTD-A, Solida, National Association for Vocational Training and Social Services, Lebanese Development Pioneers, Nadi Li Koul Alnas, and Lecorvaw.

19:25 Publié dans Sud-Liban | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 06 août 2006

Qui sème le vent…

Nous n'allons pas vous saouler avec des leçons d'Histoire, mais à force d'entendre – et de lire – que ce conflit a commencé avec l'enlèvement des deux soldats israéliens par le Hezbollah, j'ai eu envie de rappeler certains faits (pour la plupart vécus) de l'Histoire récente. Il ne s'agit en fait que du quotidien des Libanais, mais cela peut jeter une autre lumière sur le pourquoi de ce qui se passe actuellement.
  • Mai 1998. Mohammad, pêcheur, sort en mer au large de Saïda, comme tous les jours. Ses voisins l'apprécient, il n'a que 20 ans, il n'a jamais tenu une arme. Ce jour-là, sa barque est arraisonnée par la marine israélienne. Personne n'a jamais revu Mohammad.
  • Mars 1999. je rencontre le président de l'association des propriétaires de bateaux pour une interview économique. La discussion dévie rapidement sur un terrain inattendu, et effrayant. L'homme, outré, explique qu'en tant que président, il a mandaté à plusieurs reprises le gouvernement libanais pour porter plainte devant l'ONU. La cause de ces plaintes? Les nombreux bateaux (de plaisance, de commerce et de pêche) arrêtés par la marine israélienne sur les eaux territoriales libanaises. Les embarcations et leur cargaison sont conservées en Israël et, parfois, les hommes sont renvoyés du côté libanais de la frontière, à pied. Ces plaintes à l’ONU n’ont jamais eu de suite.
  • Mai 2000. Première défaite de l’Etat hébreu : Israël est contraint de se retirer du Liban (même si Ehud Barak présente la chose comme une décision assumée pleinement), ce qui prend une valeur symbolique fondamentale dans la conscience collective arabe. La prison de Khiyam est évacuée par l’armée israélienne. Khiyam, un nom qui faisait frissonner les petits enfants, un peu comme Alcatraz ou Guantanamo. La réalité est à la hauteur du mythe. medium_DSCN0093.jpgLe CICR avait obtenu en 1998 de pouvoir s’y rendre, 16 ans après la mise en fonction de la prison par Israël. Le traitement des prisonniers avait pu être « amélioré » alors. Dans cette prison, on torturait à l’électricité. Les hommes avaient droit à  5 minutes à l’air libre tous les 20 jours. Les punitions pouvaient consister en l’enfermement dans un caisson métallique de 70cm de large sur 1m de haut (photo ci-contre), jusqu’à plusieurs semaines d’affilée. On vous passe le reste.
  • Mai 2000 toujours. Les Israéliens se retirent du Liban, certes, mais restent dans la région dite des Fermes de Chebaa. Pourquoi ? La polémique porte sur la « libanité » ou la « syrianité » de cette zone, mais certainement pas sur son appartenance à Israël. Un peu comme si l’Italie occupait la Savoie, mais refusait de s’en retirer sous prétexte que la Savoie est suisse et non française, alors que la France et la Suisse elles-mêmes sont d’accord pour dire que la Savoie est française ! Mais peut-être que la vérité est ailleurs, dans ce fameux or bleu dont nous parlions dans un autre post. Les fermes de Chebaa, c’est un accès à de multiples sources, à des sites religieux musulmans et chrétiens et même à une station de ski ! Ce dont personne ne parle évidemment jamais.
  • Juin 2000. David fait partie des premiers à se rendre dans l’ancienne zone occupée par Israël au Sud-Liban. Son constat est terrible. Côté israélien, les vergers magnifiques entourent les colonies, la végétation est luxuriante. Côté libanais, autrefois l’une des régions les plus fertiles du pays, la rocaille le dispute désormais à la poussière. L’Office des eaux du Liban n’avait pas encore retiré les multiples canalisations pompant les eaux du fleuve Litani et du lac Qaraoun en direction du nord d’Israël. Ceci explique peut-être cela.
  • Juillet 2000. Nous partons tous les deux avec deux amis français pour suivre la route longeant la frontière. Dans cette région désolée, difficile de suivre un parcours sur une carte. A un moment, nous sommes perdus, mais je m’étonne de voir, de loin, un dirigeable au-dessus d’une colline. Tout le monde sait qu’Israël tire sur tout ce qui ose monter dans l’espace aérien libanais. Ce dirigeable, en fin de compte, est évidemment israélien. Un peu plus tard dans la semaine, un avion de tourisme libanais se fait tirer dessus par les Israéliens car il a eu le culot de survoler le Sud-Liban. Dirigeable israélien, oui. Cesna libanais, non.
  • Noël 2002. L'armée israélienne s'est retirée du Liban Sud depuis plus d'un an. Notre petite fille, Layal, a deux ans. Elle est à l'école, mais ce jour-là, elle rentre en larmes. En pleine après-midi, l'aviation israélienne a jugé bon de passer le mur du son très bas au-dessus de Beyrouth. Les murs ont tremblé, certaines vitres se sont cassées. Dans la cour d'école, les enfants, en pleine récréation, se sont enfuis dans tous les sens, se réfugiant sous le préau. Layal a eu très peur. Elle allait être en vacances pour Noël, elle n'a pas compris, comme beaucoup d'autres petits Libanais, ce qui avait fait un bruit si effrayant. Nous, adultes, n'avons pas compris pourquoi...  Mais cela se reproduit régulièrement. On finit même par s’y habituer…
  • Chaque année, en début de saison estivale (principal ressort de l’économie libanaise), les bangs soniques israéliens se multiplient. En 1999 et en 2000, les centrales électriques – payées par le contribuable italien en grande partie – ont été carrément bombardées, plongeant le pays dans l’obscurité. Pas bon pour le tourisme. David et moi avons préparé notre mariage, en 1999, à la bougie.

Je n’aborderai même pas la question des Palestiniens… ou de ce qui se passe aujourd’hui, mais je donnerai tout de même quelques précisions utiles : on estime à entre 10000 et 15000 le nombre de prisonniers arabes (majoritairement palestiniens et libanais) dans les geôles israéliennes. Des laissés pour compte de l’Histoire, dont se souvient cependant le Hezbollah. De même, dans le conflit actuel, voici un véritable cas d’école : l’usine de produits laitiers LibanLait dans la Békaa, franchise des français Candia, a été littéralement balayée par deux tirs d’obus d’1,5 tonne chacun. Fleuron de l’industrie agro-alimentaire libanaise, elle était tenue par un des partisans du désarmement du Hezbollah. Pourquoi la détruire si ce n’est par volonté de détruire l’économie libanaise ? Et bien pour une raison peut-être beaucoup plus mesquine. Il y a encore trois ans, les forces de l’ONU au Liban Sud (la FINUL) s’approvisionnaient en produits laitiers auprès d’Israël. Avec l’arrivée de LibanLait, la FINUL a changé de fournisseurs…

Que ce soit pour redorer l’honneur tant bafoué des Arabes, que ce soit pour libérer les fermes de Chebaa et les prisonniers en Israël, que ce soit par soutien à la cause palestinienne, que ce soit par méchanceté ou par bêtise pures… le Hezbollah n’a fait que crier ce que beaucoup pensent tout bas : cela fait presque 60 ans qu’Israël est en guerre et humilie ses voisins. Ce pays existe et a droit à sa sécurité, mais il ne peut continuer à flouer impunément le droit, la fierté, la liberté, l’économie des pays qui l’entourent.
Le modèle libanais a souvent fait peur à Israël, car il prouve que l’on peut appartenir à différentes communautés religieuses et vivre en paix au Moyen-Orient. Le Liban est le miroir d’Israël, un miroir qui lui ressemble par certains aspects (sa modernité, son ouverture vers l’Occident, son dynamisme) mais lui renvoie aussi ses carences et ses démons.
Qu’on arrête donc de présenter Israël comme «la seule démocratie du Moyen-Orient» alors qu’on y pratique l’apartheid et qu’on y élève des murs… Le Liban est aussi un pays démocratique et à ce titre, il est en droit d’avoir certaines exigences, comme le respect de ses frontières, de ses espaces maritimes et aériens, la libération de ses citoyens détenus sans procès, sa propre sécurité… Fallait-il qu’il continue à supporter ces violations multiples en silence, comme il le fait depuis 24 ans ? Le Hezbollah a jugé qu’il fallait que cela cesse, les plaintes déposées à l’ONU n’ayant jamais eu de suite, c’est à peine si l’on en entendait parler. Sans cautionner la méthode, on peut défendre les principes et la cause.

300 000 personnes: foutez le camp

Aujourd'hui, la ville côtière de Tyr a subi les plus terribles bombardements depuis le début de cette sinistre opération d'autodéfense israélienne. Quelque 120000 réfugiés ont tant bien que mal fui vers Saïda, où ils imaginaient être à l'abri. 120000 personnes, cela fait beaucoup pour une ville dont la population s'élève à 200000 habitants.  C'est donc avec une horreur sans nom que nous avons appris, tard ce soir, que des tracts ont été lâchés sur Saïda par l'aviation israélienne, incitant la population à quitter les lieux. Tout comme pour Tyr et les nombreux villages du Sud, ces tracts sont les nuages qui précèdent la tempête de bombes. En tout 4000 obus ont été tirés sur le Liban aujourd'hui. Une pluie de feu qui n'a épargné aucune région du pays.

Comment cette foule est-elle supposée débarrasser le plancher, alors que tous les accès à la ville ont été détruits et que la seule voie de sortie passe par de petites routes de montagne à peine praticables? "Partez" disent les tracts, mais où, puisque vous bombardez les routes, les ponts, les camions et même les ambulances? Comment plus de 300000 individus, dont un tiers est déjà épuisé et démoralisé par 25 jours de fuite, vont-ils une nouvelle fois prendre la route, alors que beaucoup sont blessés, affamés et/ou malades?

Que veut Tsahal de Saïda, ville majoritairement sunnite?  Jusqu'où l'offensive va-t-elle monter?  De quelques kilomètres de la frontières, nous sommes passés à 30 au dessus de Tyr, et maintenant Saïda à plus de 40km. Prochaine étape, Beyrouth, en admettant que qui que ce soit puisse y arriver, à part les avions de chasse. 

Tout ceci ressemble de plus en plus à une entreprise d'extermination. 

00:10 Publié dans Sud-Liban | Lien permanent | Commentaires (5)

dimanche, 30 juillet 2006

Qana, village martyr (chronique du 30 juillet)

Ce 30 juillet aura été fait d'adrénaline et d'horreur. Nous ne l'oublierons jamais.

Partis en convoi avec un véhicule de Sapeurs pompiers, puis avec une ambulance de Saïda –  à tombeau ouvert, filant à 140km/h sur la route côtière dont la vitesse est limitée à 80 –, nous avons pris la route de Qana. Qana, au printemps 1996, avait subi les Raisins de la colère, les avions israéliens ayant commis l'irréparable en bombardant un camp de l'Onu où s'étaient réfugiés plus d'une centaine de villageois. Il y a deux mois, j'étais retourné là-bas avec Enzo, un copain qui bossait au CICR de Beyrouth il y a 8 ou 9 ans. Nous avions visité le site où s'élève aujourd'hui un mémorial. Le guide des lieux, un survivant du massacre, racontait à tous les visiteurs comment cela s'était passé, les bombes au phosphore et celles à fragmentation, ces fameuses frappes dites "chirurgicales". La haine était bien vivace. Elle le sera encore plus depuis la nuit dernière.Nous sommes arrivés sur les lieux en début d'après-midi. Sur place, les sauveteurs et le commissaire du coin nous ont raconté, ont témoigné. Le déluge de feu, 11 heures durant. Les bombes qui coupent préalablement les routes, interdisant d'office aux secours d'arriver à temps, et aux civils de s'enfuir. Les immeubles qui s'écroulent sur ceux qui y avaient trouvé refuge. Des familles entières, des enfants surtout... Comme l'a dit le commissaire, ils ne pouvaient pas ne pas être au courant de "qui" il y avait dans certains immeubles, les drones de reconnaissance passant des journées entières à photographier les lieux.

En repartant de Qana, nous avons suivi l'ambulance qui nous servait de poisson-pilote, zigzaguant sur la route au gré des cratères d'obus. Direction l'hôpital public de Tyr. Garé dans une ruelle, un grand camion frigorifique attendait. Des pompiers ont ouvert les portes arrière. Et comme nous avions sympathisé avec eux, ils me firent "l'honneur" d'être le premier photographe à monter dans le camion. Il y faisait froid. Il y avait surtout l'odeur. Ça puait la mort. Parterre gisaient des cadavres emballés dans des couvertures et dans de grands sacs en plastique transparent. Les pompiers ont ouvert les deux premiers. Une petite fille de 3 ou 4 ans, les yeux collés et le sang coagulé sur la joue. Puis un garçon, de même pas 2 ans. La tête violette, la tétine encore autour du cou. Il y avait cette putain d'odeur, insoutenable. Et ces petits corps. Ça aurait pu être mes filles. Et là, j'ai déclenché l'appareil photo. 100 fois, 1000 fois. Il me protégeait. Certains diront que je suis une mouche à merde, d'autres que j'ai fait mon boulot. J'hésite moi-même encore. Puis l'odeur m'a jeté dehors. J'ai sauté du camion, j'ai fait quelques pas pour m'écarter de la foule qui, même à l'extérieur, se bouchait le nez. Je me suis accroupi contre une voiture et j'ai pleuré. J'ai pas honte de le dire. C'était trop. Après ça, j'ai repris le volant, muet. On a fait la route jusqu'à Saïda, puis jusqu'à Beyrouth, le tout par les petites routes de montagne. Elle est si belle la montagne libanaise.

(les photos prises à Qana sont consultables sur l'album photos, certaines d'entre elles n'ayant pas leur place sur une page d'accueil) 

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu