lundi, 05 avril 2010
Gemmayzeh, 11h48
Le printemps, c'est le temps des balades dans Beyrouth. Alors pour commencer une série qui se poursuivra peut-être par Ras Beirut ou Zkak el-Blat, faisons un petit crochet par Gemmayzeh, quartier de Beyrouth-Est surtout connu pour ses bars. Clickez ici pour voir l'album photo.
20:53 Publié dans Histoire, Instantanés, Photo, Reportages, Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (88) | Envoyer cette note | Tags : liban, beyrouth, gemmayzeh
jeudi, 25 mars 2010
(était une) Rue à caractère traditionnel (de Beyrouth, alors dépêchez-vous, y’en aura pas pour tout le monde)
«Dix-sept! Tu te rends compte, y’en a dix-sept rien qu’autour de nous!», s’exclamait Nathalie il y a quelques jours, les yeux perdus sur notre horizon de toits de béton, de cuves de flotte et d’antennes en tout genre. Mais de quoi pouvait-elle bien parler?
De ça.
Elle était donc en train de compter les grues comme on égrène les moutons blancs le soir en s’endormant. Vingt même, si mes yeux ne me jouent pas des tours en revoyant la photo panoramique. Et dans un périmètre très restreint qui plus est, principalement concentré dans le triangle d’or Sodeco-Sassine-Saïfi. En attendant que cette même folie envahisse Geitawi, Fassouh et Mar Mikhaël, promis au même traitement.
Dix-sept, vingt (même vingt-et-une car il y en une cachée à gauche de la nº20, juré craché), peu importe en fait, car ce chiffre ne donne qu’une faible idée de l’étendue des dégâts dans cette partie de Beyrouth. Et c’est sans compter avec les chantiers qui se montent sans grue et tous les autres qui n’en sont encore qu’à la phase pelleteuse. C’est effarant.
Allez, mettons un peu de musique pour le côté mélo de notre histoire du jour…

Ils disparaissent donc les uns après les autres. Les vieux immeubles de Beyrouth sont gommés, avec une méticulosité qui forcerait presque le respect. Il y a quelques années, la municipalité de Beyrouth avait pris soin de planter par-ci par-là des panneaux signalant des rues ou des quartiers «à caractère traditionnel», comme à Gemmayzeh ou à Furn el-Hayek.
Bullshit comme disent si joliment nos amis anglais. Depuis, des citoyens malheureux ont pris leur pinceau pour rajouter sur ces panneaux «Etait une».
Les petits quartiers constituant Achrafieh, pour ne citer qu’eux, sont des zones historiques aiguisant l’appétit des promoteurs immobiliers. Après la frénésie des années 90, cela s’était calmé avec les multiples crises politiques et la guerre de 2006. Et puis le phénomène a repris de plus belle. Les vieilles bâtisses sont rasées, les rares parkings sont éventrés et soudain, de nouveaux immeubles hors de prix sortent de terre. Peut-on vraiment en vouloir à ces promoteurs? Pas vraiment, car si un cadre juridique cohérent et si une politique d’aménagement du territoire existaient (je sais, nous baignons là en pleine SF), ils ne pourraient pas s’adonner au petit jeu de Qui-défigurera-le-plus-vite-telle-ou-telle-rue. Car j’ai vraiment l’impression que les chantiers jouent une finale de 100m aux Jeux olympiques tant les vieilles façades sont dégommées plus vite que si je le faisais sur Photoshop.
Le mois dernier, j’ai surpris Nathalie les larmes aux yeux, en revenant d’une balade. Rue Mar Mitr, en face du meilleur glacier de la ville (n’ayons pas peur des mots), l’immeuble qui accueillait le boulanger de son enfance, était en mode démolition. C’est un parmi d’autres. On se croirait à l’abattoir.
Et les exemples sont légion, à commencer par le projet qui me fout le plus la chair de poule, rue Sursock (pour ceux qui ne connaissent pas Beyrouth, c’est la Rue de la Paix dans la version libanaise du Monopoly). Entre la villa Audi et le musée Nicolas Sursock, une tour pousse comme du chiendent en lieu et place du joli jardin de bougainvilliers roses qui séparait les deux magnifiques bâtisses. Y’a de quoi en pleurer.
Dans ce petit jeu de massacre, certains promoteurs se donnent bonne conscience en conservant de vieilles façades qui ne seront qu’un cache-sexe à des tours de verre et de béton. C’est le cas de l’immeuble Panayot dont la façade a été gardée, tenue debout par des béquilles d’acier, en attendant qu’une tour pousse derrière elle.
Sur le papier, pourquoi pas. Dans ce lifting grandeur nature, l’immeuble Panayot a été rebaptisé L’Armonial. Rendez-vous à la fin des travaux pour voir le résultat in situ.
Beyrouth change donc de visage, c’est un fait. Le front de mer veut se la jouer Dubaï, avec des projets architecturaux avant-gardistes comme le Sama Beirut (qui porte bien son nom). Les petites rues, comme la nôtre, sont rapidement défigurées pour ressembler à n’importe quelle rue de n’importe quelle ville moderne et donc quelconque. Sans regarder à plus de trois cents mètres de chez nous, nous savons que cinq immeubles certes vétustes mais aux formes romantiques et à la peau usée, vont «sauter» dans un avenir assez proche. Le temps pour les derniers propriétaires de vendre à (très) bon prix. Car évidemment, pour que les promoteurs puissent raser tout un pâté de maison, il a bien fallu que certains vendent et fassent monter les enchères pour déguerpir avec la caisse. C’est probablement le cas du célébrissime restaurant Boubouffe, dernier pas-de-porte actif sur un ensemble de trois vieux immeubles promis à la destruction.
Entre l’appât du gain partagé entre acheteurs et vendeurs et l’absence totale de politique de préservation du patrimoine architectural de Beyrouth, je me demande bien à quoi notre capitale ressemblera dans 20 ou 30 ans quand les gamins d’aujourd’hui seront à notre place. Notre fille aînée s’est mise en tête de racheter un appartement à 30m de chez nous, dans une maison abandonnée. «Papa, je rachète l'immeuble avec mon argent de poche et tu m’aideras. Un week-end, on repeint tout et on achète un lit, des meubles, et ils ne pourront plus détruire cet immeuble. Il est trop beau avec sa jolie cage d’escalier et ses petits balcons de fer forgé…» Ça paraît si simple comme ça.
Alors on fait quoi? En ce moment, il est de bon ton de rejoindre une tripotée de groupes Facebook sur le sujet. En anglais, en français, il y en a pour tous les goûts. Ça ne sert à rien, on le sait tous, sauf peut-être à soulager sa conscience deux minutes. Mais concrètement, que faire? Je ne sais pas et j’attends des réponses si vous en avez.
Je me suis donc dit que j’allais écrire à la municipalité de Beyrouth qui, en toute logique, détient une part de responsabilité dans le problème qui nous intéresse. Ni une ni deux, je cherche l’adresse du site web et sur quoi je tombe?
Pas de bol! Bad request! C’en est risible. Y a-t-il vraiment un pilote dans l’avion?
Tout ça pour dire que si vous comptez venir au Liban, suivez mon conseil à la lettre: ne tardez pas trop. La saison est belle en ce moment, les températures très agréables, les arbres en fleurs, et les maamouls de Pâques se rapprochent. Et puis les photos que vous ferez en flânant dans les ruelles de Beyrouth seront «collector» deux semaines plus tard. C’est pas de l’argument touristique, ça?
15:06 Publié dans Avenir du Liban, Humour (noir?), Photo, Reportages, Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (128) | Envoyer cette note | Tags : liban, beyrouth, patrimoine, architecture, immobilier, grues, rue à caractère traditionnel, destruction, vieux immeubles
dimanche, 21 mars 2010
Flash'mob
Attention aux oreilles, la vidéo est bien bruyante. Hier comme prévu, à 18h02, l'ABC d'Achrafieh a accueilli une nouvelle édition de ces Flash'mobs version "freeze". J'adôôôôre...
17:35 Publié dans Télé & Vidéo, Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (53) | Envoyer cette note | Tags : beyrouth, abc, flashmob, journée internationale de la francophonie
mercredi, 17 mars 2010
Qui es-tu Biroundilou?
Non, ce post n’a pas vocation à être d’une quelconque qualité littéraire, ce serait même le contraire. Il vient simplement d’une constatation: traduire des textes de l’arabe vers le français est parfois bien compliqué surtout quand les noms propres sont de la partie. Il existe bien sûr de grandes différences entre les deux alphabets. Des lettres existent dans une langue et pas dans l’autre, des phonèmes également. Il y a quelques années, je jouais chaque lundi matin à un petit jeu avec un vieux journaliste libanais: nous prenions les pages Sport de je-ne-sais-quel quotidien arabophone et nous essayions de deviner les noms de clubs de foot ou de sportifs connus. Par exemple, le son [o] n’existant pas vraiment en arabe, le match entre Bourdou et Mounakou m’avait bien fait rire. Il m’en fallait peu… Mais parfois, c’est un vrai casse-tête, ne prêtant absolument pas à la poilade et demandant une sacrée gymnastique linguistique. Il n’y a pas très longtemps, je relisais la traduction d’un texte décrivant les activités d’une association culturelle libanaise (re)baptisée Cassanado. Il fallait lire Xanadu. Bon courage!
Je vous propose donc de poursuivre ce post en remplaçant les sons français par leurs équivalents libanais: le [v] devenant [f], le [o] ou le [u] devenant [ou], le [p] se transformant en [b], le [gu] en [j]… et ainsi de suite. C’est pour cela, par exemple, que l’on dit «Bâris» en arabe en parlant de Paris.
Il n’y a bas loungtemps de cela, le 11 janfier dernier, l’assouciatioun Fe’l Amr a lancé une cambagne de sounsibilisatioun sour les dangers blanant ou-dessous de la lange arabe. L’oubjectif de ces bouristes: dire ‘stoub’ à tous ces jounes troufant souber cool la noufelle trinité «Hi, kifak, ça ba!». La dissouloutioun de l’arabe barlé au Liban et l’outilisatioun des langes étrangères dans la fie de tous les jours leur fait beur. Et je coumbrounds bien cela… Quand on voit le résoultat sur l’anjlais et de français barlé ici, la boulyphounie beut être une richesse mais sourtout un jrand défi pour les jardiens du temble.
Mais cette sitouatioun réserbe éfidemment des cas coucasses. Brincibalement afec les noums broubres. En cette année littéraire (Beyrouth est, je fous le rabbelle, la Cabitale moundiale dou lifre), je m’amouse – façoun de barler – à definer les batrounymes d’outeurs, counnous ou noun. Betit détail en bassant: certains brénoums comme «Jean» defiennent «Jeanne» ou «John» seloun les tradoucteurs. Ainsi, j’ai bu croiser Antoun Chekouf, Batrik Boifre Darfour, Oulibier Girmain-Thoumasse, Jeanne-Marie Goustafe Lekliziou, John Mountaldou… Mais je crois bien que ceux qui m’ount bosé le blous de broublèmes reste ceux d’outeurs germanouphounes ou italouphounes. Et un en barticoulier: Biroundilou. Boun courage!
20:27 Publié dans Art, Humour (noir?), Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (131) | Envoyer cette note | Tags : liban, langue arabe, alphabet, prononciation, traduction, traducteurs, noms propres
mardi, 23 février 2010
Ozero 2.0
Vous pensiez que tout allait bien dans le meilleur des mondes pour Madame X, depuis ses dernières mésaventures avec Ogero? Vous pensiez le pire était passé? Et bien non!
Notre feuilleton Ogero continue avec un nouveau chapitre: Internet!
Jour 1
Madame X a enfin obtenu, mais en plusieurs étapes, ses 3 lignes de téléphone. Bon, bien sûr, il y en a une qui grésille, mais c’est un moindre mal… L’objectif désormais est d’obtenir une connexion Internet car, après réflexion, il semblerait que ce soit encore via le service public qu’une connexion Internet digne de ce nom (suffisante pour l’usage intensif que sa compagnie doit en faire) soit disponible à un prix relativement raisonnable. En effet, la société privée par laquelle Madame X passe actuellement lui facture mensuellement 600 dollars pour une bande passante de 256K. Autrement dit, une misère question débit et une fortune question facture.
Or, Ogero propose en exclusivité une connexion HDSL de 2300K à 200 dollars par mois. Certes, un quota de 8G (qui sera allègrement dépassé en 10 jours seulement) est imposé; certes, il faut en principe compter un mois après l’installation d’une ligne téléphonique pour qu’Ogero fournisse l’accès Internet; certes, cela implique, inéluctablement, un service après-vente laborieux; mais par la capacité et le prix alléchée, Madame X se dit qu’elle n’a pas exactement le choix; grand bien lui fasse. Son fournisseur d’accès privé n’a qu’une alternative à proposer: 1024 Kbps en downlink et 512 Kbps en uplink pour la modique somme mensuelle de 1940 dollars (hors taxe)! Ha, les joies du monopole.
Madame X se rend donc dans le bureau d’Ogero qu’elle a appris à si bien connaître. Elle y retrouve Lilou et Madame P, mais aussi Monsieur O, le directeur de la branche qui l’invite aussitôt à s’asseoir, prendre une cigarette («Si, si! Tu t’en fous de ta santé!», insiste-t-il) et un café. Une fois les salamalecs d’usage passés, Madame X fait sa formalité et là, miracle, tout se passe sans encombre! Elle paye les 600 dollars d’installation, récupère son reçu. Mieux, elle apprend même que pour le HDSL, l’installation se fait en une semaine et non un mois, car la demande est moindre que pour l’ADSL! Madame X a l’impression de planer.
Mais Monsieur O la ramène bien vite sur terre. Il lui fait signe de revenir s’asseoir à son bureau.
– Monsieur O (souriant): Ça va? Tout s’est bien passé?
– Madame X (enthousiaste): Oh oui, merci beaucoup! Et donc, tout sera installé d’ici une semaine?
– Monsieur O (l’air chagriné): Je ne sais pas. Le problème, c’est qu’il n’y a plus de modems adaptés sur le marché…
– Madame X (stupéfaite): Mais... J’ai payé l’installation! Comment facturez-vous un service que vous ne pouvez pas assurer faute de matériel?
– Monsieur O (qui prend un air affairé): Attends, attends…
Monsieur O se saisit de son téléphone, appelle et à voix très haute, explique à son interlocuteur: «Ecoute, tu as des modems HDSL? Deux? C’est parfait! Car j’ai ici une jolie dame (sic) qui en a besoin de toute urgence et il y a une autre jolie dame qui en veut un aussi. Pour une autre compagnie (l’interlocuteur répond quelque chose) Oui, moi je n’ai que des jolies clientes, cheft ? Hahahahaha ! Donc tu me les mets de côté, d’accord? Je compte sur toi. Et je n’oublierai pas le service que tu m’as demandé. Oui. Yalla, habibé.
– Monsieur O (triomphant): C’est arrangé! Demain ou après-demain au plus tard, ils viennent te l’installer.
– Madame X: Merci mille fois, Monsieur O. Vraiment.
– Monsieur O: Ça ne mérite pas un bisou, ça?
Madame X, prise de court, lui fait une bise sur la joue, sous la mine hilare des employés.
– Monsieur O: Haaaaaaaaaaa! Toi, c’est fini! Tu as un passeport international chez nous! (à l’adresse de sa fine équipe) Tu peux nous demander tout ce que tu veux, tu n’as qu’à dire «Passeport international»! Appelle-moi pour me dire comment ça s’est passé.
Jour 2
Rien. Personne.
Jour 3
Rien. Personne.
Jour 4
Madame X rappelle Monsieur O.
– Monsieur O (grognon): Chou, tu es encore vivante? Je me suis inquiété!
– Madame X: J’attendais que l’employé vienne installer la connexion pour vous rappeler, comme convenu, mais justement…
– Monsieur O (l’interrompant): Il n’est pas venu? Ya allah! Je vais le rappeler.
– Madame X: Merci, Monsieur O.
– Monsieur O (sur le ton de la confidence): Mais tu prendras bien soin de lui…
Blanc de quelques secondes…
– Madame X: Qu’est-ce que vous voulez dire par là?
– Monsieur O: Moi? Rien. Moi, je n’explique jamais rien. C’est à toi de savoir. Mais si tu veux une bonne maintenance après…
Jour 8
Rien. Personne.
Jour 9
Un employé appelle de la part de Monsieur O.
– L’employé (voix nasale): Allooooooo, j’appelle d’Ogeeeero…
– Madame X: Ha. J’attendais de vos nouvelles.
– L’employé: J’ai eu beaucoup de travail. Bon. Vous avez le câble pour relier le boîtier téléphonique à votre bureau?
– Madame X: Oui, tout est en place.
– L’employé: Vous êtes sûre? Parce que tout le temps les clients nous font venir et ils n’ont pas ce qu’il faut…
Madame X vérifie et confirme.
– L’employé: Yalla, je serai là demain.
Jour 10
Rien. Personne.
Jour 11
Rien. Personne.
Jour 12
Rien. Personne.
Jour 13
Rien. Personne.
Jour 14
Rien. Personne.
Jour 15
L’employé débarque enfin dans le bureau. Il est tout boudiné dans son pull bleu marine au logo vert Ogero et a l’air grognon.
– L’employé: Je viens de la part de Monsieur O. Vous avez les câbles alors?
Madame X l’emmène vers le placard qui contient toutes les arrivées de câbles.
– L’employé (pas content): Et où est le câble qui va d’ici jusque dans la pièce du serveur?
– Madame X (surprise): Mais c’est à vous de l’installer, justement!
– L’employé (furieux): Ha non! J’installe l’Internet, moi. Je ne fournis pas de câble. Je ne suis pas électricien. Je vous avais prévenue! Ha, ces clients qui n’écoutent pas.
– Madame X: Ecoutez, le bureau est relié…
– L’employé l’interrompt en maugréant: Moi, j’ai autre chose à faire. Si vous voulez, je vous installe la connexion ici.
– Madame X: Dans le placard???!
– L’employé: C’est la seule chose que je peux faire pour vous. Sinon je m’en vais. Ne me faites pas perdre mon temps.
Madame X, à contrecœur et passablement dégoûtée, demande à un membre de son équipe d’emmener l’employé dans la pièce du serveur sous prétexte de lui montrer les machines, et surtout de lui donner de sa part un billet de 100 000LL. Il faut bien «prendre soin de lui». A la guerre comme à la guerre. Elle retourne dans son bureau. Cinq minutes, plus tard, l’employé frappe à sa porte, un grand sourire aux lèvres.
– L’employé: Ya setna! Ça y est, tout est installé et tout marche! Kellik zoq! Si tu as besoin de quoi que ce soit n’hésite pas. Ya habibté, merci, merci!
Effectivement, en quelques minutes, l’employé a non seulement fini l’installation dite impossible, mais a même fait plus: il a arrangé les câbles, enlevé les bouts de chatterton qu’il a remplacés par de petits dominos tout propres… Et Internet fonctionne parfaitement.
Deux semaines plus tard, la principale ligne de téléphone du bureau tombe en panne. Silence au bout de la ligne, impossible d’appeler des portables ou des numéros internationaux, ce qui, vous en conviendrez, est problématique.
Madame X signale la défaillance sur le service téléphonique d’Ogero; la boîte vocale l’avertit que la réparation sera effectuée sous trois jours ouvrables.
Jour 3
Toujours pas de ligne.
Jour 4
Toujours pas de ligne.
Jour 5
Toujours pas de ligne.
Jour 6
Toujours pas de ligne.
Jour 7
Toujours pas de ligne.
Jour 8
Toujours pas de ligne.
Madame X essaie d’avoir le service après-vente d’Ogero, en vain. En désespoir de cause, et alors que cela ne lui plaît pas, Madame X se résout à rappeler Monsieur O. Monsieur O vérifie.
– Monsieur O: Dépose une plainte sur le service téléphonique.
– Madame X: C’est ce que j’ai fait il y a une semaine!
– Monsieur O: Alors je ne peux rien faire, ça ne dépend pas de nous. Appelle ce numéro.
Madame X appelle le numéro en question. Elle tombe sur Monsieur N, qui lui assure que la réparation sera faite le lendemain.
Jour 9
Toujours pas de ligne
Jour 10
Toujours pas de ligne.
Jour 11
En matinée, Madame X rappelle Monsieur N qui lui assure (c’est un vendredi, les administrations ne travaillent que jusqu’à 11 heures, et encore) que la personne en charge est sur la route et arrivera dans une demi-heure. Au bout de 3 heures, Madame X rappelle, bien sûr plus personne ne répond.
Jour 14
Madame X rappelle Monsieur N qui lui assure (oui, ça fait trois fois qu’il lui assure la même chose) que la personne en charge est bien venue en son absence. Apparemment, un câble téléphonique sous terrain a été abîmé (madroub taht el ard), mais la réparation va être effectuée de façon imminente.
Jour 17
Un nouvel employé d’Ogero téléphone sur la ligne qui était en panne. Hourra! La réparation a été effectuée.
Une demi-heure plus tard, Internet est en panne. Un membre de son équipe signale à Madame X qu’on a dû passer sur la connexion de back up.
Il faudra trois jours pour la réparer. La cause de la panne? Chers lecteurs, comme vous l’aurez deviné, en réparant la ligne téléphonique, notre impayable équipe d’Ogero avait bousillé le câble Internet!
15:41 Publié dans Humour (noir?), Presse & Internet, Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (73) | Envoyer cette note | Tags : liban, ogero, administration, kafka, installation, internet
mercredi, 03 février 2010
Tabac or not tabac?
«Ah non, 2000LL, ce n’est plus suffisant depuis ce matin, estez», me dit la vendeuse avec un sourire. «On m’a dit ça en me livrant aujourd’hui: les vôtres, elles sont maintenant à 2250LL, les Marlboro rouge à 2500.» Tiens, on se croirait en France, ils augmentent le prix des clopes tous les six mois maintenant…, me suis-je dit sur le moment. Toutes proportions gardées évidemment, car cela place mon paquet de Gitanes Blondes à 1€08 contre 5€30 dans ce beau et lointain pays où fumer est devenu une tare interplanétaire et où il faut prévoir un plan de bataille digne d’Arcole dès que l’on veut s’approvisionner un dimanche.
Alors voilà. C’est dans l’air du temps en ce moment au Liban: les derniers chiffres de l’OMS ne laissent aucun doute quant à l’ampleur du problème. 60% des jeunes de 13 à 15 ans fument, 42% des hommes et 30% des femmes goudronnent leurs poumons quotidiennement. 3500 décès par an sont dus au tabagisme. Près de 300 millions de dollars sont dépensés annuellement pour traiter les troubles de santé liés au tabac. C’est énorme. Et malgré la signature d’une convention de l’OMS pour lutter contre le tabagisme il y a cinq ans, les pouvoirs publics libanais n’ont rien fait (faut dire à leur décharge que le Parlement a été bloqué un petit bout de temps par d'irréprochables démocrates).
Mais ce coup-ci, c’est la bonne. Le président de la commission parlementaire de la santé, Atef Majdalani, a promis une loi interdisant de fumer dans les lieux publics d’ici l’été. En mai peut-être. Le projet de loi prévoit en particulier des amendes à tout contrevenant. Tarif annoncé: de 100000 à 1 million de livres. Gloups. Le brouillon de M. Majdalani ne prévoit officiellement pas d’augmentation des taxes, augmentation qui ressemblerait – de son propre avœu – à un coup d’épée dans l’eau tant le marché libanais est abreuvé de cigarettes de contrebande.
Mais comme le Liban n’est pas un pays révolutionnaire dans l’âme (voir l’arévolution du Cèdre pour s'en convaincre), estez Atef prévoit de faire appliquer sa loi, chi va piano va sano. D’abord, imposer aux restos et boîtes de nuit d’installer une zone fumeur. Ensuite, on verra. Ce souci semble trouver un écho dans la population (en tout cas, dans une certaine tranche de la population). Des bars ont déjà tenté l’expérience, à Gemmayzeh par exemple, d'organiser une soirée par semaine «no smoking», sous l’impulsion d’associations. Les facebookiens se sont même emparés de cette cause nationale. Un premier groupe d’anticlopes est apparu, baptisé Ban indoor smoking in public places in Lebanon; un second lui a donné la réplique, No to "Ban indoor smoking in Lebanon". Bon, soyons honnêtes, le premier réunit 14539 membres, le second 14. Même des bloggers s'y sont mis... Des entreprises aussi interdisent de fumer dans leurs locaux, soucieuses de leur label ISO9000 et des brouettes. Elles sont rares, nous n’en sommes pas encore à voir des troupeaux de fumeurs comme sur les trottoirs de Paris, mais elles existent. Mais, mais, mais…
Mais de qui se moque-t-on?
La première fois que j’ai lu un article sur ce projet de loi, j’ai retenu une chose: «lieux publics». Je n’ai évidemment pas pensé aux restaurants (étourdi que je suis), mais aux «lieux publics», ceux de la fonction publique quoi… Prenons un simple exemple, tel qu'un ministère lambda. Première observation: si l’on considère que les fonctionnaires libanais représentent un échantillon fidèle de la population libanaise, l’OMS se met le doigt dans l’œil avec ses chiffres, très loins du compte à mon sens. Pas un ministère ne pue pas le cendrier froid et mal vidé le matin à l'heure de l’ouverture. C’est clair, le grillage de tabac (de préférence des Cedars ou des Vantage qui ressemblent à du mauvais foin) est un véritable sport national dans la fonction publique, comme l’absorption de café (je soupçonne d’ailleurs un lien de corrélation entre les deux phénomènes) et le tournage de pouces. Deuxième observation: ces ministères devraient devenir non fumeur, histoire de donner le bon exemple. Hmm, hmm. Excusez-moi, je me racle la gorge. Un ministère non fumeur? Ahahahahahah... Je me marre. Affinons l’extrapolation: j’imagine juste une minute un inspecteur se balader avec son calepin de PV dans les bureaux de ce ministère lambda... il n’aurait pas assez de 365 jours par an pour verbaliser ne serait-ce qu'un étage.
Si j’étais ministre de la Santé et que je veuille, de bonne foi, m’attaquer au problème, je prendrais des mesures plus radicales, ou tout du moins un peu moins fantaisistes. Limiter les points de vente par exemple. Au Liban, on peut acheter des cigarettes 24h/24, dans les supermarchés, dans tous les dekken du pays, dans les stations-essence… Et puis je n’augmenterais pas le prix de 250LL par paquet, mais de 5000LL. Et puis surtout, je surveillerais ma frontière avec la Syrie à travers laquelle passent des camions bourrés de cigarettes encore plus mauvaises pour la santé que les «officielles». Déjà que cette frontière n’est pas surveillée comme il le faut pour le trafic d’armes, les contrebandiers de nicotine peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Et puis aussi, tiens, je dirais à mon confrère des Finances d’arrêter de subventionner la production libanaise de tabac. C’est vrai, quoi, pourquoi l’Etat continue-t-il d’acheter la maigre production des cultivateurs du Sud-Liban pour la brûler une semaine plus tard, ce tabac étant dans sa grande majorité impropre à la consommation? Hein? L’Etat libanais pourrait inciter des cultivateurs à se lancer dans autre chose (au hasard, les biocarburants par exemple)... Qui plus est sans mettre la main à la poche, vu les sommes faramineuses déversées par les Européens dans le secteur de l’agriculture. Et puis, et puis, et puis…
Et puis je ne suis pas ministre de la Santé, en fin de compte. Je suis fumeur, et j’avoue apprécier de pouvoir cramer une cigarette en fin de repas quand je suis au restaurant. Tiens, en parlant de restaurants… Va-t-on aussi interdire le narguileh? Au Liban??? C'est un peu comme interdire le trafic d’armes. Permettez-moi de rire (jaune).
Ceci dit, fumer tue (surtout fumer des Cedars). Les RPG aussi.
[...]
PS 1: désolé pour le titre du post, il est pas terrible.
PS 2: si ça se trouve, la vendeuse ce matin m'a enfumé... Y a-t-il vraiment eu une hausse officielle du prix du paquet? J'ai même pas vérifié.
[...]
Mise à jour du vendredi 5 Comme certains ne font rien comme tout le monde, le ministre des Affaires sociales Selim Sayegh a annoncé que son ministère serait dorénavant non fumeur. Bravo Selim de me donner tort! Et comme Jean, j'irai faire un tour dans quelques semaines pour voir si sa décision est appliquée...
23:28 Publié dans Humour (noir?), Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (173) | Envoyer cette note | Tags : liban, fumeurs, cigarettes, tabac, tabagisme, lieux publics, interdiction
samedi, 09 janvier 2010
Atomic Beirut
19:14 Publié dans Histoire, Instantanés, Photo, Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (464) | Envoyer cette note | Tags : liban, sunset, marina, atomic
vendredi, 08 janvier 2010
Beyrouth by day
«En 1960, cinq ans après la fondation du collège [Haïgazian], un professeur de sciences, Manoug Manoukian et onze de ses élèves, fondent la H.C. Rocket Society. Objectif? Lancer des fusées dans l’espace. Les recherches, en partie financées par Emile Boustany, aboutissent au lancement, en avril 1961, de Cedar I qui s’élèvera à 1000 mètres. Les débuts libanais de la conquête de l’espace atteindront leur consécration en novembre 1962 où Cedar III, une fusée à trois étages, s’élèvera à 180km et franchira 425km à la vitesse de 9000km/h.»
Les Libanais à la conquête de l’espace dans les années 60? En lisant ces lignes dans Beyrouth by day, je me suis dit que je ne connaissais pas si bien l’histoire de ce pays. Loin de là même. Tout fier de ma trouvaille, j’ai lu ça à ma fille de 9 ans. «C’est pas croyable!, s’est-elle exclamée. Faut que je raconte ça à ma sœur!» Je crois que la nouvelle fera le même effet sur tous les enfants et sur les adultes qui ont gardé une part d’enfance en eux.
Ce genre de petites chroniques beyrouthines, il y en a une ribambelle dans le livre de Tania Hadjithomas Mehanna (paru en décembre aux éditions Tamyras). On y découvre Spiridon (sic!) et ses poules, Wardé et son fameux restaurant Walimat ou encore Oussama et ses remèdes de roses séchées. Avec ses défauts et ses qualités, Beyrouth by day n’est pas un livre d’Histoire, mais un livre d’histoires. Des histoires d’hommes, de femmes et de lieux qui font Beyrouth.
L’épais ouvrage conjugue la capitale libanaise au présent, et c’est bien là ce qui fait son charme. Les textes, renforcés par les images de Ghadi Smat avec qui Tania a sillonné les 52 quartiers de la capitale, feront peut-être mal aux amoureux du Beyrouth fantasmé d’avant-guerre. Et il fera certainement mal aux lecteurs des années 2040 quand ceux-ci, témoins de la dégradation du patrimoine du pays, se plongeront dedans en se disant «Tiens, c’était comment Beyrouth au début du siècle?»
Finalement, je crois savoir pourquoi ce livre m’a touché: Beyrouth by day est le livre que j’avais envie de lire sur Beyrouth.
16:24 Publié dans Avenir du Liban, Histoire, Photo, Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (25) | Envoyer cette note | Tags : liban, beyrouth by day, tania hadjithomas mehanna, ghadi smat, tamyras
lundi, 28 décembre 2009
Conversation virtuelle sur la laïcité

Parler de la laïcité au Liban, c’est un peu comme demander à un chat de ne pas jouer avec les boules qui pendouillent d’un sapin de Noël. Impossible de savoir si cela sert à quelque chose, mais il faut bien essayer quand même…
Alors, pour apporter une petite contribution au débat, nous vous proposons une conversation tout ce qu’il y a de plus virtuelle entre cinq personnes interviewées séparément dans le cadre de deux articles sur le sujet. Une sorte de puzzle de citations…
Mais d’abord, faisons les présentations avec nos cinq intervenants.
Nasri Sayegh (NS)
Journaliste au quotidien As-Safir, fervent partisan de la laïcité et animateur de la Maison laïque.
Hoda Nehmeh (HN)
Doyenne de la faculté de philosophie de l’Université Saint-Esprit qui a accueilli un colloque international sur la laïcité au début du mois.
Alexandre Paulikevitch (AP)
Danseur et chorégraphe, à l’origine du projet de «Laïque Pride» qui doit avoir lieu le 25 avril 2010, projet lancé un peu par hasard sur Facebook.
Bernard Feltz (BF)
Professeur de philosophie des sciences à l’Université catholique de Louvain (Belgique), de passage au Liban pour plusieurs colloques il y a trois semaines.
Tamer Salim (TS)
Président de l’association Pour un Liban laïque qui a financé l’ouverture de la Maison laïque (gérée par Nasri Sayegh) à Beyrouth.
Allons-y…
La société civile libanaise semble se réveiller un peu concernant la laïcité…
NS: Je vous arrête tout de suite! Avant de parler de l’avenir, il ne faut pas oublier que la laïcité a existé au Liban. On ne part pas de zéro. C’est vrai, notre pays obéit à un régime politique confessionnel et sa logique est de protéger les minorités. Mais le résultat est contradictoire car ce système ne protège en fin de compte personne : depuis 1943, ce régime a connu plusieurs guerres dont les minorités ont été victimes en premier lieu. D’ailleurs, avant 1975, les Libanais étaient en grande majorité laïques, les partis politiques et les universités étaient laïques! Et aujourd’hui, les partis laïques, par leur passivité, sont les premiers responsables de la situation dans laquelle se trouve le Liban.
D’accord, mais aujourd’hui justement, où en est-on ?
BF: Certains acteurs de la société civile libanaise demandent avec vigueur un Etat laïque mais ils sont marginaux en termes de nombre. Leur militance active est souvent perçue comme radicale. Aujourd’hui, cette demande ne trouve pas de réponse de la part de la classe dirigeante, la société civile manque d’interlocuteurs. C’est la même chose, chez les chrétiens comme chez les musulmans.
NS: Moi, je crois qu’il y a beaucoup de laïcs, mais pas de mouvement laïque.
TS: A mon avis, une part importante de la jeunesse est réceptive aux mots d’ordre laïques.
HN: Chez les chrétiens, je constate une vraie réflexion sur le sujet, pour une laïcité positive et ouverte. Mais c’est une minorité qui croit à ça. A l’inverse, chez les musulmans, il n’en est pas question, surtout dans le sens européen du terme. Les sunnites radicaux, par exemple, ne comprendraient même pas de quoi il s’agit.
Vous dites «dans le sens européen du terme». C’est un point important en effet, il faut se mettre d’accord sur la définition du mot. Pour vous, qu’est-ce que la laïcité?
HN: Il n’y a pas de modèle unique. Le modèle libanais sera de toute façon différent du modèle belge ou français.
BF: Il y a de nombreuses formes de laïcité, le modèle français étant le plus intégriste en la matière. En tout état de cause, elle doit s’appuyer sur la distinction entre les Eglises et l’Etat, via la reconnaissance de la liberté de pensée et de culte. Dans un pays comme le Liban, il ne faut pas parler de modèle, mais de ligne directrice.
TS: A mon sens, c’est un modèle – si l’on peut parler de modèle – qui devra forcément tenir compte de la spécificité libanaise. L’Etat des citoyens est toujours à créer au Liban. Et dans le modèle que nous préconisons, l’Etat doit être le garant de la liberté de pensée, d’expression et de croyance ou de non croyance. Actuellement, l’Etat libanais est le résultat de l’entente entre les communautés. Si celles-ci viennent à se disputer, l’Etat s’en trouve paralysé. Ce mal libanais a un nom: le confessionnalisme politique. Résultat: les Libanais souffrent d’une schizophrénie dans leur appartenance car ils doivent d’abord appartenir à leur communauté et ensuite à l’Etat. Nous préconisons un Liban où les Libanais sont citoyens d’un Etat qui garantit aux différentes communautés la liberté d’exister dans la sphère privée.
AP: En fait, les Libanais ne savent pas de quoi retourne la laïcité: certains ne veulent pas en entendre parler car ils croient que l’on est contre l’idée de Dieu. On peut être croyant et laïque, mais ça, la population ne le sait pas.
TS: L’un de nos défis, c’est de convaincre l’opinion publique que l’on peut être non croyant sans mener de guerre contre les religions. Il faut dire et redire qu’être laïque ne veut pas forcément dire manger du curé, du cheikh ou du rabbin trois fois par jour, ce qui serait d’ailleurs indigeste, alors qu’en l’état actuel des choses, ce sont les laïcs qui sont exclus de toute représentation à quelque niveau du pouvoir que ce soit.
NS: Pour définir la laïcité à la libanaise, il faut régler la question des quotas : peut-on intégrer les laïcs dans les quotas qui régissent la fonction publique?
Mais concrètement, pour vous, c’est quoi la laïcité ?
Tous: L’égalité entre les citoyens!
TS: L’égalité bien sûr. Actuellement, chaque communauté gère les statuts personnels de ses ouailles à sa façon.
NS: C’est bien simple. Le système actuel me force à me définir comme grec-catholique. Etre un simple citoyen m’est défendu. C’est pour ça que je ne vote pas.
AP: Nous laïcs, nous voulons être regardés en tant que citoyens. Aujourd’hui, le premier prisme est celui de la religion. Par exemple, au Liban, nous devons payer toutes les démarches touchant aux statuts personnels aux clergés. Si nous avions des droits communs, ça simplifierait la question de la citoyenneté et de l’identité nationale.
Justement, les clergés ne semblent pas vouloir lâcher leurs prérogatives… et leurs rentrées financières.
HN: C’est bien simple. Aucun clergé ne veut s’en défaire! Sur ce sujet, les religieux chrétiens sont davantage «contre» que les musulmans. Je pense aux chiites par exemple, que cela ne dérangeraient pas plus que ça car le temps joue pour eux: à terme, ils seront les plus nombreux.
BF: Au Liban, il existe des progressistes chrétiens et musulmans qui souhaitent un Etat laïque, donc neutre. Un Etat susceptible d’être un lieu de rencontre. Ceux-là espèrent une uniformisation du droit. Je pense en particulier à l’héritage pour les filles uniques dans la communauté musulmane car c’est un cas que j’ai rencontré. Ces femmes doivent laisser leur héritage à un cousin, du moment que celui-ci est un mâle. Le fond de l’Orient est très religieux: dans le monde arabe, il y a une référence permanente à la religion et il ne faut pas oublier de la prendre en compte.
TS: Les clergés sont un obstacle dans la mesure où ils interfèrent dans la vie politique. Par exemple, les politiciens leur doivent souvent leurs postes…
NS: La laïcité est une question politique, et non religieuse. Les clergés sont des suiveurs, ils pourront toujours être soutenus financièrement par des pays étrangers.
Comment se situe la classe politique libanaise d’aujourd’hui ?
TS: Nous entendons souvent des leaders politiques parler de supprimer le confessionnalisme politique, et quand il faut passer à l’acte, toutes sortes d’arguments sont avancés pour justifier l’immobilisme dans ce domaine: «La population n’est pas prête», «Le moment n’est pas opportun» ou encore, summum de la démagogie, «Il faudrait d’abord supprimer le confessionnalisme dans les cœurs avant de le supprimer dans les textes», etc… Cependant, je pense que ces leaders ont la capacité d’influencer leurs communautés et de les rallier aux slogans de la laïcité s’ils sont sincères. Ils devraient être interpellés dans ce sens par… les laïcs.
HN: Il faut que le système politique change pour cela. Mais aujourd’hui, les Libanais sont comme des troupeaux qui suivent leurs bergers respectifs.
NS: Malheureusement, je pense que ce régime ne peut pas changer de lui-même. C’est la responsabilité des laïcs de renverser la situation.
AP: Au Liban, c’est toujours la société civile qui va à l’encontre de ce que se passe. Aujourd’hui, les leaders politiques libanais sont très contents de l’abrutissement de la masse. Et ce phénomène est de plus en plus fort, surtout parce que chacun d’entre eux possède sa chaîne de télé.
NS: Moi, je suis persuadé que les choses peuvent bouger, car les données historiques peuvent être changées. C’est aux leaders que revient la responsabilité de changer les choses. Un seul homme peut faire la différence. Les exemples sont très nombreux dans l’histoire du pays: les Libanais suivent leurs chefs, quoi que ceux-ci disent ou fassent.
Quid du mariage civil réclamé par de nombreuses associations?
HN: On doit reconnaître le mariage civil, même sans Etat laïc.
AP: A mon avis, c’est encore trop tôt pour le mariage civil au Liban. Malheureusement.
NS: Encore une fois, tout peut dépendre de la volonté politique et des intérêts d’un seul homme. Regardez Elias Hraoui quand il était président. En 1997, il voulait faire passer le mariage civil pour des raisons personnelles, afin de pouvoir divorcer facilement. Vingt-trois ministres étaient pour. L’Arabie saoudite ne voulait pas en entendre parler: Hariri a remisé cette loi dans un tiroir!
Les pays étrangers ont-ils une telle influence sur ce choix de société?
NS: Evidemment. On sait déjà quels pays sont contre. D’un autre côté, l’allié naturel des laïcs libanais devrait être l’Occident. Mais que fait ce dernier? Il ne soutient que les régimes ultra réactionnaires de la région, ou bien les régimes «laïcs» dictatoriaux. Je vous le dis: je me sens orphelin.
Vous disiez plus tôt que les laïcs sont «les premiers responsables de la situation» dans laquelle ils sont. Que peuvent-ils faire aujourd’hui ?
NS: Il faut arrêter de prêcher, et se mettre vraiment au travail…
HN: Le Liban est un pays pluriel. Il faudrait donc commencer par un projet pédagogique unifié dans le système éducatif libanais, pour tous les petits Libanais sans exception. Il nous faut un vrai changement de mentalité et apprendre aux enfants les valeurs citoyennes et l’histoire de notre civilisation. Dans le meilleur des cas, cela prendra 30 ans pour espérer un résultat.
AP: Je dirais 40 ou 50 ans, pas avant. Même si j’espère plus tôt.
TS: Commençons déjà par nous rencontrer autour d’actions communes (pétitions, rassemblements pacifiques, manifestations, interpellations de la représentation politique….). Dans ce but, nous avons ouvert la Maison laïque, offrant ainsi un lieu où les laïcs Libanais pourraient se retrouver pour mener et enrichir le débat autour de la laïcité. Cette Maison laïque a été créée, et financée pendant trois ans, exclusivement par l’association Pour un Liban laïc, au travers de seules activités que nous menons (conférences-débats, repas citoyens, concerts…).
NS: J’ai dû me résoudre à fermer la Maison laïque car je n’avais pas les 2000$ mensuels nécessaires pour la faire tourner. Aujourd’hui, j’ai simplement un petit bureau qui demande 1000$ par mois. Dans l’idéal, il faut donc commencer par créer des institutions laïques, comme une chaîne de télé, des radios, des écoles… Et il faut un leader, un chef aimé et charismatique. Mais pour se faire entendre, il faut de l’argent.
L’avenir de la laïcité se résume-t-il à une question d’argent?
NS: C’est l’argent qui fait tout au Liban.
20:40 Publié dans Avenir du Liban, Religion, Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (130) | Envoyer cette note | Tags : liban, laïcité, laïcs, laique pride
mardi, 15 décembre 2009
Requiem pour la CD-Thèque
C’était une après-midi ensoleillée de 2000. Pas loin de chez nous, un nouveau disquaire venait d’ouvrir ses portes à Beyrouth. J’y suis allé et y ai rencontré Tony Sfeir, un grand gars aux cheveux gris, l’air affable avec ses gros sourcils noirs. J’ai fouillé dans les bacs et me suis vite rendu compte que le tenancier avait une toute autre sélection que Top Ten ou La maison du disque, les concurrents d’alors. Je suis ressorti de là avec un petit sac cartonné bleu foncé et, à l’intérieur, The fragile de Nine Inch Nails, un groupe figurant sur la liste noire de la censure locale. Un peu étonné et surtout très content de ma double trouvaille. Trouvaille qui n’en était pas vraiment une puisque Tony n’était pas un nouveau venu dans le métier. Il était déjà bien connu du côté d’Ajaltoun, mais je ne l’ai appris que bien plus tard.
Six années durant, je suis passé chez Tony chaque semaine. Il a vu grandir mes gamines qui m’y accompagnaient très souvent. Moi, j’ai vu grandir son affaire. Tony a déménagé en traversant le boulevard pour s’installer dans une boutique plus spacieuse, sur trois niveaux. Saison après saison, j’ai vu défiler de nouveaux vendeurs, tous passionnés, que ce soit de jazz, de musique classique, d’électro ou de rock. Chacun d’entre eux s’est nourri de ce vivier pour partir vers d’autres horizons. Je pense à Jade Souaid, gourou du Basement, Ziad Nawfal, producteur touche-à-tout et animateur sur Radio Liban, Abdallah Machnouk, plus ou moins le même profil touche-à-tout et lui aussi animateur sur 96.2, Bachir Sfeir, chroniqueur culturel à Al-Akhbar… Il y en a eu tant.
A la CD-Thèque, on trouve des CD bien sûr, mais aussi des DVD que les grossistes du business comme le Virgin n’ont que trop rarement dans leur catalogue. On y déniche des comic novels ou des BD un peu décalées comme Persépolis à l’époque où personne encore n’en avait entendu parler, des livres en tout genre, des magazines anglo-saxons spécialisés… Tous ceux qui sont passés par là vous le diront: il n’y a pas deux endroits comme ça à Beyrouth. Même si Tony a ouvert d’autres branches, à Hamra ou à Dbayeh, avant de penser à les fermer. Depuis plusieurs années, il était rare de croiser le propriétaire des lieux dans les boutiques, Tony ayant monté une maison de production, Incognito, sorte de tremplin pour les musiciens orientaux ou les jeunes illustrateurs levantins.
Et puis voilà que la rumeur arrive, il y a plusieurs semaines de cela: Tony va bientôt mettre la clé sous la porte. Chacun a ses certitudes sur les raisons profondes de cette mort annoncée. Les finances ne suivent plus, entre gestion délicate et baisse de la fréquentation. Les acheteurs d’autrefois se font plus rares, préférant télécharger leurs mp3 sur un obscur serveur russe ou aller chez le pirate du coin pour acheter un DVD men Souria à 1000 livres plutôt que d’en débourser 30000 pour un original.
Hier soir, un message sur Facebook a mis un terme aux rumeurs que tout le monde savait malheureusement fondées: «After 13 years of active existence on the local scene, and a slow agony – worldwide economical crisis, death of the CD, instability of the local political situation, you’ve heard it all before – La CD-Thèque is getting ready to “close up shop” on the 31th of January 2010. We bid you farewell and hope to see you again, somehow, somewhere.»
Soyons honnêtes deux minutes. Je fais partie de ces déserteurs, même s’il est peut-être naïf de croire qu’un business s’écroule à cause des seuls déserteurs. Mais c’est aussi une réalité: ces trois dernières années, je ne suis passé chez Tony que trop rarement, juste pour voir si tel ou tel groupe libanais avait sorti un album. Pas suffisant pour faire tourner une affaire en cette fin de décennie. Alors oui, Tony, d’une certaine manière, je me sens un peu responsable de ce qui se passe, je m’en veux. Et aujourd’hui, je ne dois pas être le seul.
22:51 Publié dans Musique, Portraits, Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (131) | Envoyer cette note | Tags : liban, cd-thèque, tony sfeir, fermeture, magasin de disques, jade souaid, ziad nawfal
vendredi, 11 décembre 2009
Ozero
Il était une fois un service public géré comme… euh… comme… ben comme la plupart des services publics, dans ce magnifique pays qui s’attend à redevenir le cœur économique du monde arabe en deux temps, trois mouvements.
Et oui! Maintenant que Dubaï se casse officiellement la binette, à Beyrouth on se frotte les mains en étant persuadés que par un évident effet de vases communicants, tous ces investisseurs en panne d’opportunités vont se précipiter vers l’ancienne Suisse du Moyen-Orient. Du coup, pourquoi se fouler alors qu'on ne se foulait pas avant ?
Exemple au sein de cette respectable entité qu’est Ogero, la compagnie publique gérant le réseau téléphonique fixe (en autres choses, mais ceci est une autre histoire).
Les noms des personnes ont été modifiés (forcément, haha).
Jour 1
Notre investisseur présente au guichet d’Ogero une demande pour trois lignes téléphoniques, indispensables au bon fonctionnement du bureau qu’il ouvre actuellement à Beyrouth. Il donne copie de tous les documents nécessaires, ainsi que le numéro de portable de Madame X, chargée au sein de la société de suivre le dossier. Quelqu’un de chez Ogero doit la contacter sous une semaine afin qu’elle vienne finaliser la démarche et payer l’ouverture des lignes.
Jusque là tout va bien.
Jour 4
Madame X reçoit un coup de téléphone:
– Le fonctionnaire (voix traînante) : Aallôôôô…
– Madame X : Allo ?
– Le fonctionnaire : Ya madâme, c’est vous qui avez déposé une demande pour le téléphone ?
– Madame X : Oui, pour la société Onsedoutepasdeskinousattend. J’attendais votre appel.
– Le fonctionnaire : Ça va, ça va. Vous êtes qui ?
– Madame X : Pardon ?
– Le fonctionnaire : La société, vous êtes qui, yaané ? Vous allez faire quoi ?
– Madame X : Une société de publication de média.
– Le fonctionnaire : Ha okéé. Vous faites de la publicité yaané.
– Madame X : Non, nous publions des magazines, nous sommes journalistes.
– Le fonctionnaire (soudain, méfiant) : Quoi comme magazines ?
– Madame X : Plusieurs types de magazines, mais surtout économiques et business.
– Le fonctionnaire (soulagé) : Haaaa ! Economiques ! Pas de politique, yaané?
– Madame X : Non, pas de politique. Pourquoi ? Quel rapport avec nos lignes de téléphone ?
– Le fonctionnaire : Bassita, bassita. Mais c’est à qui, la société ?
– Madame X : Monsieur Samer Y et mons…
– Le fonctionnaire (l’interrompant) : Y, c’est le nom de son père ?
– Madame X : Euh, non. C’est son nom de famille.
– Le fonctionnaire : Le nom de son père?
– Madame X (un peu embêtée, car elle se doute que ça va pas être simple) : Samer.
– Le fonctionnaire : Donc son nom c’est Samer Samer Y ?
– Madame X : Oui, Samer Samer Y.
– Le fonctionnaire : Qui d’autre ?
– Madame X : Assaad Y.
– Le fonctionnaire : Y aussi ?
– Madame X : Oui, c’est son frère.
– Le fonctionnaire : Le nom du père ?
– Madame X (estomaquée) : ben, Samer !
– Le fonctionnaire : Donc Assaad Samer Y ?
– Madame X (de plus en plus scotchée) : Oui, puisque c’est le frère de Samer Samer Y ! Mais je ne comprends pas : tout cela est dans les papiers que nous avons déposés en faisant la demande.
– Le fonctionnaire (hautain) : Moi, je fais une enquête.
– Madame X (inquiète) : Mais vous n’êtes pas d’Ogero ?
– Le fonctionnaire (toujours hautain) : Si, mais moi je fais l’enquête. On vous rappellera. Vous êtes la directrice ?
– Madame X : Oui. Mais vous pensez me rappeler quand ? Car nous attendons les lignes pour pouvoir commencer à travailler, forcément.
– Le fonctionnaire (de plus en plus hautain) : On verra. Pas avant une semaine…
[…]
Jour 17
Soit presque 15 jours après le coup de fil. Inquiète du retard de plus en plus conséquent, Madame X appelle le central d’Ogero qui la renvoie vers le bureau chargé de sa région.
Personne ne répond.
Jour 18
Personne ne répond.
Jour 19
Personne ne répond.
Jour 20
Personne ne répond.
Jour 21
Une standardiste décroche enfin.
- Madame X : Bonjour. Nous avons demandé des lignes de téléphone depuis 3 semaines et je voudrais savoir où en est le dossier car je n’ai aucune nouvelle.
– La standardiste (guillerette) : Au nom de qui, habibté ?
– Madame X : La société Onsedoutepasdeskinousattend.
– La standardiste : Yalla, une seconde. (s’adressant à un autre employé) Elie ? Elie ? Lilouuuuuuu ? Ya Lilouuuuuuuuuuu ? Où tu es, ya Lilouuuuu ?
Lilou grommelle quelque chose.
– La standardiste (hilare) : Ya Lilouuuu. (s’adressant à Madame X). Yalla, habibté. Il est de mauvaise humeur. Il va falloir être patiente.
Elle transfère Madame X, un peu prise de court, à Lilou.
– Lilou (teigneux) : Aallôôô…
– Madame X : Bonjour. Nous avons demandé des lignes de téléphone depuis 3 semaines et je v…
– Lilou (l’interrompant) : Au nom de qui ?
– Madame X : La société Onsedoutepasdeskinousattend.
– Lilou : La société Onsedoutepashgeuwygfruwebdj ?
– Madame X : Non, la société Onsedoutepasdeskinousattend.
– Lilou (ronchon) : Une seconde. J’ai 100 personnes qui font la queue ici, je vais pas tout arrêter pour vous. Je vous rappelle dans une demi-heure.
Deux heures plus tard, Madame X rappelle et demande directement Lilou.
– Madame X : Bonjour, je vous ai contacté tout à l’heure à propos de…
– Lilou (l’interrompant) : Au nom de qui ?
– Madame X : La société Onsedoutepasdeskinousattend.
– Lilou (devenant vraiment hargneux) : J’ai dit que je vous rappellerai. J’ai pas que ça à faire !
– Madame X (conciliante) : Je comprends, mais…
– Lilou (l’interrompant) : Je vous rappellerai. (Il raccroche).
Une heure plus tard, Lilou rappelle.
– Lilou (petit rire) : Ya madame, j’ai trouvé votre dossier.
– Madame X (soulagée) : Ha. Alors ?
– Lilou : Vous n’avez pas donné les bons papiers.
– Madame X : Pardon ???? Mais c’est impossible ! Nous avons tout déposé il y a trois semaines et tout était bon. J’ai même reçu un appel de vos services.
– Lilou (implacable) : C’est pas vrai. On n’a pas les bons papiers. On ne sait pas si votre société existe vraiment.
– Madame X (estomaquée) : Si notre société existe vraiment ? Mais enfin…
– Lilou (l’interrompant) : Moi, je peux rien faire. Si vous voulez, appelez le 01/XXXXXX et expliquez votre cas. (Il raccroche)
Madame X tente d’appeler en vain le 01/XXXXXX toute la journée. En fin d’après-midi, une femme finit par répondre. C’est un faux numéro.
Jour 22 (vendredi)
Madame X prend son courage à deux mains et se rend au bureau chargé de sa région. Lilou est en congé, on l’oriente vers un autre employé.
– L’employé : C’est au nom de qui ?
– Madame X : La société Onsedoutepasdeskinousattend.
L’employé cherche dans ses dossiers, rédigés à la main et couverts de ronds de café. Il finit par trouver.
– L’employé : Ha voilà. Nous n’avons pas la preuve que votre société existe vraiment.
– Madame X : Mais enfin, vous avez le document du registre du commerce et…
– L’employé (l’interrompant) : Oui, mais les inspecteurs ne vous ont pas vue.
– Madame X (ne comprenant pas) : Les inspecteurs ? Mais on m’a téléphoné pour enquêter sur tout ça. J’ai donné toutes les informations.
– L’employé : Ça, je sais pas. Mais les inspecteurs sont venus et ont trouvé que votre société n’existe pas.
– Madame X (qui commence à voir rouge) : Venus ? Venus où ?
– L’employé (indifférent) : A l’adresse que vous avez donnée. Il n’y avait personne.
– Madame X (exaspérée) : Mais forcément qu’il n’y avait personne, puisque nous attendons les lignes de téléphone pour pouvoir commencer à travailler !
– L’employé : C’est pas le problème. Les inspecteurs viennent undercover, justement pour vérifier que vous travaillez vraiment. Et là, ils sont venus et ils n’ont vu personne.
– Madame X (incrédule) : Undercover ?
– L’employé : Oui. Si vous voulez, je peux leur dire de revenir chez vous.
– Madame X (résignée) : Bon d’accord. Quand, que nous soyons là pour tout leur montrer ?
– L’employé (zen) : Je peux pas vous dire. Ils ne disent pas quel jour et à quelle heure ils viennent, pour être sûrs de voir si vous travaillez vraiment.
– Madame X (les yeux ronds) : Vous voulez dire qu’on doit rester dans un bureau à les attendre sans pouvoir travailler ? Sinon, vous ne nous donnez pas les lignes ? Mais ils peuvent mettre combien de temps à venir ?
– L’employé : Jusqu’à une semaine, 10 jours…
– Madame X (outrée) : Attendez, ça veut dire que nous pouvons rester jusqu’à 10 jours, de 9h à 17h, à attendre les inspecteurs dans un bureau qui n’est pas opérationnel?
– L’employé : Oui. Alors ? Je leur dis de repasser ou pas? C’est vous qui décidez.
– Madame X (effarée) : Je ne pense pas avoir le choix…
Jour 25 (lundi)
Madame X reçoit un appel du bureau d’Ogero. C’est Lilou qui l’informe que les inspecteurs sont passés samedi. Ils n’ont trouvé personne (on se demande pourquoi, un samedi) mais le concierge de l’immeuble leur a expliqué que tous les bureaux étaient fermés le week-end, et que oui, la société existait bel et bien.
Lilou informe Madame X qu’on la rappellera d’ici deux ou trois jours pour qu’elle vienne payer l’ouverture des lignes.
Jour 28
Madame X, sans nouvelles et pressée par le temps, rappelle le bureau d’Ogero. Victoire! On lui annonce que tout est prêt et qu’elle peut venir le jour même pour finaliser la démarcge. En revanche, non, elle ne peut pas faire de chèque, il faut payer en cash.
Aux anges, Madame X se précipite à la banque, retire en liquide le montant prévu, brave les embouteillages et débarque, tout sourire, au bureau d’Ogero. On la mène chez Madame P.
– Madame P (courtoise) : C’est au nom de qui ?
– Madame X (tout sourire) : La société Onsedoutepasdeskinousattend.
– Madame P : Trois lignes, c’est ça ?
– Madame X : Oui.
– Madame P : Le nom du propriétaire ?
– Madame X (qui a retenu la leçon): Samer Samer Y et Assaad Samer Y. Ils sont frères.
– Madame P : Ils ont des arriérés sur les factures ?
– Madame X (surprise) : Euh non. Ils sont Libanais, mais ont toujours vécu à l’étranger.
– Madame P : Ha, mais là, j’ai 300 000LL d’arriérés à Chiyah et 500 000LL d’arriérés à Hamra au nom de Samer Y.
– Madame X (stupéfaite et inquiète de voir que c’est reparti sur autre chose) : Chiyah ? Hamra ? Mais ce n’est pas possible !
– Madame P : Si si. Regardez : ça date de 1974.
– Madame X (entre rire et larmes) : 1974 ??? Mais ça n’a aucun sens !
– Madame P : Si si. C’est au nom de Samer Y.
– Madame X : Mais non, ce n’est pas possible. Samer Y avait 5 ans en 1974 !
Madame P feuillette son dossier, retrouve la copie de la carte d’identité de Samer Y.
– Madame P : Ha oui. En effet, ce n’est pas possible. (elle rigole). Ou alors il était très précoce !
– Madame X (se forçant à rire) : Hahaha.
– Madame P : Bon. Continuons. (elle feuillette le dossier, tombe sur quelque chose qui ne lui plaît pas). Ha.
– Madame X (inquiète) : Il y a un problème ?
– Madame P (dubitative) : Nous avons demandé trois lignes, mais les inspecteurs n’ont donné leur accord que pour une.
– Madame X (perplexe) : Allons bon. Ça ne va pas aller du tout, une seule ligne pour une trentaine de personnes, surtout dans notre métier.
– Madame P (conciliante) : Je comprends tout à fait. Je ne vois pas pourquoi ils ont fait ça.
Madame P essaie d’appeler le bureau chargé des inspecteurs. Personne ne répond. Elle essaie un numéro de portable. Personne ne répond.
– Madame P (énervée) : Ya allah ! Ils sont incroyables.
Une heure plus tard, Madame X attend toujours près de Madame P qui s’échine en vain sur le téléphone.
– Madame P : Ya allah ! Ils sont incroyables! On doit savoir pourquoi ils n’ont donné qu’une seule ligne. C’est peut-être un problème technique chez vous ? Bon. Habibté, je te rappelle demain.
Madame X repart la queue entre les jambes.
Jour 29
Madame X est toujours sans nouvelles en fin de matinée. Elle rappelle Madame P avec qui elle a fait ami-ami.
– Madame X : Bonjour Madame P. C’est Madame X.
– Madame P : Habibté !!!! Je ne t’ai pas oubliée mais tu imagines que jusqu’à maintenant ils n’ont pas répondu ? Yalla. Je te rappelle dans une demi-heure.
Trois heures plus tard, Madame P rappelle enfin Madame X.
– Madame P : Habibté ! Tu vois que je ne t’ai pas oubliée !
– Madame X : Merci, merci. Alors, quel est le problème ?
– Madame P : Alors, le problème, c’est que quand les inspecteurs sont venus le samedi, ils n’ont trouvé personne.
– Madame X (interloquée) : Je sais ! Mais ils ont vu le bureau, le concierge les a fait entrer et leur a expliqué que personne ne travaille le samedi !
– Madame P (conciliante) : Je sais, je sais, habibté. Mais comme ils n’ont trouvé personne, ils ont décidé de ne donner qu’une seule ligne…
– Madame X (déprimée et se doutant que c'est une histoire de bakhchich) : Ha. Quoi, ils nous punissent parce que nous ne travaillons pas le samedi ?
– Madame P (rigolant) : Je sais pas. Peut-être ! En tout cas, ils vont revenir vous voir. Et là, vous leur demanderez les deux autres lignes.
– Madame X (résignée, une nouvelle fois) : D’accord, d’accord. Et on sait quand ils repasseront ?
– Madame P : Non. D’ici une semaine.
– Madame X (soupirant) : Pouvez-vous, s’il vous plaît, leur dire que ce ne soit pas un samedi ?
– Madame P (rigolant) : Je vais leur mettre une note, habibté !
18:57 Publié dans Humour (noir?), Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (65) | Envoyer cette note | Tags : liban, ogero, administration, kafka, installation, téléphone
vendredi, 04 décembre 2009
Sainte barbe
Chers amis, aujourd’hui, c’est la Sainte-Barbe. Eh oui. L’occasion pour nous de faire le point sur une donnée essentielle de la vie au Liban.
Hier soir, les enfants se sont déguisés et sont passés de porte en porte en quête de bonbons, symbolisant ainsi la fuite de Barbe devant un père qui l’avait emprisonnée et qui la fera décapiter un peu plus tard. Dans les rues des villes et des villages, les garnements à tambours ont chanté à la gloire de Barbara, comme on l’appelle ici.
Tradition oblige, les grand-mères ont préparé du blé (dans sa fuite, Barbe se serait cachée dans un champ de blé) parfumé à l’anis qui sera mangé plus tard avec du sucre, ainsi que ces délicieux ma3kroun. Mais trêve de confiserie, nous ne sommes pas là pour parler napperons.
Voilà. Depuis quelques mois, je porte la barbe. Et ma vie a changé. Je me suis fait plein de nouveaux amis. Cela a commencé par un obscur poète-journaliste qui me croise un jour en me lançant, l’air complice: «Chou? Sert Hezbollah?». Bravo neuneu, super drôle. Ensuite, ce sont les chabeb du quartier qui m’ont accueilli à bras ouverts, un matin où j’avais taillé ma barbe impeccablement, au millimètre: «On dirait un vrai Ouwet comme ça, tu n’trouves pas Tony?». Cela s’est poursuivi par un ancien collègue, le soir de l’inauguration du Salon du livre, qui me dit: «Tu sais, tu ressembles à un rabbin!» (j’avoue, celle-là, je ne m’y attendais pas, d’autant que ça ne court pas les rues, les rabbins au Liban). Un autre encore m’a fait toute une théorie sur le caractère saint de la pilosité faciale des hommes du Levant, et surtout de celle des hommes de Dieu, qu’ils supportent l’OM ou le PSG: «La barbe, ça rapproche du Très Haut.» Ah bon? Je n’ai pas encore eu le temps d’aller me promener du côté d’Abou Samra, dans les faubourgs de Tripoli. Mais là, j’ai comme un doute sur mon camouflage: la barbe s’y porte beaucoup plus longue. N’empêche. En constatant tout ça, je me suis dit que je devrais me lancer dans la rédaction d’un manifeste pour barbus. C’est très à la mode en ce moment, les manifestes. Commençons pas une classification visuelle:

Depuis quelques mois donc, je me sens parfaitement intégré. A croire que l’intégration au Liban passe par la barbe. Il ne me reste plus qu’un test à passer: me balader dans les ruelles de Haret el-Hreik avec trois appareils photo et deux caméras en bandoulière, histoire de voir si la barbe fait vraiment le moine. A bien y réfléchir, dans ce pays, mieux vaut être armé d’autre chose pour faire croire qu’on se libanise avec les années. Cela a divinement bien marché il y a quelques jours pour Captain Cavern.
23:21 Publié dans 14 Mars, Hezbollah, Humour (noir?), Palestiniens, Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (55) | Envoyer cette note | Tags : liban, sainte barbe, barbus
lundi, 16 novembre 2009
Paradise city *
La nouvelle n’a pas fait les gros titres la semaine passée, et pour cause. Le Liban tout entier était en train de fêter la naissance tant attendue d’un gouvernement tout beau tout neuf synonyme, comme l’a titré – à raison – un éditorialiste d’Al-Akhbar, de «Bye bye June 7». C’est vrai que tout ça était… passionnant.
Mais la vraie nouvelle, ce fut ce mail, diffusé par le Centre catholique d’information. En voici la version anglophone (enfin, façon de parler):
Dear parents,
We would like to inform you the following statement by The General Information of Catholic Schools:
There will be a dangerous event in town, called "Beirut Rock Festival 2009"
in 11 - 13 - 14 November in Beirut.
No doubts that all of us likes music, however during this event some community of GOTHIC people will spread
their culture (death culture) and they will spread dark thoughts by (Anathema & To/Dye/For).
and there will be a huge risk for drugs (Ecstasy) to be distributed.
And there is a great danger that their will be ceremony of satanism.
As written on the Festival flyer: "No Cameras Allowed".
Why? aren't they afraid that people will see what is going on?
And cause of that, we please all parents do not let their children to attend this festival for their safety.
…et la non moins savoureuse version française:
Chers parents, éducateurs, responsables et jeunes, nous vous prions de faire attention !Un événement dangereux arrive en ville, Le « Beirut Rock Festival 2009 », les 11-13 et 14 novembre au Forum de Beyrouth Nous aimons tous la musique, mais lors de ce festival, certains groupes gothiques qui prônent la culture de la mort et des idées noires vont se produire (To/Dye/For, Anathema.) Grand risque de circulation de drogue (Ecstasy, Hasch etc.)Grand risque de pratiques de cultes et de rituels sataniques Il est bien écrit sur l'affiche publicitaire de ce festival "NO CAMERAS ALLOWED"Pourquoi ? Aurait-on peur de témoins?
Attention, les bûchers sont prêts. Décidément, l’Inquisition, tous bords confondus, est en marche.
______________________
* C’est à cette chanson de Guns N’ Roses que notre fille aînée a tout de suite pensé lorsque nous lui avons raconté toute l’affaire. Bein oui, notre fille n'a que 9 ans, mais elle aime le rock. Finira-t-elle tondue?
21:15 Publié dans Avenir du Liban, Concerts, Humour (noir?), Musique, Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (78) | Envoyer cette note | Tags : liban, beirut rock festival, censure, centre catholique d'information
mercredi, 14 octobre 2009
Pump up the volume !
Ce week-end, le Sky Bar a donc fermé ses portes pour la «saison». Une saison qui se sera prolongée loin après l’été cette année, y compris en semaine puisque toutes les nuits, nous avons pu profiter du beat soutenu de cette célèbre boîte en plein air, pour la plus grande joie des fêtards beyrouthins et d’ailleurs.
Cela me donne l’occasion de revenir sur l’un des tubes de l’été, qui a fait fureur au Liban (et ailleurs): tout l’été et pendant ce début d’automne donc, nous avons pu, de notre balcon, entendre à un volume en croissance proportionnelle au passage des heures I gotta feeling des Black Eyed Peas.
Il y en a eu d’autres, bien sûr, des tubes. Mais celui-ci a retenu mon attention car je ne peux m’empêcher de trouver savoureux que pendant des semaines, des dizaines de jeunes libanais aient dansé, chanté, et sans doute trinqué au son d’une chanson ponctuée de «Mazel tov» et de «Lekhaïm» tout ce qu’il y a de plus hébreu. Le tout au nez et surtout à la barbe – c’est le cas de le dire – des censeurs, sourcilleux défenseurs de la prohibition et autres gardiens de la morale régionale qui font interdire tant d’artistes et d’œuvres pour moins que cela, mais qui sur ce coup-là, n’ont rien vu passer. Bon, d'accord, c'est anecdotique, mais voir 400 Libanais pur teint entonner tous en chœur «Mazel tov» à un mariage, ça valait son pesant de bzourat.
Tchin.
15:52 Publié dans Humour (noir?), Musique, Télé & Vidéo, Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (39) | Envoyer cette note | Tags : liban, sky bar, mazel tov, black eyed peas
vendredi, 09 octobre 2009
Beyrouth ne tient qu'à un fil
Ils font partie du paysage urbain de Beyrouth depuis l’époque pré-phénicienne, comme ces vieux chauffeurs de taxi à la gueule fatiguée ou ces rustines de parpaings et de ciment sur ces façades n’ayant pas eu droit à un lifting cinq étoiles après «les événements». Ils forment dans le ciel des nœuds que mille petites mains habiles n’auraient su tricoter avec autant de minutie. Ils sont noirs et poussiéreux, mais aussi rouges, jaunes, bleus, zébrés ou blancs. Ils peuvent partir du haut d’une colline et se faufiler en contrebas jusqu’à la fissure d’une maison pour finalement alimenter tout un quartier. Ils ressemblent parfois aux constructions en trois dimensions apparemment anarchiques des néphiles des forêts tropicales. Anarchiques? Pas le moins du monde.
Depuis que nos rues se sont laissé envahir par ces faux signes de modernité que sont parcmètres et feux rouges, on voudrait nous faire croire que le pays est en voie de développement. Que l’homme d’ici recherche parfois le conformisme et le confort tout court. Depuis dix jours, la nouvelle mode levantine, c’est de dessiner de grands rectangles blancs parallèles sur les chaussées pour donner l’illusion aux piétons qu’ils peuvent traverser grands boulevards et petites ruelles en toute sérénité. Non, le Liban, ce n’est pas ça. Ils n’ont rien compris à ce pays à la Banque mondiale ou dans je-ne-sais quelle institution ayant ouvert le robinet à devises pour financer ce genre de projet anagéographique.
Les myriades de câbles qui traversent les rues à hauteur de géant, qui serpentent entre les murs en se moquant bien des hommes, qui tombent du ciel comme les rayons du soleil, qui accueillent le son des klaxons comme des notes sur une portée, qui dessinent ces tableaux de fils tendus comme sur les murs de la chambre de ma copine allemande il y a 25 ans… et bien ces fils par millions, il ne faut surtout pas y toucher. Par pitié. Moi, je viens de comprendre à quoi ils servent: sans eux, les immeubles de Beyrouth s’écrouleraient.
18:14 Publié dans Photo, Short stories, Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (31) | Envoyer cette note | Tags : beyrouth, liban, fils électriques, électricité
lundi, 28 septembre 2009
Salon Georges coiffure pour hommes
Quand Georges pose la longue lame de son rasoir sur la peau de mon cou, je retiens toujours ma respiration. Le vieil homme n’a plus le geste aussi sûr qu’avant. Et quand finalement, il termine son ouvrage, il me demande toujours d’une voix rocailleuse de fumeur en stade terminal: «Comme ça, ça va?» J’opine systématiquement, sans vraiment y réfléchir.
Georges fait partie de ces petits artisans en voie de disparition à Beyrouth. Son salon n’a pas dû beaucoup changer depuis les années 60: linoléum au sol, placards de bois laminé, siège en cuir rétro avec cendrier dans l’accoudoir, blaireaux et peignes d’un autre âge posés à côté des lavabos blancs. Quand il s’arme de ses ciseaux pointus, les muscles secs de ses avant-bras tressaillent un peu davantage à chacune de mes visites, et je me demande s’il ne serait pas raisonnable de ne plus y aller. Et puis finalement j’y retourne à chaque fois. Peut-être me suis-je laissé intoxiquer par l’odeur de shampooing bon marché qui flotte dans cette pièce lumineuse. Je ne sais pas.
Il y a deux ou trois ans, son salon était encore bien fréquenté. Il avait un apprenti, Elie, et un jeune chab qui jouait à la shampouineuse puis balayait les mèches de cheveux des clients. Depuis, tout ce beau monde est parti voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Georges reste seul, à étendre ses serviettes rouge foncé au soleil, son sèche-linge planté sur le trottoir. Il a bien sûr ses fidèles, qui viennent partager les nouvelles d’un quartier qui a bien changé en l’espace de cinq ans, depuis que la salle de sport et le parking de l’autre côté de la rue ont été remplacés par l’ABC. Alors Georges s’installe sur une petite chaise pliante, à côté de ses serviettes, et regarde des gens trop pressés remonter la rue.
Moi, j’aime toujours ces moments passés chez lui. La radio diffuse Light FM en boucle depuis des siècles, saint Georges n’en finit pas de terrasser son dragon sur une icône jaunie par la lumière… Le mieux, c’est encore d’y aller le matin très tôt. Georges vous proposera les quotidiens du jour – ou de la veille –, et peut-être du café chaud s’il en reste dans sa rakweh. Georges est le seul et unique coiffeur que j’ai connu à Beyrouth durant toutes ces années, même s’il a trois confrères rien que dans ma rue. Et pourtant, je ne le connais pas vraiment. Juste de vue, bonjour, au revoir, comment ça va.
Il n’y a pas très longtemps, j’ai découvert que mon beau-père allait aussi chez lui, au début des années 70. La transmission s’arrêtera là, je crois.
18:29 Publié dans Photo, Portraits, Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (42) | Envoyer cette note | Tags : liban, beyrouth, coiffeur, vieux métiers
jeudi, 18 juin 2009
La bonne et le concierge [2]
Vous vous souvenez peut-être de notre fable beyrouthine, La bonne et le concierge. L’appartement de notre voisine du 6e avait été cambriolé, l’employée philippine et le concierge syrien figuraient en tête de liste des suspects. Nous avions mis en doute le flair des forces de l’ordre… et nous avions peut-être eu tort. Si la femme de ménage est blanche comme neige dans l’affaire, le concierge syrien – apparemment de mèche avec son prédécesseur et accessoirement cousin – serait mouillé jusqu’au cou et est maintenant en cavale… Du coup, nous avons un nouveau concierge. Et on ne s’ennuie pas. Suivez et prenez des notes pour vous y retrouver en cas de besoin…
Mohammad, originaire du Sud-Liban, succède donc à Nayef qui succédait à son cousin Karam. Mohammad est marié à Maribel. Maribel est Philippine. Maribel et Mohammad ont une petite fille de trois mois, Mariann, qui en fait trois de moins car née prématurément à 7 mois.
Maribel parle l'anglais, mais pas l'arabe, en dépit de ses 15 années passées au Liban. Mais Mohammad ne parle pas bien l'anglais. Donc avec sa femme, il parle le philippin. On aurait cru qu’il aurait opté pour la solution de facilité et plutôt amélioré son anglais, mais non. Parce que Mohammad a apparemment un talent caché pour les langues «exotiques»: il parle aussi l'éthiopien et le russe. Ethiopien on ne sait pas trop pourquoi, et russe parce qu’avant, il travaillait dans un «super nightclub». Soit un bar comme on en trouve à Maameltein où danseuses russes, roumaines et autres artistes d’Europe de l’Est se succèdent sur scène, souvent à leur corps défendant.
Et au 3e, il y a désormais Gertrud (oui, nous allons affectueusement la rebaptiser ainsi pour l’occasion). Gertrud est Allemande. A la nuit tombée, elle prend le volant de son 4x4, robe moulante rouge en strass, talons de 15cm et maquillage de circonstance. De quoi ne pas trop dépayser Mohammad qui a dû être un peu surpris la première fois mais qui, depuis, a sans doute des réminiscences de son précédent boulot. Il faut bien le dire, pour l’immense majorité des mâles (et pas seulement libanais), Gertrud est bonne.
D’ici à ce que Mohammad apprenne rapidement l’allemand, en tout bien tout honneur, pourquoi pas? Et nous nous retrouverons avec le concierge le plus polyglotte du pays.
20:53 Publié dans Humour (noir?), Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (61) | Envoyer cette note | Tags : liban, concierge, bonne, polyglotte
dimanche, 24 mai 2009
Boycotter Dhû-n-Nûn ?
Comme chaque année à cette saison, une question existentielle se pose aux Libanais: où aller à la plage?
Et pour certains partisans du 14 Mars, le problème peut prendre une tournure particulièrement grave en cette période pré-électorale. Exemple: depuis la fin des années 90, une petite plage de Jiyeh faisait le régal d’une population fuyant les complexes décomplexés, les étals de chair fraîche et collagénées et les sonos hurlantes. Ce havre de tranquillité porte un nom: Jonas. Un minuscule coin de rivage méditerranéen pas trop bétonné, ambiance plutôt bon enfant, maîtres nageurs sympas, cadre fleuri avec ces belles gerbes de lauriers roses, et factures pas trop salées. Année après année, ceux qui préfèrent simplement passer un moment loin du tumulte y ont pris leurs habitudes. J’l’aime bien, moi, Jonas.
Et puis voilà. L’heure des élections approchant, les 14M ont décidé de boycotter tout ce qui portent la couleur orange: le jus du même nom, les couchers de soleil, le mobilier des années 70 vintage… jusqu’à Jonas. La semaine dernière, deux amis (distincts) m’ont affirmé la même chose: Nassif Azzi, le sympathique propriétaire de la plage, est aouniste! Enfant du pays, il est même candidat du Tayyar! Collabo! Plus question pour un partisan du 14 Mars de mettre les pieds là-bas. Mais où donc aller à la plage cette année?
J’en souris encore tout en me demandant: «Vais-je alimenter le trésor de guerre du CPL en payant l’entrée de Jonas tous les week-ends durant 4 mois? Dois-je succomber à la gentille propagande des anti-CPL et moi aussi bouder Jonas? Dois-je me moquer éperdument de ce boycott puéril? Malheur! Que dois-je faire?» Et puis finalement, comme les choses sont bien faites en ce bas monde, un événement a décidé pour moi.
La belle et luxuriante décharge de Saïda, quelques kilomètres plus au sud, a donné de gros signes de faiblesse ces derniers mois en raison de tempêtes hivernales et de petites secousses telluriques, ayant entraîné la municipalité de la ville sunnite à déclarer l’«état d’urgence environnemental» pour la côte du Sud. Du coup, je vais moi aussi passer mon tour cette année pour Jonas. Mais ce sera pour une raison de santé publique, loin des considérations bassement politiciennes. Je n’ai juste pas envie qu’il pousse un bras supplémentaire à mes filles avant la fin de l’été.
14:30 Publié dans 14 Mars, Aoun & les Aounistes, Elections, Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (59) | Envoyer cette note | Tags : liban, 14 mars, plage, jonas beach, nassif azzi
mardi, 12 mai 2009
Jours tranquilles à Beyrouth (à Beyrouth!)
Bon, nous poursuivons la promo car les choses sérieuses commencent pour Jours tranquilles à Beyrouth sur son terrain d’origine, Beyrouth! Après le lancement de l'autre côté de la Méditerranée, le voici donc qui débarque au Liban. Il est en vente depuis un mois à la librairie Al-Bourj au centre-ville et vient de rejoindre les étals des 10 points de vente de la librairie Antoine.
Parallèlement, nous préparons notre petit rendez-vous du vendredi 15 mai 2009. Pour faire simple, il s’agit d’une lecture en plein air dans le cadre des «Lectures insolites» initiées par la Mission culturelle française au sein du programme de «Beyrouth capitale mondiale du livre». Cette lecture se fera dans la vieille gare ferroviaire de Beyrouth, à Mar Mikhaël (33°53'55.10"N 35°31'44.20"E pour les amateurs de Google Earth), à quelques minutes à pied de l'EDL. Un lieu que nous aimons tout particulièrement, hors de l'espace et du temps dans cette ville qui va à 1000 à l'heure, nous offrant donc un cadre franchement unique dans la ville.
La lecture sera accompagnée d’un set musical assuré par Jade du Basement. L’entrée sera évidemment gratuite, le livre disponible sur place… et le parking assuré. Tout est prévu!
Rendez-vous vendredi.
16:15 Publié dans Art, JTAB, Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (93) | Envoyer cette note | Tags : liban, jours tranquilles à beyrouth, lectures insolites, beyrouth capitale mondiale du livre, gare ferroviaire
mardi, 05 mai 2009
La bonne et le concierge
Note aux lecteurs et aux lectrices: ceci n'est pas une fable de La Fontaine libanaise. Quoique.
Une après-midi ensoleillée de la semaine passée, 14h30. C’est la consternation dans le quartier: l’appartement de notre voisine du sixième a été cambriolé. En plein jour, entre 9 et 13h. Au nez et à la barbe de toute une population qui se connaît très bien, et des membres de l’héroïque équipe de campagne de Ramsès III, tous occupés à jeter les dés dans un coffret en marqueterie damascène.
Les lieux du crime: un appartement sans signe particulier, à part des bijoux de famille et une enveloppe où reposaient quelques dizaines de billets de 100 dollars. La porte a été fracturée, mais pas trop, laissant supposer que le (ou les) voleur(s) disposai(en)t de la clé. Les policiers du quartier ont donc débarqué, garant leur Dodge Charger rutilante sur le trottoir d’en face. D’abord deux hommes en uniforme fraîchement imprimé de ce beau camouflage gris et noir, puis l’équipe technique, chargée de relever les empreintes digitales sur la porte d’entrée, les placards et les tiroirs fouillés par les visiteurs. Puis une deuxième équipe, et une troisième. Immédiatement, tous les voisins se mêlent de l’enquête, et donnent leur avis sur la culpabilité des uns et des autres. «C’est certainement la bonne ou le concierge», assure un sexagénaire, sûr dans son flair.
Evidemment, l’employée de maison philippine et le concierge syrien ont passé un long moment au poste. Ayant eu vent des commentaires des voisins, l’un des policiers glisse un peu agacé: «Ils se prennent tous pour des FBI!» Avant d’ajouter, lui aussi sûr de son flair: «C’est souvent la bonne qui se fait séduire par le concierge.» Le problème, c’est que les deux avaient un alibi en béton armé, ce qui réduit à néant la déduction facile conduisant systématiquement à ces coupables tout trouvés: les deux étrangers commis d’office aux tâches ingrates pour un salaire de misère.
Depuis, plus rien. Pas d’enquête de voisinage, quelques timides questions aux habitants de l’immeuble, forcément insoupçonnables (nous en autres). Notre voisine continue de pleurer ses dollars mis de côté pour un voyage au Canada qu’elle ne fera plus. Les alibis des usual suspects étant confirmés, l’affaire en restera certainement là.
Mais réjouissons-nous: parmi les projets de coopération entre la France et le Liban annoncés lors de la récente visite de Michèle Alliot-Marie à Beyrouth, quelque chose a piqué ma curiosité. Beyrouth et Paris viennent d’annoncer la création d’une académie de police, sur un terrain de plusieurs hectares à quelques encablures de l’aéroport. Aurons-nous bientôt de vrais enquêteurs à mettre dans les Dodge offertes par l’Oncle Sam? Mystère mon cher Watson…
20:49 Publié dans France, Humour (noir?), Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (88) | Envoyer cette note | Tags : liban, police, employés de maison, bonnes, concierges, cambriolage, académie de police









![[2011] La Grande brasserie du Levant](http://chroniquesbeyrouthines.20minutes-blogs.fr/album/la-grande-brasserie-du-levant/3637952539.jpg)
![[2011] Sanctuaire de ciment](http://chroniquesbeyrouthines.20minutes-blogs.fr/album/2011-sanctuaire-de-ciment/1103750217.jpg)




