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vendredi, 04 juillet 2008

Flower power

1334623503.jpgL’été s’est tranquillement installé sur Beyrouth. Les avions déversent les Libanais de la diaspora par brouettes entières, les prix s’envolent, les bars branchouilles sont pleins à craquer, les peaux bronzées s’exhibent, le gouvernement n’est toujours pas formé, le club de foot de Mabarra a remporté la Coupe du Liban pour la première fois de son histoire, le Hezbollah s’apprête à accueillir ses prisonniers… La vie s’écoulerait presque tranquillement dans notre belle république bananière.

Devant cette actualité sans grand relief, je me réfugie dans mon cocon. Ce cocon, nous le regardons s’épanouir année après année. L’été arrive et les fleurs de la terrasse se dressent fièrement sous le soleil. Aux quatre points cardinaux, bougainvilliers, rosiers, frangipaniers, citronniers, gardenias, jasmins, bignones et autres lavandes nous offrent leurs touches de couleurs. Caresser un pétale, humer une corolle et discerner les variations d’oranges ou de jaunes dans un bouquet sont autant de rites propres à nous relaxer et qui nous font oublier quelques minutes ces petites choses qui ne tournent pas rond. En regardant toutes ces plantes et toutes ces fleurs, je me dis que nous sommes bien mieux ici que dans un 30m2 avec vue sur cour à Bagneux. C’est un choix. La vie à Beyrouth n’est pas toujours rose, mais elle sera toujours au cœur de mes pensées.

mercredi, 18 juin 2008

33200 LL

1440870662.jpgSe déplacer en voiture à Beyrouth revient parfois à faire des calculs d’épicier. Le Liban n’étant pas à l’abri de la hausse du prix des produits pétroliers, les tableaux d’affichage des stations sont régulièrement mis à jour. Et toujours à la hausse. Il y a onze ans, quand je faisais le plein de ma vieille Coccinelle, je m’en tirai pour 20 dollars grand maximum: les 20 litres oscillaient entre 11 et 13000 livres libanaises. Fraîchement débarqué de France où utiliser sa voiture en ville commençait à devenir un luxe, je me prenais pour le roi du pétrole. Et puis cela a grimpé, jusqu’à se stabiliser pendant un bon bout de temps à 23000 LL et quelques gouttelettes. Et puis l’Etat a lâché la bride au rythme d’une valse renversante. Aujourd’hui, je n’ai plus de Coccinelle mais une voiture un peu plus gourmande. De 20 dollars, le plein est passé à 50.
Le prix à la pompe, les professionnels de la conduite urbaine l’ont bien évidemment répercuté sur le prix de la course. Nos chers «taxis service» sont passés en quelques mois de 1000 à 2000LL (avec une pause de 6 mois à 1500LL). Et encore, les courses en question ont tendance à rétrécir, les chauffeurs disant allégrement «servicein!» dès que l’on vise un peu trop loin.

Du coup, quand un rendez-vous se profile à l’autre bout de la ville, une question se pose souvent: est-ce que je prends la voiture ou un service? Est-ce que je dépense de l’essence et très probablement le prix du parking (entre 1500 et 3000LL selon les endroits) ou est-ce que je paye un aller-retour à un vieux bougre de taxi? Quelle option me coûtera le moins cher, en termes d’argent et d’énervement? Car les deux situations ont leurs avantages et leurs inconvénients: la voiture permet d’aller d’un point A à un point B plus rapidement et sans passer par C, D et E, mais il faut subir les embouteillages et tourner 20 minutes afin de trouver une place avant de se résoudre à payer un parking; le service, lui, est parfois agaçant car il m’arrive d’en laisser passer une demi-douzaine me réclamant une double course, mais c’est parfois bien agréable de se laisser conduire en ville ce qui donne l’occasion d’admirer les bougainvilliers et autres arbustes en fleurs. Voiture ou taxi: la réponse n’est donc pas toujours la même, et c’est un pari à prendre à chaque fois.

Alors vivement le retour du tramway à Beyrouth… Il y a deux ans, l’idée de relancer un tramway ou un métro dans la capitale était à l’étude, en partenariat entre la municipalité de Beyrouth et la région Ile-de-France. Depuis, on en a plus trop entendu parler…

mercredi, 14 mai 2008

Day 8

23h20

• Ça fait 10 minutes que ça tire dans tous les sens. Les partisans de l'opposition célèbrent à leur façon la révocation des deux décisions du gouvernement. Les balles traçantes arrivent jusqu'à chez nous, de l'autre côté d'Achrafieh. Sans commentaire. C'est de la folie furieuse... Ça donnait ça de chez nous, mais on distingue à peine les balles traçantes, dommage.


 
16h25

• Outre Fawzi Salloukh (le ministre des Affaires étrangères démissionnaire mais qui travaille quand même), un autre personnage était là pour accueillir la délégation arabe à l'aéroport: Wafic Choucair. Comme quoi le gouvernement pisse dans un violon dès qu'il ose prendre une décision. A ce niveau, on ne parle plus de tiers de blocage, mais de quart de décision. La situation est d'ailleurs assez comique. Parmi les entretiens que la délégation a eu aujourd'hui, elle a évidemment rencontré Nabih Berri (personnage central de la politique libanaise quoique dépourvu de tout pouvoir de décision). Ce dernier a redit: «L'opposition arrêtera sa campagne de désobéissance civile si le gouvernement rétire ses deux décisions.» Comme si l'opposition respectait la moindre de ces décisions, alors que dans les faits, Choucair est de nouveau au service de la patrie (laquelle?).
• Damas soutient sans réserve l'initiative arabe en cours à Beyrouth (ils sont en train de prendre le café chez Walid à Clémenceau). Il faut donc se méfier.
• Les bulldozers sont arrivés à Masnaa. Enfin.
• Hier soir à 18h, il y a eu une manif organisée par le 14 Mars devant l'ambassade iranienne à Paris. Ci-dessous, l'interview de Rima Tarabay, membre du Courant du Futur et assistante très particulière de feu le président-martyr-tycoon. En étant à Paris, son discours est bien différent de celui de Siniora qui est lui à Beyrouth.


 

11h45

• La route de l'aéroport a été partiellement rouverte pour laisser passer les membres du comité arabe. Amr Moussa doit avoir un permis de séjour permanent au Liban vu le nombres de visites effectuées ces derniers mois. Mais à part faire du tourisme, que fait-il exactement?
• Manchette du quotidien Al-Akhbar, ce matin, en faisant référence à l'initiative arabe: «Dernière chance pour un compromis ou pour le chaos». Plutôt mauvaise signe.
• Le député Marwan Farès (PSNS): «Les armes de la Résistance sont sacrées, et celui qui le nie est un traître israélien.» L'utilisation du mot «sacré» me fait autant sourire que celle de «martyrs». Pourquoi toujours mélanger le vocabulaire religieux au vocabulaire politique? Est-ce une fatalité: ces deux aspects de la vie publique libanaise ne peuvent-ils pas divorcer? Ces propos sont d'autant plus pathétiques qu'ils sortent de la bouche d'un député appartenant à un parti qui se veut laïc.
• Hier, un député français a interpellé Kouchner sur le Liban. Et on a rien appris.


 
7h10

1947799011.jpg • A Beyrouth, le printemps hésite encore à laisser sa place à l'été. Les gardenias – nous en parlions hier – commencent à fleurir, ça embaume un peu partout. Dommage que la télé, la radio ou internet ne se fasse pas en odorama, on vous en aurait volontiers envoyé un petit échantillon.
• Aujourd'hui, le programme de la journée se joue surtout dans les coulisses diplomatiques.
• Et en parlant de coulisses, j'aimerais bien être une petite souris pour voir ce qui se passe du côté de l'armée et de l'Etat major en ce moment.
• Abdel Amir Kabalan, le vice-président du Conseil supérieur chiite, l'a dit: ce qui s'est passé cette semaine est un «différend entre tribus». Nous devrions donc rebaptiser ce pays la République tribale du Liban.
• Je viens de retomber sur une chanson tout droit sortie de mon adolescence. Le montage vidéo est un peu craignos, mais j'avais envie de vous la repasser quand même.

mardi, 13 mai 2008

Day 7

21h35

• Nouvelle démonstration que les médias jouent un rôle essentiel dans tout conflit, y compris le nôtre: après une attaque en règle (qu'on les aime ou pas, cela reste inadmissible d'un point de vue symbolique et éthique),  les supports de Hariri ont cependant recommencé à émettre (c'est beau, la magie du pognon) à partir d'une zone plus sûre, à savoir Sin el-Fil. Mais la chaîne satellitaire panarabe Al-Arabiya a confirmé avoir reçu des menaces de la part du Hezbollah. Sans doute parce que selon une de leurs analyses toutes récentes, le Hezbollah a déjà perdu la guerre sur le plan médiatique. Ça n'a pas dû plaire. Mais à malin, malin et demi: le Hezb n'est pas content parce que, suite à des pressions, les prestataires de câble dans le nord du Liban ont arrêté de diffuser Al-Manar, NBN et OTV. «Une atteinte au droit de la presse et des médias», selon Al-Manar. Si, si.
• Toujours dans la catégorie «on croît rêver», la Finul a fait savoir que pour elle, tout se passait normalement, ou presque. Son commandant en chef Graziano, qui avait envisagé un moment de revoir ses règles d'engagement (ce qui aurait de toute façon pris des lustres, dans les méandres de l'administration onusienne), a annoncé ce matin que la Finul ne se mêlerait pas des «questions politiques intérieures» du Liban. Il me semblait pourtant qu'elle avait pour mission d'empêcher le réarmement du Hezbollah. Mais sans doute était-ce seulement au sud du Litani. Et puis, il est déjà réarmé, le Hezbollah. Elle n'a donc plus rien à faire.
• De toute façon, la Finul est tranquille. Le chargé d'affaires français au Liban André Parant vient de confirmer qu'aucune résolution concernant le Liban n'est prévue à l'ONU.
• Sinon, au cas où vous ne le saviez pas, la cavalerie arrive demain, à l'exception de la délégation qatarie qui a clairement snobé les autres dishdashamen en faisant voyage à part aujourd'hui. Etant données les relatons très particulières que le Qatar entretient avec l'Iran et consorts, on imagine qu'elle aura des choses à dire en privé au Hezbollah, avant l'arrivée des autres trublions.
• L'inénarrable Nasser Qandil, un pro-syrien de la plus belle eau (boueuse), nous a annoncé que la mission arabe de demain est celle de la dernière chance, avant que le Liban ne «parte en enfer». Il a le sens de l'image le Qandil qui, comme l'adipeux Wi'am Wahhab, est la voix de son maître. Aurement dit, la Syrie fait des pronostics et se frotte les mains. Ben oui, franchement, quelqu'un s'attend à ce que la visite de santé (ha, le parfum du pneu brûlé) arabe débouche sur quelque chose? Ce serait historique!
• Pour finir sur une note positive: tout va bien, les transports pour sortir du Liban sans passer par l'aéroport s'organisent. Quand je vous disais que les Libanais avaient une faculté d'adaptation extraordinaire... Là, cela ne leur aura même pas pris une semaine.
• Et pour la route, une petite vidéo illustrant les graffitis et autres marquages de territoire (politiquement parlant), à Beyrouth. Et depuis que ces images ont été tournées, c'est bien pire...


18h49

• L'héritier du clan Hariri au charisme proche de celui du champignon de Paris, a l'air d'avoir mangé du lion ce soir. Voir sa conférence de presse ici. Seul bémol: selon lui, Sleimane reste le candidat de consensus. Mouais.
• Et maintenant, c'est ce bon Mahmoud à Téhéran qui s'en mêle. Mais mon Dieu, qu'a fait le Liban pour mériter tant d'attentions de la part de ses bienveillants voisins?
• Wi'am Wahhab (alors lui, je peux vraiment pas) considère que Joumblatt est responsable de ce qui s'est passé au Chouf. Et Arslane, il s'est tourné les pouces? Pendant que les ténors druzes d'écharpent, leur chef spirituel, cheikh Naïm Hassan, a déclaré: «Aujourd’hui, l’armée libanaise est invitée, plus que jamais, à faire respecter l’ordre dans toutes les régions libanaises». Ça veut dire quoi «faire respecter l'ordre»? Compter les points? Regarder les gamins du Hezb et d'Amal faire des châteaux de sable sur les autoroutes? 

 
14h55

1868330833.jpg • De retour d'une virée à l'Ouest. Bon, les constats se bousculent: l'armée fait semblant de filtrer la zone ouest, au début de Hamra ou de l'autre côté vers Raouché; l'armée a bouclé certains quartiers comme Qoreytem; les commerces de Hamra – resto, boutiques... – ont rouvert... mais surtout, j'ai assisté à une grande leçon de marquage de territoire. Quasiment tous les quartiers ont vu pousser des drapeaux tout neufs et des portraits. Et une troïka se dégage de tout ça: Hezbollah/Amal/PSNS (voir cette photo prise devant l'hôpital américain). A Ras Beirut et à Manara, dans les petites rues, les miliciens sont toujours là. Les armes au placard en attendant qu'elles refroidissent. Et les scooters sont toujours omniprésents, leurs conducteurs ne se gênant plus du tout avec les contre-sens. Cessez-le-feu certes, mais farwest quand même.
• En rentrant, je suis passé par le ring. Toujours barré. Des enfants jouaient au foot dessus, ça leur fera des souvenirs, alors que les grands (armes au placard toujours), scrutent les véhicules qui tentent de trouver une sortie par les petites rues de Zoqaq el-Blat et de Bachoura. Concrètement, on peut circuler, mais faut savoir par où passer.
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12h10

• Le PDG de la France, Nicolas Sarkozy, vient de s'apercevoir qu'il se passait quelque chose au Liban. Il vient de demander officiellement l'arrêt des combats dans notre beau pays. Je suis sûr que notre bon Hassan suivra à la lettre les desiderata de celui dont il a écorché le nom lors de sa conférence de presse la semaine passée. Nous sommes donc sauvés. Hallelujah!
• On va aller faire un tour du côté de Beyrout-Ouest pour voir si les miliciens se sont bien retirés. Hmm...
• Il y a 10mn, il y a eu deux ou trois "boom" lointains.

 
7h40

• Ça fait longtemps que je n'ai pas vu le drapeau libanais brandi quelque part. Partout, dans les villages de la montagne du Chouf ou ailleurs, les étendards partisans ont remplacé le rectangle de tissu portant deux bandes rouges et un cèdre vert. Ce serait bien de revenir à l'essentiel.
• Le nord a encore connu des combats cette nuit. L'armée a promis de désarmer les milices (sauf le Hezb bien sûr). Encore une blague, quoi.
• Ce matin, l'autocar scolaire était en rendez-vous. Un peu de normalité fait du bien en ce moment.
• Samedi soir, sur la route et en écoutant une vieille chanson «typiquement libanaise», Nat a eu ce mot, à peu de choses près: «J'ai l'impression que même le vernis de nostalgie fout le camp.» Je crois qu'on se demande simplement vers quoi file le pays. Tiens, voici une vidéo qui n'a rien à faire là...

lundi, 12 mai 2008

Day 6

21h05

• Nabih Berri a reporté le scrutin présidentiel au 10 juin (la 20e session, non? je m'y perds moi-même). Le Liban va sûrement entré dans le Guinness Book avec ça. Y a-t-il encore quelqu'un que cette élection intéresse?
• Souhaid accuse le Hezb d'imposer ses perspectives au Liban. Ah bon? Je trouve pas, moi. C'est la démocratie à la sauce tehiné qui s'exprime, comme l'a si humblement souligné monsieur Aoun.
• Voici un bon sujet d'Al Jazeera (en anglais), sur la situation aujourd'hui à Tripoli.

 
19h10

• Les grandes vacances sont terminées (provisoirement). Les écoles rouvrent demain.
• Joumblatt rencontre l'envoyé de l'administration US: il va encore se faire traiter de collabo celui-là!
• Aoun vient de prévenir ses partisans: «Attention aux hariristes s'ils viennent dans vos régions!» (sous-entendu, «ils viendraient manger vos enfants la nuit», ou «moi aussi, je peux avoir mes milices de quartiers»).
• C'est beau la démocratie consensuelle.

 
16h14

• Le point en vitesse parce que là, ça devient risible: le Prince Talal Arslane (ben oui, pour ceux qui ne sauraient pas, Arslane est un émir druze qui se crêpe le chignon depuis des années avec Joumblat, l'heure de la revanche a donc sonné), se posant en porte-parole de l'opposition, a lancé toutes sortes d'ultimatums. En vrac, il veut récupérer le matériel militaire du PSP (qui le fait bien saliver) AVANT de le remettre lui-même à l'armée. Et ce aujourd'hui même. «Ce jour est décisif. Ou nous réussissons, ou tout s'effondre.» Et comme il avait précisé avant que «si le Chouf explose, tout le Liban explose avec lui», on imagine combien Joumblat doit avoir la pression. Accessoirement, nos amis de l'opposition, comme ils en ont l'habitude, remettent la barre un peu plus haut: après que Nasrallah a affirmé que seule l'annulation des fameuses décisions du gouvernement mettrait fin à la «désobéissance civile», Arslane (porte-parole de l'opposition pour les étourdis) vient de corriger le tir. Il faut la démission du gouvernement pour que quoi que ce soit s'arrête. Ils ont raison de continuer sur leur lancée, pourquoi s'arrêter en si bon chemin, même si cela revient à se dédire? Comme Berri vient aussi de se prononcer pour la démission de Siniora (en tant que chef d'Amal, pas que président du Parlement, c'est pratique les casquettes), il semble que la prochaine étape soit d'avoir la tête du bonhomme. Politiquement bien sûr.



• Cela clashe de nouveau à Tripoli, épisodiquement.
• Une délégation de la Ligue Arabe arrivera mercredi à Beyrouth (ouf, on est sauvés), et à l'aéroport s'il-vous-plaît. Ils y tenaient beaucoup, ils ne seraient pas venu sinon. Sans doute pour vérifier de visu que le Hezbollah sait faire de très jolis chateaux de sable.
• Depuis mercredi dernier, les combats ont fait 81 morts. Je sais, ça aurait pu être pire mais c'est déjà trop. 


15h00

• Je n'ai jamais vu aussi peu de trafic routier sur la route de Damas qu'aujourd'hui, mis à part les camions frigorifiques de Tanmia qui arrivent sur Beyrouth pour remplir les supermarchés, et les minibus qui partent vers la Syrie.
• A Chtaura, les minibus libanais arrivent donc chargés. Surtout des ouvriers syriens.
• Sur la route de Masnaa et de Majdel Anjar, je suis passé entre les gouttes, les combats avaient cessé dans la matinée.
• Quelques kilomètres plus loin donc, à Masnaa, la route est barrée 300m avant le poste frontière par un large monticule de terre. Les chauffeurs syriens attendent les pigeons (entre 120 et 150 dollars pour l'aéroport de Damas, tout de même), et les font passer à pied par une petite barrière. Les soldats de l'armée libanaise fument des cigarettes en s'abritant du soleil (ça cogne dans la Bekaa). J'te mettrais un coup de bulldozer là-dedans...
• En tout cas, les transports de marchandises entre les deux pays ne fonctionne plus. Entre l'aéroport fermé et cette frontière, tout cela ressemble de plus en plus à un blocus.345814418.jpg

 
12h11

• Seul sur une route déserte, tel un cow-boy dans le couchant, David se rend maintenant à Masnaa pour voir de quoi il en retourne, l'armée devant actuellement procéder au déblocage du coin, après les échauffourées de Aanjar et Majdel Aanjar (le village d'à-côté, habité par de sérieux énervés en termes de fondamentalisme sunnite).
• Ce matin, à Masnaa justement, le poste-frontière a été endommagé par des tirs et des grenades lancés depuis... le côté syrien. Et oui.
• Dans le Chouf, l'armée se déploie massivement alors que les notables de la Koura (un district pauvre du Nord Liban) l'appellent urgemment à venir assurer la sécurité. Ben oui, ils doivent se dire que mieux vaut prévenir que guérir, vu comment ça s'est passé ailleurs.
• Enfin, dans la rubrique people, Saad Hariri dément avoir quitté le Liban et assure qu'il restera à Beyrouth. Dans le fond, on s'en fout un peu, parce que ça ne changera pas grand chose. Les seuls qui seront embêtés seront ce couple d'aounistes résidant à Qoraytem en face de la casa Hariri, et dont ils regardaient l'attaque avec enthousiasme, comme d'autres vont au cinoche. Ce serait dommage des les priver de cette saine distraction.


9h54

• Après la mise au pas du Chouf, des heurts se produisent à Masnaa, principal point de passage à la frontière syrienne, et vers la localité voisine de Aanjar, où réside une importante communauté arménienne.  Cela va compliquer les choses pour ceux qui veulent sortir du pays par là-bas.
• A propos de ceux qui essaient de quitter le pays, les bonnes habitudes reprennent: après les 50000LL pour faire l'aller-retour entre Beyrouth Est et Beyrouth Ouest la semaine dernière, il faut maintenant compter 500$ minimum pour prendre un taxi Beyrouth-Damas (contre 10$ en temps normal). Encore plus fort (et plus nostalgique pour certains), vous pourrez débourser 2000$ pour faire le trajet Jounieh-Chypre par les bons soins de propriétaires de petits bateaux (qui vont sur l'eau). Au moins, vous avez l'embarras du choix.
• David part tout de suite à Naba es-Safa, petit village du Chouf où vivent chrétiens et druzes. Mais selon un habitant du coin, il va devoir s'accrocher pour trouver des chrétiens sur place parce qu'ils sont tous en train de mettre les voiles.

 
8h20

• Vous connaissez la dernière blague à Beyrouth? Non? Et bien la voici: la Ligue arabe se réunit pour trouver une solution à la crise libanaise. Je n'avais pas autant ri depuis... depuis quand?
• La nuit dernière, vu de chez nous, une activité étonnante régnait au port de Beyrouth. A part Amal, quelqu'un s'occupe-t-il du site? La Finul? Ouh la! Qu'est-ce qu'il y a comme blagues aujourd'hui...
• Bilan des derniers jours: 42 morts. Plus tous ceux de la nuit.
• Et ça, c'était Choueifat hier (sur Otv).

samedi, 10 mai 2008

Day 4 (bis)

1321392943.jpgJe suis en colère.

Je suis en colère contre ce gouvernement qui a voulu jouer les gros bras sans en avoir les muscles et qui, aujourd’hui, vient geindre dans le giron de la communauté internationale et arabe, sans se rendre compte que ce qui se passe aujourd’hui au Liban n’est pas perçu autrement que comme un énième conflit entre sunnites et chiites. Entre deux familles aux mêmes racines, qui se tapent dessus depuis la nuit des temps, et dont les frottements ne présentent plus guère d’intérêt depuis l’Irak et ses 35 morts quotidiens, en moyenne. Les chiites et les sunnites, ça lasse l’opinion depuis longtemps, c’est leur problème en fin de compte. Peu importe que depuis hier soir, la montagne druze paraisse figurer en bonne place dans les velléités expansionnistes du Hezb. Qui sait ce que sont les druzes à l’étranger de toute façon? Peu importe qu’une bonne part des hommes qui traînent dans les rues de Moussaytbé, Mazraa ou Hamra soient payés et armés par Nabih Berri, accessoirement président du Parlement et à ce titre gardien de l’unité nationale. C’est une honte.

Je suis en colère contre cette armée, heureuse de recevoir des lauriers populaires il y a moins d’un an pour avoir mis des mois, et au prix de destructions monstrueuses, à rabattre le caquet à un «groupuscule» dont elle n’a même pas su arrêter le chef. Cette armée flétrie par la honte depuis qu’al-Arabiya diffuse en direct des images de soldats, nos soldats en principe, combattant aux côtés de miliciens prenant d’assaut une bonne moitié de la capitale. Quelle logique permet d’expliquer, sans parler de justifier, que l’armée accepte que des hommes en arme lui livrent d’autres hommes en arme ? Qui oserait encore se voiler la face en prétendant que le Hezbollah n’est pas une milice, que c’est la «Résistance» et qu’en tant que telle, cela lui donne le droit de dépasser toutes les lignes rouges, au nez et à la barbe de cette grande Muette supposée défendre les citoyens en toute neutralité? Que penser de ces soldats qui prennent le café avec ceux qu’ils ont pour mission d’arrêter? Je me fous des excuses – l’armée est trop fragile pour s’opposer au Hezbollah –, des prétextes – elle n’a pas le droit de lancer une opération offensive sans en recevoir l’ordre du président de la République exclusivement –, des stratégies – Sleimane attend son heure pour se présenter en sauveur… L’armée regarde passivement des Libanais (dont je doute désormais de la libanité) mettre le feu à des médias, accrocher des photos d’un président étranger, pourchasser des citoyens jusque chez eux, interdire la circulation, et j’en passe. C’est une honte.

Je suis en colère contre les Libanais, en particulier ceux que l’on appelle les chrétiens libanais, ces Libanais qui vivent à Achrafieh, dans le Metn, le Kesrouan et qui ne semblent pas affectés plus que ça par ce qui se passe. Oui, ils ont peur. Peur que la contagion ne gagne leur quartier, leur région. Peur que cela ne soit pas bon pour leurs affaires. Peur de ne pas pouvoir aller à la plage cet été. Mais ont-ils seulement peur pour leur pays? Peur pour leurs concitoyens, ces sunnites qui, de toute façon, «n’ont jamais su se battre» (comprenez «c’est leur problème, nous, ça ne se passerait pas comme ça»)? Se rendent-ils seulement compte que, en quelques jours, les lignes de fracture qui ont scindé ce pays pendant plus de 15 ans se sont reformées, que la ligne verte est de nouveau en vigueur et que les voilà de nouveau cantonnés à ce fameux «réduit chrétien» qui a bercé mon adolescence? Les chrétiens se sont glissés en douceur dans cette nouvelle/ancienne configuration, comme dans des pantoufles. Ce qui laisse à penser que les lignes de démarcation restaient bien vivaces dans les esprits et que les Libanais n’ont rien appris. Il ne s’agit pas d’aller combattre le Hezbollah les armes au poing dans un combat perdu d'avance. Il s’agit de manifester une quelconque solidarité, ne serait-ce que dans les cœurs, dans la dignité des discours. Combien ont été manifester ce matin à Tabaris? Combien iront cet après-midi rejoindre Offre-Joie? Bien peu, j’en ai peur, parce que bien peu se sentent concernés, en fin de compte. Comme pendant la guerre de 1975-1990. On est gêné par l’inconfort, mais combien se sentent réellement impliqués par ce qui est en train d’arriver à leurs compatriotes? Sur les chantiers d’Achrafieh, les travaux se poursuivent comme si de rien n’était. A Jounieh, les bars et resto font le plein. La vie continue et doit continuer, certes. Mais un peu de solidarité serait bienvenue. Elle serait décente. Mais là encore, les Libanais n’ont rien appris. Ils reproduisent les mêmes schémas et se reprendront les mêmes claques. L’aéroport est inaccessible? On reprendra le bateau de Jounieh vers Chypre. L’ambiance est pas cool à Gemmayzé? On sortira dans le Kesrouan ou à Broumana. Le Hezbollah fait la loi à Beyrouth-Ouest? Il verra bien s’il ose s'approcher de chez nous (c’est ça ouais).

Cette espèce d’indifférence un peu anxieuse, tellement égoïste, est non seulement indigne, elle est suicidaire. Au lieu d’espérer naïvement, comme si l’Histoire ne nous avait rien appris, que le Hezbollah soit poussé à la faute (euh, ce qui se passe n’est pas suffisant?) et qu’Israël ou un état lambda intervienne, sauvant ainsi la veuve et l’orphelin, les Libanais de toutes confessions – du moins ceux qui ne sont pas d’accord avec ce vendu de Michel Aoun pour qui il s’agit d’une «victoire nationale» – devraient descendre dans la rue et crier leur solidarité à la face du monde. Crier que non, il ne s’agit pas de heurts sunnites-chiites mais d’une agression contre une nation toute entière par un parti fasciste qui refuse que l’on touche à sa capacité militaire (j'allais écrire "de nuisance"). Crier que la fermeture de médias, quels qu’ils soient, est un signe extrêmement inquiétant de ce fascisme. Crier que les Libanais refusent que leur destin soit dictés par quelques uns, plus armés que les autres, si tant est qu’ils croient encore à leur prétendue démocratie. Crier qu’ils ne veulent plus être pris en otage, que ce soit enfermés dans leur maison à Beyrouth ouest, ou engoncés dans leur région pour Beyrouth-Est. Seul cela forcerait le reste du monde à regarder ce qui se passe réellement au Liban. Ils ont su le faire en 2005 mais là, parce qu’ils ne sont pas directement concernés, ils ne bougent pas; ils s’adapteront, si tant est que le business va bien. Et pour moi, ça, c’est la plus grande de toutes les hontes.

lundi, 28 avril 2008

Tue l’amour

11f216e119c31015edb8893ad8e78a95.jpgCe week-end a quelque peu donné l’impression que le Liban nous hurlait un grand «Foutez le camp!!!». En vrac: un grand supermarché que je ne nommerai pas mais qui a d’ores et déjà l’air de se débarrasser de ses stocks, nous a refilé à prix d’or une viande avariée qui puait tellement trois heures après l’achat que mon frigo s’en souvient encore. A croire qu’en fait, sa fermeture prochaine ne serait finalement pas une mauvaise chose. Le soir même, j’ai bravé les embouteillages dantesques de Mar Mitr – ben oui, y a pas d’heure pour fêter Pâques – afin d’aller rendre mes steaks tout pourris à une responsable clientèle qui, fine commerçante, n’a rien trouvé de mieux à me répondre que: «Oh, mais nous en avons vendu plein aujourd’hui!». Si une vague d’intoxication sévit à Beyrouth ces jours-ci, ne soyez pas surpris. Le lendemain, réveillée aux aurores par le doux son des cloches, des prêches et des pétards – ben oui, y a décidément pas d’heure pour fêter Pâques – j’ai eu la surprise de tomber sur un trio de mes voisins qui discutaient dans l’impasse derrière notre immeuble, la Kalachnikov à la main. Apparemment, ça rigolait pas mal. Moi, j’ai à peine souri. L’après-midi, nous avons voulu profiter du soleil et des températures agréables pour emmener nos gamines au parc, histoire qu’elles profitent d’un (tout petit) peu de verdure plus grise que verte, qu’elles fassent des châteaux de sable décorés de bris de verre, qu’elles se défoulent sur les balançoires rouillées et qu’elles grimpent à la corde sur les chaînes des dites balançoires qui n’ont pas été réparées depuis le début de la guerre, au moins… Bon, évidemment, présenté comme cela, vous devez vous demander pourquoi nous emmenons nos filles au parc Sioufi; la réponse est simple : parce qu’il n’y en a pas d’autres, en tout cas pas d’autres dont la surface dépasse les 40m2 et où l’on peut effectivement voir des PLANTES. Allez, nous ne sommes pas regardants, le parc Sioufi est joli à cette saison, si on fait abstraction des sacs poubelles, des canettes et des paquets de chips vides qui traînent ça et là. Il est tellement joli sous le soleil, le parc Sioufi, qu’on a même eu envie de prendre des photos des enfants au milieu des fleurs. Au Liban, ce genre de clichés, c’est collector, vu que les arbres sont arrachés en moins de temps qu’il n’en faut au PSG pour perdre un match. Sauf qu’un vigile (au parc Sioufi, il y a plus de vigiles que de promeneurs), d’une société privée chargée de sécuriser ce jardin public, est rapidement intervenu pour me dire qu’il était interdit de filmer ou de prendre des photos. Ordre militaire, m’a-t-il asséné. On ne sait jamais, il pourrait y avoir des armes du Hezbollah planquées dans les primevères et des espions Israéliens déguisées en paisibles mamies. Et puis, on ne sait vraiment jamais, mes filles font peut-être du renseignement pour le compte d’un service occulte et malfaisant… Sioufi, c’est secret défense, donc. Un peu comme le bain militaire de Raouché devant lequel un bon copain avait eu la mauvaise idée, il y a 10 ans, de prendre sa fiancée en photo; le pauvre garçon s’était retrouvé embarqué manu militari au poste et il avait fallu l’intervention de l’ambassade de France (la vraie, hein, pas le supermarché qui vend des steaks tout pourris) pour le faire sortir. D’ailleurs, ça tombe bien, c’est ce qui est arrivé hier à un délégué du PS français venu participer à la grande kermesse internationale. Il était mal accompagné, le bonhomme. Son chauffeur et néanmoins ami libanais ne l’avait pas prévenu que prendre des photos au Liban, cela peut être mauvais pour la santé. Surtout si c’est dans la banlieue sud. Surtout si quelques sbires zélés du Hezbollah sont dans les parages. C’est l’office du tourisme libanais qui va être content (ha! on me dit dans l’oreillette que l’office du tourisme libanais a démissionné depuis un moment déjà). Kouchner a même demandé une enquête et des résultats rapides, boukra, Bernard, boukra… En attendant, ce même dimanche a commencé pour nous en feu d’artifice et moi je me suis réveillée en pétard. Au propre comme au figuré, puisqu’à 6 heures du matin, nos chers voisins de Mar Mitr ont fait péter la baraque, à grand renfort d’explosions qui ont eu le sympathique effet de nous rappeler l’été 2006 et autres joyeusetés de ces trois dernières années. Mais bon, en constatant que le célébrant poursuivait son office vaille que vaille en dépit des pétarades, quitte à faire des larsens au micro tant il avait poussé ses baffles, on s’est dit que tout était normal – ben oui, y a vraiment pas d’heure pour fêter Pâques – et qu’il n’y avait pas lieu de s’alarmer. David a pu tranquillement se rendre au déjeuner d’adieu d’un copain pour lequel j’ai une affection et un respect tout particuliers, mais dont le nom vient s’ajouter cette semaine à la longue liste de tous ceux qui mettent les voiles, jettent l’éponge, baissent les bras… (trouvez la métaphore qui vous plaira pour dire qu’ils se CASSENT). Et puis, ce matin, après ce week-end reposant, je suis repartie de bon matin à la radio faire une émission que personne n’a écouté puisque tout le monde dormait. Aujourd’hui, c’est le lundi de Pâques orthodoxe donc, férié donc, tout le monde ou presque chôme donc. Sauf que dans ce beau pays, le droit du travail, il y en a beaucoup qui s’assoient dessus (en général ceux qui en font le moins, d’ailleurs) et que, vu le taux de chômage galopant, je vais aller gagner ma croûte sans moufter et sans me plaindre ni des horaires, ni du salaire, parce que j’ai de la chance.

A part ça, tout va bien au pays du lait et du miel. Sauf que j’ai comme l’impression que le lait a tourné et que le miel est en train de prendre en sucre.

jeudi, 24 avril 2008

Acouphènes à coup sûr

Le jour où nous avons visité l’appartement que nous habitons, nous avons tenu à vérifier tout ce qui aurait pu ressembler à un vice caché. Tout nous a semblé parfait, mais une chose nous a échappé: la proximité d’une église. Nous avons péché par omission.
Le Liban est un pays où la religion tient une place vraiment à part, et quand vient le moment de Pâques (version orthodoxe dans notre périmètre), c’est l’hystérie collective. Et que ça tire des pétards, et que ça bloque rues et avenues avec des processions, et que ça fait sonner les cloches du matin au soir, et que ça fait saturer les enceintes avec des litanies sans fin…

Dans notre quartier, c’est au carillonneur qui fera le plus de bruit, et ce sont tous des champions du monde. Le reste de l’année, c’est tous les samedis et tous les dimanches de 8h20 à midi, à grand renfort d’ampli et de haut-parleurs, que le prêche se superpose aux chants et aux cloches. Et pour Pâques, la tapage diurne se déguste «à volonté» comme la mayo au Club Med: après la soirée d’hier où cloches et prières ont raisonné jusqu’à minuit, ce matin, les festivités ont repris à 6h, et ce n’est toujours pas fini.

Montez le son, ça donne donc ça non-stop, du lever au coucher du soleil en ce moment…



Ces chers curés oublient tout sens civique de vie en communauté, au mépris de la liberté que les citoyens ont de ne pas subir ce raffut et là, pas un agent avec son brassard «indibat» à l’horizon pour leur demander de baisser le volume! Si nous leur avions loué le terrain, admettons…
Je veux bien comprendre la ferveur d’un clergé et d’une population pour un épisode biblique mystique et fantasmé, mais j’avoue que je ne comprends pas à quoi riment ces débordements sonores: peut-être que les chefs de service ORL des hôpitaux de Beyrouth sont tous de la famille d’une béatitude locale et attendent leurs futurs clients frappés d’acouphènes? Ça doit être ça le but caché: provoquer la surdité de la population. Déjà que nous sommes de plus en plus aveugles face à ce que se passe dans le pays… Djezousse a, paraît-il, rendu la vue à un aveugle (ouf, y’a donc de l’espoir!), mais jamais l’ouïe à un sourd (ou alors c’était dans l’épisode que j’ai raté de la saison 4). Faudrait peut-être s’en souvenir.

lundi, 21 avril 2008

Mon ambassade de France au Liban va fermer ses portes

Avertissement au lecteur L’image (sans intérêt) qui va suivre sera bientôt une photo collector.

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Mon estomac est certainement la partie la plus francophile de mon anatomie. Mon estomac est certainement un affreux impérialiste occidental. Mais mon estomac va certainement devoir se faire une raison: il va bientôt erdre l’un de ses dealers habituels.

Monoprix et Casino vont donc fermer leurs portes dans deux mois. Ces deux enseignes représentaient deux petites parcelles de France dans notre pays. Une sorte d’ambassade bien plus sympathique que la vraie au quotidien. Une de celles où l’on pouvait se réfugier et ressortir avec un grand sourire sans avoir fait la queue pour rien pendant des heures. Mais voilà, l’époque des Danette chocolat à 9995 livres libanaises (que nous n’achetions plus depuis longtemps) va bientôt s’évanouir. Admic (la société qui gère Monoprix, Géant-Casino, le BHV…) a vendu ses supermarchés pour 97 millions de dollars au groupe koweïtien Sultan Center. Dans deux mois, nos habitudes alimentaires vont donc changer, et notre porte-monnaie prendre un mauvais coup supplémentaire. Peut-être que je me trompe, mais je serais très étonné de trouver des saucisses de Toulouse, des merguez, tous ces délicieux gâteaux, fromages et autres vins de France dans un magasin venu du fin fond du Golfe.

En début d’après-midi, je suis passé au Monoprix d’Achrafieh comme l’on va faire un pèlerinage à la vierge de Harissa: au rayon fromages, j’ai vu mon pote Maurice, avec sa petite moustache noire et la tranche de Fondel qui attend mes gamines à chaque visite. Il m’a dit qu’il allait garder son boulot malgré le changement d’enseigne (tant mieux pour lui), mais que les rayons allaient certainement changer. Ah bon?

Je le revendique donc: je suis un horrible Occidental impérialiste qui tient à ses habitudes de consommation, et ça me fait mal où je pense de devoir faire une croix sur le contenu de mon frigo. Ce sanctuaire que je croyais à l’abri, lui.

Alors je lance un appel solennel à tous ces gens qui viendront de France pour nous voir: chargez vos valises!

jeudi, 17 avril 2008

Autruches

763b96b094334925afc4f9e961515edb.jpgIl y a deux jours, l’une des DJ œuvrant dans la même radio que moi répondait à un appel téléphonique pour le moins incongru: le ministère de l’Information au bout du fil, non pour demander une spéciale dédicace sur une chanson de Mike Brant même s’il appelait sur le même numéro que les auditeurs, voulait savoir qui était le directeur des programmes. Y sont pas bien informés, pour un ministère de l’Information, d’autant que le personnage concerné occupe ce poste depuis une bonne dizaine d’année. Bref, là n’est pas la question.

En fait, le ministère de l’Information n’était pas content car on y avait entendu dire qu’une chanson de Yaël Naïm – artiste israélienne qui s’est récemment fait une réputation internationale pour ceux qui ne connaîtraient pas – passait sur les ondes. Bon, ils étaient pas trop sûrs, en même temps, au ministère de l’Information. C’était peut-être chez nous (peu probable vu notre programmation pourrie) ou chez notre radio-sœur, ou encore une autre. Et puis, quand? Quelle chanson? Et à qui faut-il parler déjà? C’est pas bien grave, ce ne sont que des détails. L’essentiel, c’est de nous informer que Yaël Naïm ne doit pas être entendue au Liban. Notre pauvre DJ, bien embêtée, a bafouillé une réponse quelconque et l’affaire en est resté là.

On croit rêver. Et pourtant, ça se passe comme ça dans notre belle démocratie libanaise. Une liste noire tout ce qu’il y a de plus officiel, même si elle commence à dater un peu (et c’est un euphémisme) se rappelle de temps en temps à notre bon souvenir; elle comprend des noms comme Harry Belafonte (bon, c’est pas trop grave), Louis de Funès (si, si, il y a même eu une razzia au Virgin un beau jour, pour rafler tous les Rabbi Jacob. D’ailleurs, il est listé à la fois sous le D, pour de Funès, et sous le F pour Funès, comme ça on ne peut pas le rater), Juliette Greco (et Marie-Juliette Greco aussi), Jerry Lewis, Enrico Macias (pourtant, Dieu sait qu’on l’entend celui-là), Paul Newman (d’où le retard de projection de ses films, le temps que les affiches soient retouchées afin que son nom n’y apparaisse plus), Frank Sinatra, etc., sans compter ceux qui sont interdits parce qu’ils sont «de mauvaise moralité» ou d’influence néfaste pour la jeunesse (Nine Inch Nails forever).

Tout cela pourrait faire sourire, passer pour une sorte d’aberration anachronique… si ce n’est que, comme l’affaire Yaël Naïm le montre, la culture, la liberté de penser se mesurent de plus en plus à des aunes pour le moins variables. Et la balance penche de plus en plus dans un sens unique qui n’est pas fait pour nous plaire. Parce qu’au-delà de tout ça, c’est la liberté tout court qui est en jeu au Liban. Un pays où, désormais:

  • Un film comme Persépolis a frôlé l’interdiction pure et simple pour ne pas froisser le Hezb et ses parrains.
  • Il faut obtenir du Hezbollah une carte de presse pour pouvoir prendre des photos et réaliser des interviews dans le sit-in du centre-ville, un espace pourtant public mais qu’il faut contourner depuis 18 mois lorsqu’on est en voiture et où il faut montrer patte blanche même s’il n’abrite plus grand monde à part des ouvriers syriens bien contents d’y trouver le gîte et le couvert.
  • Un groupe de noctambules se fait agresser (à coups de poignards paraît-il) à la sortie d’un bar rue Monot le week-end dernier parce qu’ils n’ont pas voulu trinquer à la santé de Hassan Nasrallah.
  • Les forces de sécurité sont obligées de livrer deux individus arrêtés près de Aley dans le Chouf, encerclés qu’ils étaient par des partisans du parti de Dieu.

Et j’en passe et des meilleures, ces exemples n’étant que quelques uns des plus récents…
Aujourd’hui, nous vivons dans un pays où une milice peut imposer sa loi – et elle le fait de plus en plus, ne nous voilons pas la face – au mépris de la loi et du droit le plus élémentaire. En fait, ce n’est pas seulement sa loi, c’est aussi son idéologie et ses principes réactionnaires. Je ne stigmatise aucunement une communauté, loin de là, et je ne souhaite pas entrer dans le débat de la légitimité du Hezbollah vis-à-vis de la politique israélienne.

Pour tout dire, je m’en fous en ce moment, de la politique israélienne, de la résistance et du reste. Je me pose – et vous pose – une question bien plus personnelle, et à mon sens, cruciale: vers quel Liban nous orientons-nous, sous couvert d’enjeux régionaux ou par simple peur des armes du Hezb? Et par extension, pouvons-nous faire quelque chose pour inverser la tendance et défendre nos libertés? Il ne s’agit pas de défendre une culture occidentale ou à l’Américaine, mais de préserver notre droit, notre capacité à avoir le choix.

Parce qu’en fin de compte, une dernière question se posera inéluctablement: le Liban qu’on nous prépare ne sera pas nécessairement celui dans lequel nous aurons envie de vivre et de voir grandir nos enfants. N’aurons-nous d’autre alternative que de le quitter ou de nous plier à des principes d’un autre temps?

mercredi, 16 avril 2008

Les Libanaises et leurs petits noms

Hier, mon téléphone sonne. Je décroche… «Bonjour David, c’est Josette…» Je souris, en me disant que ce genre de prénom semble vraiment appartenir au passé. Le Liban vit donc sa francophonie (déclinante) avec quelques décennies de retard. Cela s’entend dans les pubs, à la radio, ou tout simplement quand on rencontre quelqu’un. Et ce phénomène est particulièrement marqué pour les prénoms féminins. Certes, le Liban est un pays arabe, mais de nombreuses Libanaises portent des prénoms français ou occidentaux. Mais ici, point de Corine, Jennifer ou Priscilla (!): ce sont plutôt les prénoms d’une autre époque qui remportent la palme. Elles sont donc nombreuses les Josette, les Eliane, les Jocelyne, les Nicole, les Mireille, les Solange, les Chantal ou les Simone de notre âge…

1ef439ffa00bc506508e6419deaf5c43.jpgEt les prénoms féminins arabes alors? Moi, je les trouve magnifiques, et tous ou presque ont une signification particulière. Il y a, pêle-mêle, Nour (lumière), Aïda (récompense), Maya (grâce), Bahia (superbe), Hind (câline), Chérine ou Hanane (douce), Asma (beaux traits), Souraya (prospérité), Lamia (lèvres rouges), Hanna (affectueuse), Fatima (fille du prophète), Nay (instrument proche de la flûte), Ghania (libérée), Layal (les nuits), Ibtissam (sourire), Najwa (confidence), Hiba (don), Amal (espoir), Hala (halo de lumière), Siham (flèche), Joumana (joyau), Lina (conciliation), Maha (cristal), Yasmine (jasmin), Wafa (fidélité), Dalia (fière), Nawal (faveur), Hiyam (passion), Nayla (bonheur), Mona ou Mouna (souhait), Nisrine (églantine), Safia (loyale) ou encore Zeina (beauté).

Ah, les Libanaises et leurs prénoms…

dimanche, 13 avril 2008

American system

c16146048a542844788ea5f9cef4e025.jpgLa nouvelle est tombée ce midi, par téléphone, un peu par hasard. Une grand-mère (éloignée) de la famille doit se faire opérer demain du pancréas (genre opération de la dernière chance). Dans les 24 heures, l’hôpital doit réunir quatre unités de sang. Je me propose, et prend rendez-vous à 15 heures. Je débarque donc à l’Hôpital américain, comme prévu. Bâtiment principal, 3e étage.

Je sors de l’ascenseur. Personne en vue. Au bout du couloir de droite, je vois un homme derrière le guichet, qui a l’air absorbé par l'écran de son ordinateur. Je m’approche.
– Bonjour.
– Bonjourein.
(le son d'un jeu vidéo type "Doom" sort des enceintes du PC)
– I’m here to give my blood…
– Yeah. Yeah, blood bank.
(l’homme ne détourne pas son regard de l’écran)
– Ok, but where is it?
– Blood bank, blood bank.
(l’homme tente de trouver une touche sur son clavier sans y parvenir)
– Ok, but where!??
– Other side.
(je lâche l’affaire)

Je me retourne et traverse le couloir. A l’autre bout, une petite porte est ouverte. Blood bank. J’y suis! Derrière la vitre d’un nouveau guichet, un autre homme a l’air de s’ennuyer, triant des papiers.
– Hi, I’m here for a blood transfusion? For Mrs. Bassoul.
– Ah! Good, but we’ll need three more today. What’s your type?
– A pleuche.
(bein oui, ça donne ça avec mon accent)
– Ok, tfaddal.

Je m’installe et l’homme apporte un dossier à remplir.
– Name?
– David…
– Father’s name?
– Jean.
– Nationality?
– French.

L’homme se redresse, prend le dossier et marque une pause.
– You’re not allowed to give your blood.
– Why?
– Because you’re French.
– Sorry, but it’s stupid. This woman needs blood for her surgery!
– Yes I know, but you can’t give it to her. It’s American system.
– Ok, but why exactly?
– Because of the mad cow disease. If you’ve lived more than three monthes in France before 1996, it’s forbidden.
– It’s really stupid, I’ve done it many times, in another hospital… And many Lebanese have lived abroad more than that…
– It’s stupid, yes, it’s American system.

15h30, je repars de l’hôpital. Une vielle dame passe sur le billard demain, et elle n’a toujours pas d’unité de sang… Du coup, avec cette connerie d'American system, j’ai loupé la manif de Chiyah pour rien.

Bon, passons au plus important: si jamais vous avez une heure à perdre d'ici demain matin et que vous êtes pas loin de l'AUH, et surtout que vous n'êtes ni Français, ni Anglais, Marie Bassoul a besoin de votre sang, quel que soit son type.

jeudi, 10 avril 2008

Beyrouth se bouge les fesses

d4d8358b5f76f43c6ed40980f287756b.jpgGemmayzé, victime expiatoire de guéguerre politicienne beyrouthine? Gemmayzé, sacrifié pour quoi? Cela fait une semaine que l’une des dernières rues de la capitale libanaise se couche avec les poules. Le ministère du Tourisme (ou devrait-on le ministère contre le Tourisme) a imposé un couvre-feu aux restaurants et pubs du quartier, en en fermant certains, ne touchant pas à d’autres, le tout dans une mauvaise parodie de civisme. Le soir, des agents avec brassards flambant neufs portant l'inscription Indibat (le terme utilisé par le service de sécurité du Hezb, gloups!), font la pluie et le beau temps dans cette rue qui s’est largement vidée. Je me demande quelles poches se sont remplies ces derniers temps avec cette affaire... Bref, je reprends l’info relayée par Marillion dans les commentaires précédents: Blogging Beirut lance un appel à faire un sit-in silencieux de 30 minutes, samedi 12 au soir (1h du matin pour être précis), rue Gouraud, entre le Café de verre et Le Rouge.

Il y a évidemment d’autres priorités dans le pays, d’autres raisons de se bouger les fesses, mais la question qui se pose dans le fond est de savoir quel est l’objectif de cette nouvelle mesure. Parce que l’on ne nous fera pas croire qu’il s’agit de préserver le confort et le sommeil des riverains (ceux de Monot avaient gueulé aussi, mais rien n’avait été fait pour eux), bien contents d’encaisser des loyers mirobolants par ailleurs. Au fait, ces loyers vont-il être révisés à la baisse?

Certains trouveront cela peut-être futile, mais Gemmayzé est un symbole. Sa petite mort aussi.

[…]

43e2ad08c8ef7151a7b8ac738ebff32b.jpgdfc7b18a9e4f5ecc55613e63678b9e13.jpgAutres manifestations, autres genres. Il s’agit de danse cette fois, comme quoi il se passe plein de choses en ville, contrairement aux apparences. La 4e édition de Bipod, du 19 avril au 2 mai, réunira des danseurs et chorégraphes libanais, danois, allemands, français, suisses, belges, palestiniens, hollandais, norvégiens et espagnols. Je ne vais pas mettre le détail du programme (trop long), mais renseignez-vous ! Les spectacles auront lieu au Théâtre Monnot et à Al-Madina. Pour plus d’infos et pour les billets: (01) 999666 ou (01) 738899.
Et il y a aussi Irtijal'08, ce soir et demain soir, à la Crypte…

[…]

D’une manière ou d’une autre, bougeons-nous les fesses au moins pour ça, puisque pour le reste, on a l’impression de crier dans le désert. Se battre pour l’accès aux lieux de fête et de culture est aussi un moyen de dire que Beyrouth (notre Beyrouth) vit encore.

mercredi, 09 avril 2008

Qui veut gagner 14 millions ?

721aa157ce0d6a5393bffa24841e2402.jpgAu Liban, il devient de plus en plus difficile d’avoir une discussion touchant de près ou de loin à la politique sans que les choses ne tournent au vinaigre. Surtout si vous avez vécu à l’étranger. Surtout si vous n’avez pas «combattu», que ce soit avec des armes ou par des manifs.

Plus que jamais, le pays est victime d’une prise d’otage de sa mémoire qui, c’est dans l’ordre des choses, se répercutera inéluctablement sur son avenir. J’en ai eu une nouvelle et formidable illustration hier soir, au cours d’un dîner par ailleurs tout à fait sympathique dès lors que nous sommes passés à un autre sujet.
Je ne sais pas exactement pourquoi, la conversation a très tôt atterri (et cela ressemblait plutôt à un crash) sur la question des Palestiniens au Liban. A notre table, un jeune chrétien de 27 ans, passablement éméché (on va dire que c’est une circonstance atténuante). On va l’appeler Monsieur X. De ce que j’ai entendu, sa famille a beaucoup souffert et il est donc très remonté. Je peux comprendre.

Mais lorsqu’on ne voit d’autre solution au problème libanais que de «napalmer» les camps palestiniens, difficile de ne pas réagir; d’abord parce que dans l’absolu, je trouve cela ignoble; ensuite et surtout parce que, franchement, en admettant que ce genre de mesures radicales soit praticables (ce dont je doute), cela serait contre-productif et ne ferait qu’exacerber une violence qui nous suffit déjà telle qu’elle est. Calmement (j’ai des témoins!!!), c’est ce que j’ai tenté d’exprimer avant de me faire interrompre par un «Arrête, tu n’as pas vécu la guerre, ta famille était à l’étranger, tu ne sais pas de quoi tu parles.» Bon. J’avoue, cela m’a retourné les sangs. Mais j’ai fermé ma gueule, tout en n’en pensant pas moins.

D’abord parce qu’à 27 ans – il avait donc 9 ans quand les combats se sont terminés en 1990 – je n’ai pas le sentiment que Monsieur X soit assez âgé pour avoir vécu la guerre non plus, en tout cas pas comme ceux qui, souvent adolescents, se sont retrouvés la mitraillette à la main, embrigadés dans telle ou telle milice et confrontés à des horreurs sans nom, quel que soit leur camp.
Ensuite, parce que Monsieur X n’avait absolument aucune idée de ce que ma famille, restée au Liban, a pu subir ou non; et justement, des amis, des cousins, des oncles qui y ont laissé des plumes, j’en ai eu aussi. Comme tant de monde au Liban, d’ailleurs, il n’y a pas de palme d’honneur à ce niveau.

Enfin, parce que j’en ai plein les bottes (pour ne pas dire autre chose) de cette hiérarchie du vécu, de la légitimité. Ceux qui nous lisent depuis longtemps savent l’amour que je porte à ce pays et la douleur d’en avoir été éloignée dans ses heures les plus sombres. J’ai déjà écrit plusieurs posts là-dessus. J’ai bien conscience que d’autres, dont des proches, ont assisté, voire été victimes d’atrocités auxquelles mes petits soucis ne peuvent être comparés.  Mais la guerre, il y a eu mille et une façons de la vivre. Rester scotchée aux infos ou au téléphone, dans l’angoisse permanente et la culpabilité de ne pas «être là» en est une. Et cette guerre, j’avais à l’époque le sentiment de la vivre plus viscéralement que certains jeunes de mon âge qui, bien que restés au Liban, sortaient à Kaslik ou à Kleiat tout l’été, à Faraya tout l’hiver, comme si de rien n’était, alors que Beyrouth ou d’autres régions brûlaient. Ceux qui revenaient envers et contre tout chaque été – comme moi – ont aussi eu leur lot d’abris, de bombes, de transports divers et variés sous les obus (j’ai fait l’hélicoptère, l’hydroglisseur, le bateau, etc.) en direction de Chypre. Il faut arrêter de nier cela sous prétexte qu’il y aurait des monopoles de la souffrance. Dans tout à fait le même ordre d’idées, sur un autre post, quelqu’un attribuait aux aounistes l’apanage de la «résistance» à l’occupation syrienne.

Voici 13 ans que je vis sans interruption au Liban – je suis donc arrivée dix ans avant le départ officiel des troupes syriennes – mais aujourd’hui, encore, on me jette à la face que je n’ai pas la même légitimité, y compris d’opinion, que ceux qui sont restés là ou qui appartiennent à tel ou tel camp. Entre les lignes, il faut comprendre que je ne suis pas vraiment Libanaise, et que je ne le serai jamais. Cela me blesse profondément. C’est absurde, injuste et encore une fois contre-productif.
Parce que, c’est quand même drôle, ils sont nombreux à soi-disant souhaiter le retour au bercail des 14 millions de Libanais disséminés dans la diaspora. Ha, toutes ces voix feraient peser la balance électorale et démographique, c’est sûr! Mais parmi eux, beaucoup «n’auront pas vécu la guerre», «n’auront pas résisté à l’occupation» et donc, en fin de compte, ne seront pas vraiment Libanais… Si c’est ce type d’accueil qui leur est réservé, je leur conseille vivement de rester là où ils sont.

mercredi, 26 mars 2008

Transmissions

062fdba9c06d0af8d67f664d931eac41.gifMême les arabophones vous le diront, l’arabe n’est pas une langue simple. Que ce soit les Libanais ayant passé leur vie au pays, et dont l’arabe était rarement la matière de prédilection (quand il n’était tout simplement pas leur bête noire), ou ceux – Libanais expatriés ou étrangers – qui s’y sont frottés de manière volontaire, tous vous le diront: apprendre cette langue, sublime au demeurant, est véritablement galère. Il y a pire bien sûr (essayez le chinois pour voir), mais pour nous autres résidents du Liban, expatriés ou binationaux, appréhender le langage utilisé quotidiennement ici est une nécessité absolue pour, c’est un poncif, intégrer réellement la culture du pays.

Née d’un couple mixte et faisant fréquemment de longs séjours au pays du cèdre dans ma tendre jeunesse, j’ai longtemps regretté de ne pas parler l’arabe, ou du moins le libanais. Pour que mon entourage libanais ne puisse plus dire de bêtises devant moi sans que j’y comprenne quoi que ce soit évidemment, mais aussi parce que je me sentais déchue d’une partie de mon identité. J’ai grandi au son des «Tu es née au Liban, ta maman est Libanaise et tu ne parles pas l’arabe?!!» outrés, quand je venais passer mes vacances ici ou que mes grands-parents maternels venaient nous rendre visite en France. Je retirais une impression d’indignité de ne pas maîtriser cette part de mon patrimoine culturel, de mon héritage. Ma mère avait bel et bien essayé de nous apprendre les rudiments de la langue, mais tous ceux qui vivent dans un environnement étranger, en particulier les couples dont l’un des membres n’est pas arabophone, vous le confirmeront: ça ne marche tout simplement pas. Au-delà des «kifak, kifik?» et autres chansonnettes apprises phonétiquement, c’était le néant total. L’effort est trop grand pour parents et enfants, l’obstacle trop complexe, surtout pour cette génération de Libanais pour lesquels le français venait aussi naturellement à la bouche et à l’esprit que l’arabe. Mais ce constat ne change rien à l’affaire: il me manquait quelque chose de fondamental pour pouvoir véritablement assumer ma double ascendance, moi qui à trois ans répétais à l’envi que non, je n’étais pas Française, j’étais Franco-libanaise car j’étais née «chez les Arabes».

Je vais vous faire une confidence: la frustration était telle qu’au lycée, je griffonnais des arabesques assorties de points de-ci de-là, imaginant que du moment que je dessinais de droite à gauche, mes camarades de classe allaient effectivement croire que j’écrivais l’arabe. Pathétique, je sais, mais révélateur…

Du coup, c’est à la fac que j’ai rattrapé mon retard, au cours de quatre laborieuses années universitaires (que je ne regrette pas). Et 15 ans plus tard, alors que je vis ici, les mêmes questionnements se présentent. C’est drôle, la reproduction des comportements. J’ai épousé un Français qui voue le même attachement à ce drôle de pays que mon père et qui, s’il se débrouille quand c’est nécessaire, ne considère cependant pas l’arabe comme une seconde langue. Du coup, c’est bel et bien le français que nous parlons à la maison. Dans quelle mesure reproduisons-nous les mêmes schémas que nos aînés? Ma petite fille de 4 ans m’affirmait hier avec un aplomb sans faille que puisqu’elle vivait au Liban, elle était Libanaise. Elle ne comprend pas grand-chose à la langue de ce pays mais, tout comme sa sœur, elle veut apprendre. Le paradoxe des paradoxes, c’est qu’il faudrait encore qu’on lui en laisse le loisir. Automatiquement, parce que son père est Français, l’école a placé notre aînée en cours d’«arabe langue vivante», comprenez une classe d’appoint pour enfants d’expatriés appelés à changer de pays d’ici deux à trois ans. Elle y apprend des comptines, des chansons, toujours par cœur, et n’a guère progressé en deux ans. Nous avons demandé à ce qu’elle repasse en classe d’arabe normal, mais nous avons été prévenus qu’elle allait rencontrer des difficultés. Nous en avons bien conscience, le défi est de taille, mais comment faire un autre choix? Ces enfants vivent ici, se sentent davantage Libanaises que Françaises (elles connaissent mieux Koulouna que la Marseillaise), mais elles resteront éternellement étrangères si elles ne parlent pas la langue de leur pays. D’autres couples mixtes y parviennent (bon, d’accord, le père est parfaitement arabophone et c’est souvent à coups de cours particuliers aussi onéreux que déplaisants pour les enfants), alors il faudra bien que nous réussissions. Je ne leur souhaiterais jamais le sentiment d’étrangeté, d’exclusion, de non-appartenance que j’ai pu connaître. Et cela fait partie du devoir de transmission, non?

PS: La calligraphie ci-dessus est l'œuvre de Hassan Massoudy, véritable maître en la matière. 

mercredi, 19 mars 2008

Ils fuient, ils fuient les cerveaux…

9e9556371f7270419053f4f234fd05bb.jpgExtrait d’une discussion téléphonique, dimanche dernier, avec un cousin cher à notre cœur: «Y’en a plus un seul à Beyrouth, ils sont tous à Paris, même Maria, même Marwan, c’étaient les deux derniers à faire de la résistance. On n’est pas vraiment heureux d’être là, on préfèrerait tous passer nos week-ends à Batroun, mais c’est plus possible. Le Liban n’offre plus rien, à part ses clichés. Oui, il fait un temps pourri à Paris, il fait super beau à Beyrouth. Mais au moins ici, on a du boulot, on gagne du fric…» Evidemment, avec un SMIC à 300 dollars et des salaires dérisoires en début de carrière même pour les ingénieurs, il est bien compréhensible d'aller vérfier que l'herbe est effectivement plus verte ailleurs. Comment leur en vouloir?

Voici donc un thème qui me sape particulièrement le moral. On l’appellera comme on veut: fuite des cerveaux, émigration économique ou autre. Le résultat est là et l’hémorragie est de plus en plus insupportable. Les jeunes libanais qualifiés prennent des allers simples vers ailleurs. Paris, Montréal, Dubaï, New York, Abu Dhabi… Les destinations sont nombreuses et toujours plus appétissantes que l’horizon libanais. A voir ça, on se dit que la vraie résistance, ce n’est pas de savoir se servir d’un RPG et de défiler au pas tout vêtu de noir et de jaune, mais simplement de rester au Liban, de croire encore à un avenir offrant quelques perspectives pour soi-même et ses enfants. Beaucoup n’y croient plus. Aujourd’hui, je regarde mes gamines et je ne sais plus vraiment à quel camp j'appartiens. Ou peut-être fais-je semblant de ne pas savoir.

Il y a un an, un sondage était sorti au Liban: 30% des Libanais souhaitaient quitter leur pays, mais plus inquiétant encore, cette proportion atteignait 60% pour les 18-25 ans. Autre facteur d’inquiétude, selon le Centre national de recherches scientifiques du Liban: au cours des années 2006-2007, 50% des diplômés universitaires auraient quitté le pays. Il y a quelques jours, j’interviewais le recteur de la plus grande université francophone du pays (suivez mon regard): pendant l’enregistrement, nous avons abordé le sujet de la fuite des cerveaux et il alternait méthode Coué et angélisme en tentant de définir différents profils de candidats à l’exil. A la fin de l’interview, je l’embraye sur la situation du pays. Une phrase laconique pourrait résumer sa pensée: «Aujourd'hui, c’est sans espoir.»

Autre discussion, autre lieu. Samedi, un ami prof nous disait: «Le responsable de la fac dans laquelle je travaille n’accepte plus de candidatures venant de profs français, pour deux raisons. Il constate simplement: “S’ils veulent venir au Liban en ce moment, soit ils sont cons, soit ils sont mauvais. Dans les deux cas, je n’en veux pas!”.» Morbleu, il n'y va pas par quatre chemins!

A terme, le résultat promet d’être désastreux. Le pays se vide de sa substance, et le vide ne le reste jamais longtemps, c’est une loi de base de la physique. La proportion d’ignorants augmente inévitablement, et rien de mieux que l’ignorance pour paver la voie au chaos, à la médiocrité généralisée ou au totalitarisme.

samedi, 15 mars 2008

Pas de carie pour Venom

Quel titre étrange… En fait, c’est l’occasion d’évoquer ici un problème étonnant, dont on parle peu en société: la démission parentale, ou ce laisser-faire malheureux qui a des répercussions désastreuses sur les futures générations.

Pour simplifier, la «démission parentale» se définit ici comme suit: trop accaparés par leur boulot ou leur sobhiyyé, certains parents ne s’occupent pas de leurs enfants, généralement élevés par les employées de maison. Ainsi, il n’est pas rare lors des réunions familiales de voir courir un enfant en pleurs se réfugier dans les jupons de «sa bonne» alors que sa génitrice est assise juste à côté. La première fois, ça surprend un peu.

Nouveau symptôme de ce mal (libanais seulement? je ne sais pas): les caries, voire plus si affinité. L’idée est simple. Pour ne pas se compliquer la tâche, de nombreux parents laissent dormir leurs enfants avec un biberon de lait sucré coincé entre les dents. Mois après mois, le résultat est édifiant: dans notre entourage, une petite fille de 3 ans a dû se faire extraire ses incisives (du haut et du bas) et doit porter un dentier; une autre petite fille de 3 ans et des poussières doit bientôt passer sur le billard pour se faire opérer du même mal, mais pour l'ensemble du ratelier.

venom.jpgLe tout dernier exemple en date cumule plusieurs illustrations de cette démission. La semaine passée, notre fille cadette est invitée à passer l’après-midi chez un petit camarade sur invitation d’une maman que nous ne connaissions pas. Pourquoi pas. A 18h, je passe la récupérer chez son hôte. Bel immeuble luxueux, en plein cœur d’Achrafieh: deux Philippines travaillent là. Je suis accueilli par ma fille déguisée en princesse, puis par son copain et le petit frère de celui-ci (on va les appeler respectivement John et Bob). Il y a 2 ans, John terrorisait tout le monde à la garderie, et avait une fois mordu notre fille jusqu’au sang. Depuis, il s’est un peu calmé et notre monstresse ne lui en a pas tenu rigueur. Dans l’entrée de l’appartement, Bob (le petit frère donc) arrive et me décoche son plus beau sourire: deux rangées de dents noircies et rongées par des caries. Vision de franche horreur sur le visage d'un gamin. Bob a 3 ans et quelques kilos en trop (merci le sac de chips à la main…), et à peine plus de 30 secondes après m’avoir rencontré, il commence déjà à me taper dessus, à grands renforts de coups de pied et autres uppercuts. Je le remets en place gentiment mais fermement, il a l’air étonné. Je demande si la maman est là: niet, elle est partie faire du sport. Hmm…

La nuit suivante, notre gamine fait des cauchemars et finit la nuit dans notre lit. Rebelote le surlendemain. Alors que nous déjeunions tous les quatre, elle commence à raconter le film regardé chez son copain John. Après quelques détails très explicites, plus de doute: elle a vu Spider-Man 3, seule avec les deux petits garçons et sans adulte. Elle nous raconte «le méchant tout noir avec ses grandes dents» (Venom donc – le monsieur pas beau ci-dessus). C’est profondément inconcevable et irresponsable que des parents laissent leurs gamins de 3 et 4 ans devant ce genre de film (en grignotant des chips), cela expliquant immédiatement les cauchemars de mademoiselle, et probablement le comportement violent de Bob.

Venom, lui en tout cas, n’a pas une seule carie, sa dentition se porte très très bien…

vendredi, 07 mars 2008

Subject: Prévisions LIBAN

374f36ad6a9c7d1782efcdb651fc3ba8.jpgC'est souvent comme ça en temps de crise, mais j'ai parfois l'impression de mettre des œillères pour éviter de voir que le panorama s'assombrit dangereusement. Et puis comme je bosse pour des médias étrangers, je leur envoie de temps en temps des mails pour les tenir au courant de la situation et de la «probabilité» que le Liban refasse les gros titres. J’intitule ces mails «Prévisions LIBAN». Alors, systématiquement, j'ôte mes œillères, regarde à droite et à gauche, et je fais le bilan. Je viens de le faire il y a 10 minutes, et ça donne ça:

  • Après les ambassades arabes, c'est l'ambassade américaine qui vient de prévenir ses ressortissants d'adopter un profil bas, de rester chez eux, voire de quitter le pays si c'est possible, car la situation locale et régionale sent le soufre. Elle avait fait de même début juillet 2006, juste avant la guerre.
  • Selon un quotidien libanais, il y aurait une mobilisation générale de réservistes au sein de l'armée syrienne (peut-être du vent, mais on ne sait jamais).
  • Une autre info (démentie par la Finul): il y aurait eu une incursion israélienne hier en territoire libanais jusqu'au Wazzani.
  • La tuerie à Jérusalem serait due, selon Al-Manar (info reprise par tous les médias ensuite) à une brigade nommée d'après le membre du Hezbollah assassiné à Damas, Imad Moughnieh. Certains avancent même que le Hezbollah serait lié directement l'attentat, en soutien au Hamas.
  • Les discours, que ce soit du côté du Hezbollah (Nasrallah a prévenu qu'il pourrait passer à l'action après le 40e de la mort de Moughnieh, soit le 24 mars) ou d'Israël, se radicalisent. La situation actuelle rappelle grandement le mois de juin 2006: Israël met le paquet sur Gaza, et les problématiques libanaises et palestiniennes se retrouvent à nouveau mêlées.

Bref, il n'y a rien de réjouissant. Wait and see donc, mais je préfère quand même vous tenir au courant de la température locale et des nuages noirs qui s'accumulent sur le Liban (même s'il fait très beau avec un bon 25ºC, mais c'est toujours par beau temps que les conflits commencent!).

[...] 

Vous me direz, ça fait beaucoup de verbes au conditionnel et de supputations (j’adore ce mot, presque autant que croquemitaine). N’empêche, vu d’ici, rien n’incite à la légèreté et à danser la lambada. Et c’est sans compter sur les déclarations de nos politiques – tous bords confondus – ajoutant de l’huile sur le feu quotidiennement, sur les Etats arabes qui se crêpent le chignon avant le sommet de Damas, sur notre foutue élection présidentielle reportée à la Saint-Glinglin, sur...

Au Liban, finalement, il existe trois sortes de personnes: les pessimistes qui voient la guerre partout, les optimistes béats (également appelés non-voyants) et les pragmatiques qui se disent que si ça dérape, il y aura toujours moyen de s’adapter.

dimanche, 02 mars 2008

Oh la belle rouge !

9ea56c46c77678e6ac0b4289cb285602.jpgPendant plusieurs années, mes soirées étaient rythmées par les réveils épisodiques de l’une ou l’autre de nos filles. Que ce soit en dînant, en regardant la télé ou simplement en passant un petit moment à discuter avec mon homme, j’avais toujours l’oreille tendue, discrètement mais assidûment, pour guetter les pleurs d’une petite fille réclamant sa maman.

Les années ont passé, les filles ne se réveillent plus que rarement, une fois endormies. Mais depuis plusieurs semaines, pour ne pas dire des mois, je me surprends à tendre de nouveau l’oreille, à guetter des bruits suspects. Bien plus inquiétants cette fois que des pleurs d’enfants. Un convoi de voitures tous slogans dehors, bondées de jeunes énervés qui clament leur appartenance politique; une altercation dans la rue, le plus souvent une querelle de voisinage, mais dont je crains toujours que ce soient des partisans de l’un et l’autre bord qui en viennent aux mains; des pétarades qui me font surgir sur le balcon dans l’espoir qu’il ne s’agit que d’un énième feu d’artifice de bien mauvais goût…

Vendredi dernier, il s’agissait de tout à la fois: dans cette surenchère qui veut qu’à chaque intervention télévisée d’un politicard, il faille manifester son enthousiasme à coups de pétard et de pétoire, cette soirée a battu des records absolus. Feux d’artifice se mêlant aux balles traçantes, bombes sonores, rumeurs de voix excitées parvenant jusqu’à chez nous… Estez Nabeuh s’offrant une interview à rallonge sur la Nabih Berri Network, cela valait bien une petite célébration de derrière les fagots qui, à n’en pas douter, a enterré les «minables» tirs de joie qu’obtiennent un Hariri, un Siniora et même un Nasrallah. C’est dire combien Berri est populaire! Pareille débauche pyrotechnique en est la preuve. Non? A l’aune de la mitrailleuse en folie, le président du Parlement a donné une vraie leçon de savoir vivre à ses collègues, cela mérite d’être salué. Non? Lors de sa «réélection», il avait déjà fait très fort (un moniteur blessé par une balle perdue sur la terrasse des Créneaux. Mais que faisait-il là, celui-là, faut dire aussi…), mais les temps changent, les proportions aussi. Beyrouth a été tant à la fête ce vendredi qu’un raid aérien israélien n’aurait pas eu plus bel accueil: un ciel s’illuminant de tous ses feux, le sol tremblant sous les pieds, des staccati fleurant bon la poudre, des traînées rouges dignes d’une mini-DCA…

Allons, assez d’ironie. Je ne me suis pas connectée depuis longtemps pour raison de santé, cela m’a au moins fait du bien au moral. Je comprends l’une de mes copines qui refuse de suivre l’actualité pour pouvoir continuer à vivre avec un minimum d’insouciance. Je ne peux m’offrir ce luxe et le retour à la réalité est abrupt. Le Liban n’a rien appris, ou tout du moins cela vaut pour une bonne part de ses habitants qui se délectent en débats stériles, en vaines démonstrations de force, et dans une anarchie de plus en plus prégnante. Prégnante de quoi, demanderez-vous? De chaos, bien entendu, de guerre peut-être. Quand on sort les flingues en pleine rue et que l’on tire en dépit du bon sens, parfois avec la grosse artillerie, pour honorer un homme parlant à la télé, c’est que le rapport à la réalité, aux armes, à la violence, à l’autre.. tout en fait, est sérieusement biaisé. Mon père, un Français qui vivait au Liban à l’époque, se souvient d’avoir cru à la guerre civile libanaise en 1973, lorsqu’une camionnette à laquelle des p’tits jeunes en arme était agrippés comme en grappes, lui est passé sous le nez. C’est le cran au-dessus, peut-être, mais ce qui se passe aujourd’hui m’inquiète diablement quand même.

Parce que cela illustre, entre autres choses, une terrible réalité: les Libanais sont en train de donner la preuve que oui, soit disant (j’insiste sur ce soit disant) laissés à eux-mêmes, ils sombrent dans la folie collective. Cela s’est vu ce vendredi soir, entre autres, tout comme au niveau politique et civique.

Du coup, il ne faut pas s’étonner – et cela fait peine à entendre – que certains (qui ne peuvent pas partir comme tant d’autres) en viennent à penser qu’«au moins, quand les Syriens étaient là, la vie était plus calme». Oui, tout ce que ce pays arrive à faire aujourd’hui, c’est donner raison à Bachar qui prédisait qu’en l’absence de sa poigne de fer, le Liban retomberait dans les limbes. D’ici à accepter le retour de notre «pays sœur», il n’y a qu’un pas que je me refuse à franchir mais que d’autres Libanais lambda envisagent en ultime recours, écoeurés par un Liban qui va à vau l’eau avec une belle énergie.

C’est le comble, et c’est bigrement triste…

dimanche, 03 février 2008

Crise de banlieue

banlieues.jpgPaul Moreira, cela vous dit quelque chose? Il s’agit d’un grand reporter français qui a œuvré un bon moment sur Canal + en tant que rédacteur en chef de l’émission 90 minutes (excellente, paix à son âme), mais qui travaille désormais en indépendant, parcourant le vaste monde dans des conditions souvent difficiles, et c’est un euphémisme. Un journaliste, quoi, de ceux qui nous donnaient envie de choisir ce beau métier quand on était petit…

Bref, Moreira a des principes, qu’il défend vigoureusement: la tolérance de l’Autre, des autres, la lutte contre le racisme, contre les extrémismes, le rejet de l’information cadrée, etc. L’un de ses derniers billets, traite d’immigration, de métissage. Des questions qui, vous le savez tous, sont au cœur de problématiques sociales, ou plutôt socio-économiques, en France. Cela lui a valu une attaque en règle – souvent violente – d’individus autoproclamés «identitaires». Autrement dit, défendant leur conception de la nation française blanche, pure et compagnie.

Forcément, libano-centrée que je suis, je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec le Liban. Parallèle dans le sens où les mêmes causes ont les mêmes effets, dans une certaine mesure. Entendons-nous: je ne pense pas à l’immigration au Liban, mais à la rupture, et aux graves conséquences qu’elle engendre, entre les habitants d’un même pays, voire d’une même ville, sur des lignes de fracture géographiques.

Ces banlieues françaises, autrefois dortoirs pour des populations ouvrières immigrées, se sont trop souvent transformées en ghettos où les replis communautaires sont devenus une réponse à ce qui est perçu (à tort ou à raison, je ne vis plus en France depuis longtemps pour en juger) comme une exclusion socio-économique. Des ghettos où la religion fait un retour en force, où la violence, éventuellement armée, est un recours acceptable. Des lieux hors loi dans lesquels les forces de l’ordre et les autres Français n’osent parfois plus mettre les pieds. Certaines banlieues, pas toutes, évidemment, mais suffisamment pour que cela fasse peur et pour que les «identitaires» trouvent de plus en plus d’oreilles sympathiques.

Nous avons nous aussi, dans ce si petit Liban, une banlieue où les forces de l’ordre et les représentants officiels en général (je pense aux percepteurs de l’EDL, par exemple) n’osent pas trop mettre les pieds. Une banlieue perçue comme un ghetto par d’autres habitants de Beyrouth et dans laquelle une relative pauvreté (Dahiyé ne loge pas que des mendiants) côtoie le religieux. Toute une jeunesse y grandit, loin de l’autre Beyrouth, celui des boîtes de nuit, des enseignes occidentales et de l’ostentation permanente. Il était d’ailleurs étonnant, et révélateur, de constater à quel point, lorsque les tentes ont été érigées au centre-ville, les ados qui s’y balaient en scooter déglingué donnaient l’impression de prendre possession d’un lieu qui les narguait auparavant. A mon sens, il y avait un peu de vrai dans cela. Les limites de Solidere sont visibles à l’œil nu, il suffit de traverser une rue pour avoir l’impression que l’objectif a été de bâtir une vitrine sans considération pour le reste de la ville. Et a fortiori pour cette fameuse banlieue. Mais le problème va au-delà de Solidere.

Le Hezbollah a eu cette intelligence de pallier l’absence inexcusable de l’Etat qui, depuis des décennies, a négligé toute une communauté dans sa frange populaire et a ainsi nourri les ferments de la rancœur et de l’exclusion. Le religieux s'est ainsi greffé sur une problématique sociale, comme le prouve cette minorité chiite parfaitement intégrée, non politiquement mais bel et bien socialement au reste de Beyrouth.

La banlieue sud fait donc peur, évidemment pour le spectre de la puissance d'un Hezbollah qui cultive le mystère autour de ses véritables intentions; mais aussi parce qu'elle  symbolise l'inconnu, l'autre, le différent. Il suffit pour cela de constater combien les émeutes de dimanche dernier ont engendré de colère et d’inquiétudes. On ne peutu que penser au fameux "Quand la banlieue descendra sur la ville". Il suffit aussi d’écouter les débats autour de la libanité des uns et des autres. Certains accusent les partisans du Hezbollah d’être plus «persans» (comprendre iraniens) que libanais; d’autres considèrent qu’être Libanais, ce n’est pas être Arabe; d’autres encore revendiquent des racines phéniciennes. Du côté de l’opposition, on accuse parfois les partisans du 14 mars d’être «wahabites» (comprendre saoudiens) et on assure défendre le véritable Liban, celui de l’«achraf el-nas» cher à Nasrallah.
Chacun se dit plus Libanais que son voisin, tout en faisant passer des critères autres en priorité: la religion, bien sûr, mais aussi le quartier, le village, le clan, le parti. Le plus terrible, c'est que chacun se veut Libanais et ce devrait être le plus important, mais ce n’est pas le cas. Car la ligne de fracture demeure, entretenue de part et d’autre: certaines administrations tenues n’auront que des employés d’une même confession (je pense à Amal entre autres); inversement, certaines entreprises tenues par des chrétiens vireront une employée après avoir découvert qu’elle était chiite… En France, on appellerait cela de la discrimination.

Et la banlieue sud continue de fonctionner en circuit fermé ou presque, parce que l’Etat n’a pas su suffisamment tôt se préoccuper de ses habitants et que maintenant, il est trop tard, personne n’y a plus confiance en lui et le Hezbollah l'a prise en main. Là où, en France, certaines associations travaillent à briser les barrières, la société civile reste muette, à de rares exceptions près, et c’est l’incompréhension et l’antagonisme qui s’installent au Liban. Ou bien étaient-il déjà prégnants depuis longtemps, et s'expriment aujourd'hui ouvertement, comme les "identitaires" français, trouvant un terreau fertile dans une ambiance de pré-guerre (un argument récurrent chez eux, mais aussi chez nous).

Evidemment, la crise actuelle va au-delà de la question banlieue/ghetto, mais dimanche dernier a montré combien elle se cristallisait autour de Dahiyé et des zones délaissées par l’Etat au fil des ans. Le Liban ne se portera mieux que lorsque des partis quels qu’ils soient ne s’arrogeront plus le droit de tenir des quartiers entiers, que cet Etat prendra enfin soin de tous ses fils, sans distinction, et surtout que ses fils eux-mêmes se penseront Libanais avant tout. Mais cela est impossible tant que règnera cette peur et ce rejet de l'autre que l'on ne comprend pas, deux sentiments destructeurs que les politiciens entretiennent et accentuent plus que jamais.

Le salut viendra-t-il donc de la société civile, de trop rares associations comme le Mouvement social qui luttent pour aider les couples mixtes, pour l'éducation, pour le dialogue, et pour ainsi créer des ponts au-dessus de nos murs invisibles?

 
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