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mercredi, 06 mai 2015

C'est l'heure de partir sur Euphor

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Demain midi, je serai dans ma navette. Sur le départ. Vers de nouvelles aventures. La libanaise s'arrête là. J'ai fait le calcul: 18 années(-lumière), 3 mois et 22 jours. C'est déjà pas mal.

J'ai souvent pensé à ce dernier post. Depuis longtemps même. A la meilleure façon de refermer ces chroniques entamées il y a presque 9 ans à quatre mains, avec Nathalie, en pleine guerre de cet explosif mois de juillet 2006. Par une simple chanson. Par une simple photo. Par un unique mot...

Par un petit discours de ce genre...

"I have things to do. I've put this off far too long. I regret to announce this is the end, I'm going now. I bid you all a very fond farewell. Goodbye."

 

Aujourd'hui, je regarde autour de moi. Mon appartement est vide, ma tête pleine de souvenirs. J'ai eu le temps de m'en fabriquer des brouettes entières. Les virées au Sud-Liban, les déjeuners improvisés au bord d'une rivière dans le Hermel avant la construction de ces restaurants aux sonos assourdissantes, ces balades doucement interminables sur les routes en lacets de Yammouné ou du Akkar, les cheveux au vent (quand j'en avais encore) dans une Vitara toujours partante, les pique-niques sur les crêtes de Sannine... Tant de choses que les trop nombreux aspirants tyrans de ce pays tentent de nous interdire, une à une. C'est comme ça, et je sais que je n'ai aucune prise sur la suite des évènements. J'ai depuis longtemps l'impression que ces maigres 10452km2 ne cessent de rétrécir au lavage. On essore et blanchit trop de choses sur cette terre, même les kilomètres carrés.

Il y a une dizaine jours, je suis passé à l'improviste à la soirée d'un copain. Il y avait là une trentaine de personnes et je ne connaissais aucun visage. Ça m'a fait du bien de voir du sang neuf, de ne croiser aucune connaissance dans cette ville où tout le monde se connaît, de voir ces gens fraîchement débarqués à Beyrouth pour certains, parfois animés par cette même envie qui m'habitait en 1997. Chacun son tour. Et peut-être que l'un d'entre eux prendra l'avion en 2033 en se disant lui aussi qu'il est temps de prendre la tangente, que l'histoire est terminée. Faut savoir ne pas faire l'année de trop, comme ces vieux sportifs qui hésitent à raccrocher les crampons.

J'ai vu trop de gens que j'aime partir avec un dégoût viscéral pour ce qu'est devenu notre tout petit Liban (certes métastasé jusqu'au trognon), pour ne pas faire comme eux. Je vois trop de gens faire semblant de croire encore au mythe du pays de lait et de miel et rester, pour ne pas faire comme eux. Je veux simplement garder de la tendresse pour ce pays. C'est même essentiel. Comme me le disait un ami cher qui part cette année (lui aussi donc, faut bien avouer qu'il y a un phénomène de débandade généralisée depuis deux ans), c'est un peu comme avec une ex: quelque part, c'est dommage de couper les ponts complètement quand on s'est aimé, c'est bien aussi de rester copains et de se revoir de temps en temps.

J'ai déjà tout dit, tout écrit, tout ce que je pouvais raconter sur ce pays et sur ces gens, ici ou ailleurs. Je ne vais pas me répéter. J'ai simplement eu la chance de vivre à Beyrouth une partie de ma vie, toute ma vie d'adulte en fait, par choix, d'y devenir homme, d'y aimer des gens, d'y avoir noué de belles amitiés, d'y avoir vu naître et grandir mes deux (jolies) filles, d'y avoir expérimenté l'élasticité du temps, d'y avoir écrit des livres, d'y avoir pris des milliers de photographies (à mes risques et périls, hmm...), d'y avoir apprivoisé tant bien que mal la lumière et les histoires. C'est tout ce que je veux garder.

Je n'ai pas tellement envie de dresser ici un bilan exhaustif, mais je sais aussi que j'ai appris beaucoup de choses durant ces longues années libanaises, bien loin de toutes considérations géopolitiques journalo-bellico-régionales: que l'odeur du maquis libanais est exactement la même que celle du maquis de la Corse de mon enfance, que frites + hommos = tuerie, que la religion est la plus incommensurable connerie inventée par l'homme, que l'armée est la deuxième plus incommensurable connerie inventée par l'homme, que la compassion n'est pas un puits sans fond, que le prix de mes erreurs m'a permis d'évaluer mes petites réussites, que l'herbe de la Bekaa est des plus savoureuses, que quémander un permis de séjour chaque année apprend ce que veut dire "être étranger", que le Liban aurait vraiment dû être une île, qu'il est possible de s'apprendre soi-même dans un pays comme celui-ci car vous y êtes sans filet, que c'est un leurre de se croire quelqu'un ici plutôt que d'être anonyme autre part, que les Libanais peuvent d'une minute à l'autre vous émerveiller et vous donner des envies de meurtre (et vice-versa), que l'on peut s'y inventer et se réinventer en permanence du moment que l'on sache dire "merde" aux conventions sociales (et ceci est loin d'être un détail), que la Nature a horreur du vide et que la médiocrité a bien saisi le concept, que le bordel ambiant a tout de même un côté très jouissif, qu'il n'y a pas de honte à pleurer, à sécher ses larmes et à pleurer à nouveau en pensant aux belles choses du passé, que je n'ai pas connu sensation plus sensuelle que celle de mes mains sur la glaise de Samir, et surtout, surtout, que Goldorak ne s'appelle pas vraiment Goldorak.

Bonne chance à ceux qui restent, donc. Et merci à tou(te)s d'avoir transformé ces 18 années en aventure(s). Le Liban est à vous, essayez d'en prendre bien soin, et de sauver ce qui reste à sauver.
Moi, j'ai la tête et le cœur ailleurs.

Dans mes étoiles.

 

PS: maintenant, c'est par ici que ça se passe :-)

 

jeudi, 16 janvier 2014

C’est l’histoire d’un mec

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D'abord, un petit peu de musique.

podcast

Cette histoire (très courte) commence une après-midi de juin 1997. Sur le parking du CCF. A l’époque où ce que l’on appelle aujourd’hui l’Institut français (et pendant quelques années la Mission culturelle) était un endroit sympa et vivant. CCF forever. Avant le 11 septembre, avant le portique de sécurité et ses insupportables secondes classes qui se prennent pour des colonels, avant la construction de la chancellerie, avant l’installation de cette pelouse où l’on n’a pas le droit de s’installer pour lire un bouquin… A l’époque où il faisait bon se retrouver au Café des lettres, où il faisait bon jouer à la pétanque sur la petite langue de terre en contrebas de la terrasse puis écouter les histoires de Mike, le tenancier limite mafieux du café, tout en sirotant un petit jaune. A l’époque où l’on se moquait des nœuds-papillon (là, il n’y en a pas beaucoup qui comprendront l’allusion…). Bref, il y a longtemps.

Sur ce grand parking de terre battue, près de ma jolie Coccinelle blanche, je rejoins un copain en pleine discussion avec trois autres gus. L’un d’eux s’appelle Pascal. Ou Thierry. Ou Xavier, j’ai la mémoire qui flanche, je ne me souviens plus très bien. Mais cet homme de 45 ans environ parlait de son pot de départ, le week-end suivant. Après 17 ans passés à Beyrouth.

Moi, cela faisait moins de 6 mois que j’étais là J’étais arrivé le 16 janvier. «17 ans, la vache! Il est fou ce gars…». 17 ans. Cela me paraissait de la science-fiction. Je ne savais pas encore si je resterais 6 mois ou 1 an. Ou un peu plus. Il faisait très chaud en ce début d’été. Mon premier été à Beyrouth. Je venais tout juste de fêter mes 24 ans dans le grand appartement de mon pote Enzo à Qoreytem où je me réfugierai quelques mois plus tard de peur de me faire arrêter suite à une sombre histoire. Jeune journaliste, je découvrais Beyrouth en me disant que je serai bien prétentieux de proposer mes services à des journaux français en tant que correspondant alors que je ne connaissais pas bien le terrain. Jeune homme, je venais de me faire plaquer à distance par ma copine restée à Paris. Pascal-Thierry-Xavier expliquait qu’il fallait choisir le bon moment pour tourner la page et (re)partir à l’aventure. Je l’écoutais parler de ses 17 années libanaises comme si tout s’était passé en un clin d’œil.

Je ne le comprends vraiment que maintenant.
Repartir à l'aventure. Pourquoi pas. Vers San Francisco, Kiev ou Buenos Aires.

vendredi, 19 octobre 2012

Achrafieh pleure ce soir

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Ce soir, pas besoin de gouttes de pluie pour simuler les larmes. A 14h48, gros boom. Colonne de fumée noire qui monte dans le ciel d'Achrafieh. Attentat. Voiture piégée. Bombe. Morts et blessés. Parmi eux le chef des renseignements des FSI, Wissam al-Hassan. J'espère que nous n'aurons pas à refaire de cartes comme celle-ci. Mais j'ai des doutes. De gros doutes.

Ce matin, je discutais avec un copain, on parlait Syrie, Liban et tout le tralala. Ça faisait plusieurs semaines que je m'étonnais que le Liban n'ait pas connu d'épisodes plus violents que les heurts du printemps à Tripoli. Bein voilà, c'est fait. Samaha est en prison, les autres lâches en liberté; Al-Hassan au paradis aux côtés de Wissam Eid. Je me demande ce qu'ils se racontent tous les deux.

lundi, 03 septembre 2012

Clopin-clopant

liban,beyrouth,tabac,cigarettes,loi,interdictionDans cette histoire, tout le monde a raison.

Mes filles se tuent à me le répéter depuis des années: fumer, c’est pas bon pour la santé. Je le sais, et pourtant j’aime ça. Et ce n’est pas le seul vice auquel je m’adonne que la morale réprouve. Je m’arrêterai peut-être un jour, contraint et forcé. Peut-être pas. Je sais que ça noircit les poumons, que ça bouche les artères, que ça abîme la peau... Dans le fond, mes filles ont entièrement raison.

Depuis ce matin donc, une loi est entrée en vigueur au Liban, prohibant la cigarette des lieux publics fermés. 90 dollars d’amende à tout contrevenant! Au début, j’ai cru à une mauvaise blague, mais c’est finalement très très sérieux. Exit la clope des ministères, des bureaux, des restaurants et des bars. Il y a de cela une éternité, quand je suis arrivé dans ce beau pays, je trouvais ça chouette de pouvoir fumer partout. Enfin presque. Le gars au rayon charcuterie avec la clope au bec au supermarché, je trouvais ça moyen moyen. Mais cela ne me dérangeait pas de fumer à l’agence de ma banque: un cendrier trônait même sur le comptoir et cette bonne Laudi fumait comme un pompier quand elle me retirait un dollar pour chaque chèque déposé. Un dollar, ce qui était aussi, à l’époque, le prix d’un paquet de cigarettes. C’est à dire rien du tout. Surtout comparé à certains pays européens. Bref, c’était la liberté totale, et j’aimais ça.

Et puis avec le temps, certains restaurants ont prévu des jours non-fumeurs. Certaines entreprises ont interdit la cigarette. Même ma banque bien aimée s’est fendue d’un signe interdiction de fumer. Franchement, j’ai trouvé ça plutôt bien.

Et puis voilà que cette fichue loi est tombée.

Depuis ce matin, ça s’excite sur les réseaux sociaux. Les «contre» hurlent au scandale! Il y a les libertaires, réfractaires à tout recul sur leurs libertés individuelles, les patrons de restaurants pas contents qui se disent que cela va faire fuir la clientèle... Ceci dit, ils n’ont pas tort sur ce coup-là: interdire le narguilé dans un restaurant libanais, c’est comme dire que Fairuz chante comme une casserole, que les Libanais sont des Arabes et non les descendants des Phéniciens. Ça dépasse la simple provocation, c’est une déclaration de guerre. Les volutes de tabac font partie de la culture locale. Y toucher, c’est toucher à l’identité libanaise, au mode de vie insouciant qui caractérise souvent ce peuple. Un peuple habitué aussi à ce que les lois ne soient pas appliquées dans son pays clopin-clopant. Un commentateur ce matin se disait, avec un cynisme plein de vérité, que dans cette histoire, ce sont les patrons de restaurants de la banlieue sud qui allaient se frotter les mains puisque l’Etat n’a pas son mot à dire là-bas. Plus généralement, les «contre» se disent qu’il y a des problèmes bien plus importants à régler en priorité. Dans le fond, les «contre» ont entièrement raison.

Et puis les «pour» – non-fumeurs mais pas seulement – se félicitent d’une telle décision, raillant les «contre», argumentant que toute loi est bonne à prendre, surtout en matière de santé publique, même si, effectivement, l’Etat devrait avoir d’autres chats à fouetter. Les «pour» vont pouvoir (si la loi est appliquée bien sûr, ce qui est un gros ‘si’) respirer l’air frais des climatiseurs dans les salles de restaurant. Je l’avoue, je suis comme eux: ça me casse toujours les pieds quand une grosse bedaine est en train de tirer sur son Cohiba juste à côté de moi, même si la petite clope entre le dessert et le café va me manquer. Dans le fond, les «pour» ont entièrement raison.

J’écris ces lignes sur ma terrasse, en regardant la mer droit devant moi et la montagne sur ma droite. Un épais nuage de pollution recouvre la ville. Cela fait des années que mes scrupules se sont envolés concernant la cigarette: à voir ce que mes poumons inspirent à chaque fois qu’ils se gonflent, je me dis que cette interdiction ne servira à rien. Le gouvernement devrait plutôt plancher sur la réduction du trafic urbain, sur l’interdiction de ces bus dont on ne devine même plus la couleur d’origine tant ils polluent, sur la remise en état des centrales électriques à gaz et qui fonctionnent au mazout, sur, sur, sur... Plutôt que de vouloir entrer dans la cour des pays dits civilisés par la petite porte. Je me souviens du premier séjour que j’ai passé à Paris après l’entrée en vigueur d’une loi similaire. Je devais retrouver un copain bossant à TV5. Sur cette avenue des beaux quartiers dans le XVIIe arrondissement, les fumeurs tiraient sur leur tige, en grappes devant l’entrée de l’immeuble. Le trottoir était jonché de mégots, c’était à vomir. En y repensant, je me dis que la loi libanaise ne sera donc jamais appliquée. Nous n’avons pas la chance d’avoir des trottoirs à Beyrouth. Dans le fond, je me dis que j’ai entièrement raison.

 

[...]

Je vous laisse avec un humoriste interdit (lui aussi) qui parle de la cigarette. Tiens, je me demande si deux interdictions font une permission...

mardi, 31 juillet 2012

Timbré

Panique à bord. J’ai besoin d’émettre le plus rapidement possible des papiers officiels, et plus d’encre dans l’imprimante. Je déboule chez Tony, le papetier en bas de chez moi. Je regarde la petite étagère où trônent les boîtes HP. Miracle. Les nº22 et 27 sont là, je souris.

« – Tony, tu veux que je te dise, je t’aime!
– Pas autant que moi, David.
(faut bien le dire, je suis un bon client)
– Tu peux me donner une 22 et une 27, j’ai une urgence.
– OK. Ça fait... 69000 livres.
(gloups, HP, hors de prix, je me demande si c’est une coïncidence)
– Ah, au fait, j’allais oublier. Il me faut aussi des timbres à 100 livres.»

Tony éclate de rire.

« – Tu n’es pas au courant?
– Au courant de quoi?
– Ça fait des semaines qu’il n’y a plus un timbre dans le pays! Regarde ces deux factures que je viens de recevoir ce matin. C’est signé, c’est tamponné, mais il n’y a pas de timbre.
– Ah. On peut faire sans alors?
– Tu n’as pas le choix. Mais ne sois pas surpris si, dans deux ans, un gars du ministère vient te demander de payer une amende de deux millions parce que tu n’auras pas mis de timbre aujourd'hui.
– Tu blagues?
– A moitié.
(j'ai un petit faible pour son sens de l'humour)
– Bon, bein je ferai comme tout le monde. Ce sera sans timbre. On verra bien.»

Une heure plus tôt, j’étais en voiture avec quelqu’un de très cher, ayant finalement jeté l’éponge quelque mois plus tôt et donc parti voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Après un mois passé à Beyrouth, ce quelqu’un me faisait la trop longue liste de tout ce qui n’allait pas dans le pays, de tout ce qui avait empiré en seulement un an. J’acquiesçais. Il visait juste la plupart du temps. Je me suis dit aussi que c’était peut-être pour se convaincre d’avoir fait le bon choix, prenant soin d’oblitérer ce qui fait (encore) le charme de ce putain de pays. Toujours cette fameuse question du regard. Mais je vais être honnête, je me suis aussi demandé si je n'étais pas complètement timbré d'être encore là.

De retour chez moi, je me suis senti tout con. J’imprime daredare mes papiers officiels, je signe, je tamponne et je ne timbre pas. Désemparé. Avec les années, je me suis peut-être trop bien adapté à l’une des caractéristiques du fonctionnement de toute la société libanaise: plus il y a de timbres et de coups de tampon, mieux c’est.

Je me souviens alors avoir glissé des timbres dans mon portefeuille quelques semaines auparavant.

Erreur. Pas des timbres, mais un timbre. Le voici.

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Alors voilà, les choses sont simples. Ce timbre – magnifique, sublime, vestige d'un passé glorieux mais révolu – est peut-être le dernier représentant de son espèce, le dernier témoignage qu’un jour, autrefois, jadis, le Liban fut un pays qui fonctionnait normalement, avec un Etat ne serait-ce capable de faire tourner la planche à timbres. Tout le monde parle depuis des mois de la crise de l’électricité dans tout le pays, des réfugiés syriens dans le nord, de cheikh el-Assir au sud, de la saleté de la mer à l'ouest... Tout le monde – ou presque – critique ce gouvernement paralysé à tel point qu’il faudrait le téléporter tel quel pour l’exposer chez Madame Tussauds. Mais comme tout le monde continue également de dire que le business ne s'arrêtera jamais et qu'il y a beaucoup d'argent dans le pays, je vais mettre mon timbre de 100 malheureuses petites livres libanaises aux enchères. Mise à prix: 10000 livres, 100 fois son prix. Ça me paraît honnête.

Qui se lance?

lundi, 21 mai 2012

No war

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D'autres photos ici pour ceux que ça chante... 10 jours après les heurts sanglants de Tripoli, c'est au tour de Beyrouth. Comme me le disait un petit vieux ce matin, "j'ai une impression de déjà-vu. Tout le monde garde en mémoire le 13 avril 1975 pour le début de la guerre civile. Mais pour moi, c'est l'assassinat du député sunnite Maarouf Saad, le 26 février 1975, qui a tout déclenché. Ça ressemble bizarrement à aujourd'hui". J'espère qu'il a tort, le pépé.

jeudi, 26 avril 2012

Cachez ce slip que je ne saurais voir

liban,beyrouth,procès,graffiti,semaan khawam,superman,palais des justiceIl faut une sacrée dose d’humour (noir) pour en sourire encore. Les prétoires beyrouthins sont actuellement débordés. Les affaires de la plus haute importance se succèdent. Un graffeur attend son verdict le 25 juin prochain. Le crime de Semaan Khawam? Un pochoir montrant un soldat armé d’un AK-47. Il risque 3 mois de prison pour «trouble à l’ordre public». Personnellement, la vue d’une kalashnikov me semble plus violente sur un drapeau que sur les murs déjà bien encombrés de Beyrouth. Toujours dans le domaine du tag politiquement incorrect, Ali Fakhri et Khodr Salamé ont goûté la joie d’être arrêtés et interrogés pour des graffs en faveur de la «révolution» actuelle en Syrie. Puis, dernier dossier en date, celui d’Edmund Hedded et de Rawya el-Chab, poursuivis pour «atteinte à la pudeur» et «humour, terminologie et gestes indécents sur scène» suite à une vente d’hommes aux enchères (au bénéfice d'une association s'occupant d'enfants malades du cœur) durant laquelle Edmund a dévoilé un bout de son caleçon à l’effigie de Superman. Prochaine audience le 30 mai au palais de Justice.

De l’humour, il en faut donc beaucoup. Beaucoup beaucoup beaucoup. Hier, j’étais chez mon cher dentiste. Au moment de fixer l’heure de la prochaine séance de torture, il sort son téliPhone, et lance une application que je ne connaissais pas (honte à moi): Beirut Electricity. Histoire de voir si «mercredi prochain 15h45» tombera ou non dans la mauvaise tranche. Ce scandale – parmi tant d’autres – mériterait bien de menotter quelques ministres et ex-ministres. Mais bon, s’attaquer à Superman est un défi plus noble, convenons-en.

En fait, en me baladant du côté d’Adlieh, j’ai enfin compris pourquoi notre cher système judiciaire semble s’enorgueillir de marcher à côté de ses rangers. Il suffit pour cela de regarder le nom du quartier sur les murs.

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samedi, 25 février 2012

Amis touristes, c'est pour vous

Note à l'attention des éventuels touristes étrangers désirant visiter notre beau pays
Si jamais l'envie incongrue de vous rendre au Sud-Liban vous prend, n'oubliez pas le passage par la case "armée libanaise" à Saïda (en venant de Beyrouth, tournez à gauche après le Spinneys, faites 300m puis tournez à droite). Munissez-vous de photocopies de votre passeport et/ou du permis de séjour et rendez-vous chez nos charmants militaires. Oh, l'opération ne dure pas longtemps, elle est gratuite, mais se frotter à ces hommes coinçés dans leurs containers métalliques est tout sauf sexy pour le tourisme.

Ce que vous venez chercher, c'est ça: un petit bout de papier de rien du tout (un pauvre sticker du Crédit Libanais dans mon cas), censé vous permettre de passer les barrages au sud de Tyr. Obligatoire donc pour arriver à destination.

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Il y a 2 jours, j'ai eu la joie de gagner à la loterie et d'obtenir ce beau laisser-passer. Mais il m'est arrivé une chose qui ne m'était encore jamais arrivée en quinze ans. L'officier jette un coup d'œil sur les photocopies et me dit:
– "J'ai besoin de vos papiers libanais aussi.
– Euh, je n'en ai pas. Je ne suis qu'étranger (monseigneur).
– HHHHourrry? Ne mentez pas. Vous êtes Libanais. Pourquoi me montrez-vous un passeport étranger?
– Vous vous méprenez (votre seigneurerie), je suis Français. Regardez, j'ai un permis de séjour!
– Je te crois pas. Je suis sûr que tu es aussi Libanais..."

L'échange – dans un mélange d'arabe et d'anglais – a bien duré 5 minutes. Et 5 minutes, c'est long pour justifier d'une nationalité que je n'ai pas et que je n'aurai pas. C'est la première fois qu'une scène comme celle-là m'arrivait. Prouver que je n'étais pas (aussi) Libanais.

Je rêve.

PS: j'ai dû passer 15 fois des barrages en 48h, et personne ne m'a demandé ce fichu papier.

mercredi, 21 décembre 2011

Masrah Beyrouth ma bimout

liban,théâtre de beyrouth,hanane hajj aliEn voyant la pluie s’abattre sur la terrasse ce matin, je me suis dit que les organisateurs du sit-in du jour avaient fait mauvaise pioche côté météo. Rendez-vous était donné à 10h30 près du Bristol, devant le ministère de la Culture afin d’alerter l’opinion publique face à la possible destruction du Théâtre de Beyrouth d’Aïn el-Mreisseh. J’y suis arrivé cinq minutes en avance. Comme je le craignais, il y avait là plus de journalistes ou de daraks que de manifestants. Clairement, les 478 personnes ayant cliqué "attending" sur Facebook n’étaient là que par la pensée. Ou dans les embouteillages. Ou en train de faire leurs courses pour Noël.

liban,théâtre de beyrouth,hanane hajj aliJ’y retrouve Hanane Hajj Ali, comédienne et auteur d’un livre très riche sur l’histoire du Théâtre de Beyrouth, lieu mythique, symbolique, historique. «Cela fait trois ans que l’on se bat, pour le Théâtre et pour d’autres lieux, m’explique-t-elle. Nous travaillons sur des projets de loi et nous faisons du lobbying pour que des endroits comme ceux-là soient intouchables. Aujourd’hui, nous sommes là pour réclamer une volonté politique! C’est notre devoir, même si l’on s’adresse à un ministère qui ne dispose que de 0,00000-je-ne-sais-quoi % du Budget...» Sur le trottoir, d’autres participants arrivent. Je croise Alexandre Paulikevitch, Mustapha Yammout, Fadi Abi Samra... Le petit monde de la culture est là, évidemment.

Vingt petites minutes plus tard, Gaby Layoun sort sur le perron, toutes les caméras sur tournent vers le ministre... euh, pardon, l’actuel locataire du ministère. Echange tendu avec les tribuns, promesse(s), bla bla, invitation à discuter dans son bureau. Personne n’y croit vraiment. Tout le monde reprend alors le slogan «Masrah Beirut ma bimout! Masrah Beirut ma bimout! Masrah Beirut ma bimout!» Le ministre plie bagages. Moi aussi. Je fouille dans ma mémoire, je ne parviens pas à me rappeler du premier spectacle que j'avais vu dans ce théâtre. J'ai même le vague souvenir qu'il était fermé quand j'étais arrivé ici. Tout cela n'a que peu d'importance. La cause de Hanane et des siens me fait dire une chose: si jamais ce combat-là se perd, alors tout Beyrouth passera à la moulinette. Il ne faut pas le perdre.

Finalement, il a fait plutôt beau aujourd'hui à Beyrouth.

vendredi, 11 novembre 2011

L’important, c’est de voter – ou non

liban,concours,new7wonders,grotte,jeita«Vote for Jeita so we can officially be cavemen.» Cette jolie phrase n’est pas de moi, je l’ai piquée au profil Facebook de Claude el-Khal ce matin. Dans un peu plus de deux heures, le Liban saura si la Grotte de Jeita fait partie – ou non – des 7 nouvelles merveilles de la nature. Cela fait des semaines que mon cellulaire reçoit des invitations à voter en ligne pour ce concours qui passionne – ou non – les foules. En tout cas, difficile de passer à travers cette hystérie virtuelle qui agite les réseaux sociaux et les huiles du pays, entre Facebook, le président, le Premier ministre, Nancy Ajram, MTC et différents sites web qui nous ont convaincu – ou non – du côté «cause nationale» d’un tel racolage. J’aimerais bien qu’il en soit de même pour l’instauration du mariage civil ou celle d'un vrai permis de conduire, la mise à la retraite forcée de Nabih Berri qui vient encore de rajouter une couche à la position libanaise quant à l’actualité syrienne, l’électricité 24h/24... Bref, les motifs de mobilisation ne se comptent pas vraiment sur les doigts de la main, alors placer en nº1  la Grotte de Jeita – promise à une lente destruction à cause de la pollution des eaux souterraines du bassin qui l’alimente – devait certainement être une priorité.

Ou non.

Mais bon, d’ici la fin de la journée, on pourra parler d’autre chose... Nous pourrons revenir sur la petite opération de censure sur les affiches de Tintin. Durant quelques heures, un nom a été rayé de l’affiche: Steven Spielberg. J’imagine bien la ou les raisons de nier l’existence de l’auteur de Schindler’s list. Que se passera-t-il si j’écris son nom plusieurs fois? Voyons voir: Spielberg, Spielberg, Spielberg, Spielberg, Spielberg... Hein? Rien? Je devrais peut-être aller en prison pour ça – ou non. Nous pourrons également blablater sur la lente et tardive arrivée de la 3G sur nos téléphones à l’heure où tout le monde parle de la 4G, sur l’avenir dont personne ne parle de la belle-fille libanaise de Kadhafi, sur le discours de Capitaine Caverne ce soir à la télévision durant lequel il nous parlera – ou non – de l’affaire de Tarchich, ou encore sur le Salon du livre francophone qui semble se réduire à peau de chagrin, année après année. Hein, quoi? Rien de positif? Si si, il y a le beau ciel bleu au-dessus de nos têtes tout de même, l’odeur du café le matin et le prix encore abordable du paquet de cigarettes pour les fumeurs.

Allez, il vous reste une poignée de minutes pour aller voter. Sinon...

dimanche, 11 septembre 2011

La Grande brasserie, vaisseau fantôme

liban,beyrouth,grande brasserie du levantC'était au printemps 2010. Un jour, des étudiants de l'Alba et de l'Université libanaise (Delphine et Kassim si mes souvenirs sont bons, à tout seigneur tout honneur) reviennent d'un reportage et me disent: "Vous ne connaissez pas la Grande brasserie du Levant?" Et bien non, je ne connaissais pas. J'étais pourtant passé devant des dizaines de fois sans y faire attention. Comme pour de nombreux autres endroits atypiques qui me reste encore à découvrir.

Pourtant, la façade se pose là. Immense, imposante. Le bâtiment, avec l'édifice central et les deux ailes, est un labyrinthe de salles, d'escaliers, de couloirs. Tout y est à l'abandon: la paperasse, des caisses de bières poussiéreuses, des machines encore recouvertes de cambouis. Les ténèbres règnent sur les sous-sols et les vastes salles frigorifiques. Certains recoins vous glacent les sangs. Et puis il y a le gardien des lieux, le vieux et chaleureux Boutros. Vous en apprendrez bientôt davantage sur lui.

Quelques jours seulement après que ces deux étudiants m'ont montré leurs photos, j'y suis donc allé. Faire un repérage. Et en me disant que ce serait un crime d'abattre un tel vaisseau abandonné. Le potentiel du lieu est énorme: je comprends que des promoteurs puissent se lécher les babines en regardant cette parcelle de terrain très bien située. Moi, je me dis qu'il y a là la plus belle carcasse de béton de la ville à transformer en espace culturel, d'exposition & Co.

Note pour plus tard: après la gare de Beyrouth, ça ferait un bel endroit pour lancer un bouquin, ça.

vendredi, 02 septembre 2011

Lux gremlina

liban,beyrouth,électricité,lampadaires,bassil,berry,l'orient-le jour,magazine,rania magazine,gremlinsOh, c’est vrai, cela avait un petit côté pittoresque il y a 15 ans. Ces coupures de courant, ces sautes de tension, tous ces appareils électriques qui pétaient les plombs les uns après les autres. «C’est à cause des événements, me disait-on. Ça ne va pas durer.»

Mouais.

Nous sommes donc en 2011. Plus de vingt ans après les «événements». Ce matin, Gaby Nasr allumait encore tout le monde dans son billet de L’Orient-Le Jour, avec en point de mire deux aberrations politico-tribales: Berry et Bassil. Le numéro de Magazine, lui, faisait sa Une sur les «irréconciliables» Joumblatt et Aoun. Et dire qu’il y a encore des gens pour suivre ces esprits éclairés...

Pendant que ces tristes clowns s’évertuent à faire croire qu’ils sont vraiment en charge de la chose publique, je me demande simplement comment fonctionne l’éclairage public de Beyrouth. Il arrive souvent de se retrouver, la nuit tombée, dans des rues qui ressemblent plus à des coupe-gorges qu’à autre chose (ceci dit, je préfère ça à me balader aux Halles à Paris un samedi après-midi). Mais en pleine journée, alors que le dieu soleil nous abreuve de sa pluie de photons, les lampadaires fanfaronnent. Du coup, je m’interroge: comment cela fonctionne-t-il? Les heures d’éclairage sont-elles automatisées? Y a-t-il intervention humaine, avec un employé chargé d’appuyer sur un interrupteur pour allumer ces réverbères? Vraiment, quelqu’un pourrait-il me donner un soupçon de début d’indice?

Alors, devant cette énigme que je n’arrive toujours pas à résoudre, je préfère me replonger dans la lecture de la presse libanaise. Car c’est là finalement qu’il y a toujours (enfin, pas toujours...) quelque chose d’intéressant à trouver.

Tenez, hier, par exemple. J’étais chez Tony, le papetier en bas de chez moi. Je regarde le stand des magazines et trouve le dernier numéro de Rania Magazine. Je ne connais pas le nom du (de la) rédacteur(trice) en chef, ni celui du ou de la DA, mais je voudrais les remercier du fond du cœur pour avoir retrouvé la plus attachante des héroïnes ayant bercé mon enfance: la Gremlins fille.

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Vraiment, un très grand merci.

vendredi, 22 juillet 2011

La 5e colonne

Je suis arrivé là, pas vraiment par hasard. Sur ce bout de terre qui n'en est pas vraiment un. Je pense qu'il ne devait pas être là il y a vingt ans. Peut-être, un jour, la mer s'est-elle retirée. Juste à cet endroit. Laissant alors apparaître la colonne vertébrale d'un monstre sorti du fond des âges. Là, à Beyrouth, sur ce front de mer qui tente désespérément de se donner des airs de je-ne-sais-quoi.

DSC_0036snb.jpg

En la voyant, j'ai essayé de m'imaginer la bête. Colossale. Agressive. Avec une queue interminable lui servant d'arme fatale contre ses congénères. Elle devait bien mesurer 300 mètres de long, peser des dizaines de tonnes. Peut-être venait-elle d'une autre planète. Je n'en sais rien.

Pendant une heure, j'ai tenté de comprendre ce qu'elle faisait là. Comment elle était arrivée là. Pourquoi personne n'en parlait en ville. Incroyable tout de même, cette preuve d'une vie dépassant tout ce que la Terre avait enfanté auparavant. Ici, à Beyrouth et nulle part ailleurs.
Je me suis approché, j'ai touché ces vertèbres minéralisées. Elles étaient lisses et rugueuses en même temps, devaient s'emboîter parfaitement les unes aux autres. J'imaginai les masses de cartilages et de tendons qui avaient, quelque part dans le temps, relié tout ça, animé tout ça, avec une puissance inégalée. Je n'en revenais pas de cette découverte. Je voyageai sur place, dans un silence bercé par un lointain ressac.

 

[...]

Et puis il est arrivé. Le petit bonhomme en gris que j'avais repéré en arrivant, ronquant tranquillement à l'ombre de sa cahute. «Mamnou3, mamnou3!», me lança-t-il alors que j'étais en train de prendre une dernière photo de cette monstrueuse colonne vertébrale. Mon petit rien tout gris m'explique alors que ce terrain est la propriété (privée) de Solidere et qu'il est évidemment interdit d'y venir, qui plus est équipé de cette odieuse invention numérique.

Solidere, Dahyeh, même combat. Le pays s'est transformé en gigantesque propriété privée où prendre une photo est passible de la peine de mort. Il me fait rire, ce bon monsieur Mikati, quand il déclare que la priorité des priorités est d'assurer la «prospérité de la saison touristique».

Chers touristes, vous êtes les bienvenus, évidemment. Mais mieux vaut vous prévenir: la 5e colonne veille au grain, alors contentez-vous d'acheter des cartes postales.

dimanche, 15 mai 2011

Ce n’est pas Beyrouth qu’il fallait regarder aujourd’hui

DSC_0116r.jpgIl y a des guerres qui ont débuté pour moins que ça. Alors que les partisans de la laïcité défilaient dans le centre-ville de Beyrouth, d'autres manifestants commémoraient la Naqba au Sud. A Maroun el-Ras – qui avait été rasée durant la guerre de 2006 –, les manifestants comptaient leurs morts et leurs blessés ce soir. Dix morts, cent douze blessés aux dernières nouvelles. Les tirs israéliens n'ont pas fait de détail. Vraiment, il y a des guerres qui ont débuté pour moins que ça.

jeudi, 12 mai 2011

A l'horizon

ain el-mreisseh.jpgJe ne sais pas trop quoi regarder en ce moment. La montagne, le soir, qui brille? Les nuages qui vont et qui viennent, en attendant que l'été suffocant prenne ses quartiers? Les voitures garées en triple file en bas de chez moi? Les nouvelles neuves du dedans, de ce 12 mai 2011 qui n'aurait jamais été ce qu'il est sans le 12 mai 2008 et les tristes heures qui l'avaient précédé? Un jour, c'est la cata, le lendemain la solution est proche, pour la formation de ce magnifique gouvernement qui sauvera le monde et la galaxie tout entière.

Et puis il y a notre voisine. Notre chère voisine. Souvent encombrante, bruyante ou sournoise, qui n'en finit plus de cette crise de nerfs que beaucoup redoutent contagieuse. Une voisine en pleine ménopause qui n'arrive pas à faire le deuil de cette formidable forteresse qu'elle fut et qui a peur des semaines à venir, de voir son corps se transformer, de voir ses atours qu'elle croyait irrésistibles tomber en poussière. Alors ici, sur le même palier, il y a ceux qui s'indignent, ceux qui regardent ailleurs en se demandant s'ils pourront encore trouver des places pour Shakira et plus généralement ceux qui se demandent s'ils auront suffisamment de sous dans leur poche pour se payer 20 litres d'essence. Ceux qui sont révoltés par les cris et les pleurs de l'autre côté de la cloison, et ceux qui se disent que tant que cela reste de l'autre côté de la cloison, tout va bien... Jusqu'ici, tout va bien... C'est toujours la même ritournelle finalement.

vendredi, 15 avril 2011

Pomme C Pomme V impossible

Très court extrait du dossier spécial (12 pages) sur les révoltes dans le monde arabe, paru ce matin dans le quotidien Le Soir. Vous pouvez le télécharger en intégralité ici, ça vaut le coup.

mark mansour.jpgLes politiciens libanais continuent à longueur d'interview de réclamer la paternité du vent de révolte qui souffle sur le monde arabe. Selon eux, les révoltes actuelles sont les filles de la «révolution du cèdre» du printemps 2005 qui avait vu la population libanaise obtenir – pacifiquement – le départ de l'armée syrienne, après 30 ans de tutelle. Six ans plus tard, les soldats syriens ne sont plus là, mais Damas dispose toujours de ses relais, puissants, à Beyrouth.

Vu de la capitale libanaise, les révoltes en cours dans le monde arabe laissent perplexes: impossible d'en faire un copier-coller. Car ici, il n'y aurait pas un Ben Ali ou un Moubarak à chasser du pouvoir pour faire une «vraie» révolution, mais une bonne vingtaine. Tous chefs de partis politiques ou chefs de clans, ceux-ci décident de la direction à suivre pour toute leur communauté. Et les revirements à 180º ne leur font pas peur, leurs ouailles suivant aveuglément: l'intérêt de leur communauté prime, l'intérêt national passant au second plan.

Pas étonnant donc de trouver toute une frange de la jeunesse libanaise sans grande illusion. Mark Mansour en fait partie. Graphiste de 31 ans, il reste cloué à Beyrouth pour prendre soin de ses parents vieillissants. Sans quoi il serait parti. «Moi, je n'ai aucun engagement politique, explique-t-il. Les politiciens libanais, d'un bord comme de l'autre, sont tous pareils. Ils veulent le pouvoir, pas le bien du Liban. Alors quand je vois ce qui se passe en Tunisie, je suis heureux pour les Tunisiens. Idem pour les Egyptiens. Et puis un nouveau régime au Caire, moins favorable à Israël, poussera peut-être Tel Aviv à changer de comportement dans la région.»

Depuis trois semaines, évidemment, l'actualité de la grande sœur – la Syrie – retient l'attention. Là aussi, Mark espère du changement, pensant qu'un nouveau régime, plus modéré, pourrait modifier la donne dans la région et dans son pays: «Ça compliquerait la tache du Hezbollah pour faire transiter ses armes depuis l'Iran. Moi, je suis pour la paix, j'ai envie de vivre libre, sans que la personne en face de moi – quelle qu'elle soit – ait un pistolet sur la table pour me parler.»

[...]

Lors de l'interview, nous avons abordé un gros paquet de sujets: les révoltes arabes bien sûr, mais aussi la politique libanaise, la laïcité... Voici juste une petite phrase qui n'avait pas sa place dans le papier, mais qui m'a bien fait rire. Mark: «Au Liban, je n'existe pas en tant qu'agnostique. Un jour, on m'a posé cette drôle de question: "Vous êtes agnostique? Alors où priez-vous?"» Y'a du boulot.

dimanche, 13 mars 2011

A 12h39, il fallait regarder dans le ciel

DSC_0234r600.jpg

Il faisait beau ce matin. Après les trois jours de tempête cette semaine, c'était plutôt le bienvenu.

Le 14 Mars voulait réunir un million de personnes. Je ne sais pas si la barre symbolique a été atteinte, mais il y avait beaucoup de monde. Alors oui, le 14 Mars bouge encore...

Installer des milliers de chaises pour un rassemblement populaire, ça me paraît toujours bizarre. Faire la révolution en étant assis, ce n'est pas évident.

Certains ont tout de même trouvé un endroit pour s'allonger: perchés en haut des lampadaires. Je ne l'aurais pas fait avec le vent qu'il y avait (je ne le ferais pas tout court, en fait).

Les années précédentes, les photographes se ruaient sur la statue des Martyrs sur laquelle les manifestants grimpaient en grappes, drapeau à la main. Cette fois, ils n'en ont pas eu le loisir: l'estrade pour les orateurs était installée à son pied. Tout un symbole pour une révolution populaire confisquée depuis trop longtemps par des chefs de clan.

Je ne sais pas s'il y avait beaucoup de druzes dans la foule. Mais j'ai vu un drapeau PSP.

Côté drapeaux justement, il y avait beaucoup de drapeaux saoudiens. Faudra pas se plaindre si on voit des drapeaux iraniens dans la manif promise par les cocos d'en face pour soutenir le futur gouvernement Mikati. Paraît d'ailleurs que l'on va nous refaire le coup de 2005. Le record d'affluence du 28 février avait été battu le 8 mars; celui du 8 mars battu le 14 mars... Ils sont joueurs.

En attendant, nous n'avons toujours pas de gouvernement. Je me demande qui, des évêques maronites retranchés à Bkerké pour élire un nouveau patriarche ou de Mikati, accouchera en premier.

Côté pancartes et slogans, c'était vraiment très très pauvre. Rien à voir avec 2005.

Aujourd'hui, tout le monde avait envie de se faire prendre en photo. Ça changeait du 12 janvier dernier.

Les vendeurs de kneffés (pas bonnes du tout) ont fait fortune aujourd'hui.

En face du siège des Kataeb à Saïfi, un grand arbre servait de parasol à ceux qui arrivaient du port. Jolie déco dans les branches (second degré).

Ce que j'adore le plus dans les manifs comme celle-là, ce sont les chauffeurs de salle. Ils reprennent invariablement la même formule, en remerciant les participants de leur présence, en citant les villes et villages. Dans la foule, chaque groupe géographique donne de la voix quand le nom de son bled arrive. On se croirait au 111e anniversaire de Bilbo.

Allez, tiens, un petit diaporama de la journée.

En 2005, la «révolution du cèdre» avait été raillée à cause des tantes d'Achrafieh qui étaient descendues avec leurs bonnes, de leurs sacs Gucci et tutti quanti. Cette année, il y en avait aussi...

Premier orateur de premier plan à prendre la parole, Geagea a été acclamé par toute la foule, y compris les sunnites (c'est toujours savoureux à voir). Mais moins de 10 minutes après la fin de son discours, la très grande majorité des partisans des Forces libanaises quittaient les lieux, repartant vers Tabaris et le cœur d'Achrafieh. Ils n'ont pas attendu les autres tribuns, et surtout Hariri, qui a parlé en dernier. Genre rien-à-péter.

Toutes les avenues menant au centre-ville étaient remplies de voitures et autres bus garés n'importe comment. Des familles entières étaient là depuis très tôt le matin, venant du sud, du nord ou de la montagne. Ils ont dû s'amuser pour repartir...

Avec le séisme au Japon et la crise libyenne, la manif du jour va passer à la trappe dans de nombreux journaux quotidiens étrangers. Dommage...

Finalement, l'instant le plus captivant de la journée a eu lieu au moment du discours de Boutros Harb. Mais pas du côté de l'estrade, désolé Boutros. D'un coup, à 12h39, des doigts se sont levés par dizaines pour montrer quelque chose dans le ciel. Et plus personne n'écoutait le bla-bla du politicien. Tout le monde s'extasiait sur ça... Et il y avait de quoi.

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mardi, 25 janvier 2011

Flatline

DSC_0026.jpgPetite, tu ne le sais pas encore, mais bien calée sur les épaules de ton père, tu viens probablement d'assister à l'enterrement de la mort de la dépouille du cadavre de ce qui restait du 14 Mars politique. Pas celui de son esprit, mais celui de son enveloppe charnelle. Oui, là, ce soir, sur la place des Martyrs, juste en face du mausolée du président-martyr.

C'est vrai, toute la journée – et même depuis hier –, les jeunes sunnites ont mis le souk partout, à Beyrouth et surtout à Tripoli. Cette foule-là, elle, existe bel et bien. Elle a montré de quoi elle était capable (du pire) et personne aujourd'hui ne sait ce qu'elle va faire. Et surtout pas son chef qui ne contrôle pas ses ouailles aussi bien que le grand manitou de l'autre camp le fait avec les siennes. Mais là, ce soir, sous tes yeux, le 14 Mars (version propre sur lui) n'a réuni qu'une poignée de sympathisants. C'est vrai, je le concède, il y avait de (presque) tout: des FL, des PNL, des Kataeb, des sunnites du Courant du Futur. Mais combien, hein? Trois cent? Quatre cent? A peine plus qu'hier en tout cas. Tu l'as vu toi-même, dans le regard des gens, le cœur n'y était plus. Ce 14 Mars-là, celui que 2005 avait vu naître comme il t'a vu naître, n'existe plus, tout simplement. Il faudrait peut-être le réinventer.

Plus tard quand tu seras grande et que l'Histoire aura été écrite par les vainqueurs, tu verras peut-être sa tête rigolote dans un livre d'histoire, mais le père Walid avait déjà planté les premiers clous dans le cercueil il y a un an et demi quand il avait pris ses distances avec ses camarades de jeu. Ça, c'est pour les druzes. Et puis les sunnites, hein, qui sont-ils exactement? Quel rapport entre ceux qui brûlaient des pneus aujourd'hui à Tripoli et qui caillassaient les voitures des journalistes, visages drapés dans leurs keffiehs ou cagoulés, et ceux de Ras Beirut? Les danseuses, comme on les appelle dans le Nord. Faut pas être triste, c'était probablement inévitable: toute cette belle famille devait tôt ou tard se disperser car ces cousins éloignés n'avaient pas grand chose à se dire.

Alors oui, je me trompe peut-être, mais c'est ce que mes yeux ont vu ce soir. Peut-être assisteras-tu, toujours bien assises sur les épaules paternelles, à la résurrection d'un 14 Mars flamboyant, le 14 février prochain ou quatre semaines plus tard pour son 6e anniversaire? Tu peux toujours y croire puisque nous vivons dans une région du monde où l'idée-même de résurrection est prise très au sérieux. Inexplicablement.

lundi, 24 janvier 2011

"Pasdaran not welcome"

20110124 beirut 3.jpgJe ne sais pas si la Résidence des pins (la piaule de l'ambassadeur de France) est sujette aux coupures d'électricité récurrentes à Beyrouth (je doute), mais les pneus brûlés, sur le boulevard longeant l'enceinte de la Résidence (voir ci-dessus à 20h48 pétantes), devaient bien éclairer ladite chaumière et la chambre de son Excellence. Et oui, au Liban, tout le monde sait comment brûler des pneus.

Ça a commencé dans la journée à Tripoli, à Saïda et dans la Bekaa avant de se propager à Beyrouth. A 20h, Waterloo morne plaine du côté de Mar Elias et de Mazraa, tandis que les médias proches de l'opposition affirment que les sunnites tirent sur tout ce qui bouge dans le pays. A Cola en revanche, vers 20h15, c'était bien tendu entre manifestants et forces de l'ordre, l'autoroute de l'aéroport ayant été provisoirement coupée. Rues désertes, patrouilles de la sainte armée libanaise omniprésentes (soit dit en passant, j'ai vu un peu plus tard à Horsh des soldats en tenue type GI en Irak, jamais croisés auparavant...), tout le monde devant sa télé pour suivre les événements, petits hommes verts de Sukleen en train de nettoyer les résidus de pneus calcinés à Jnah...

Et puis vers 21h, manif «spontanée» devant le mausolée de Rafic Hariri. Je mets de légers guillemets à spontanée parce que les panneaux et les slogans étaient déjà prêts: «Pasdaran not welcome», «No for Hizbullah rule», «Lebanon against terrorism», «SOS protect Lebanon», «Where is my vote?» (tiens, ça me rappelle les élections en Perse en 2009)... Tout ce petit monde s'est dirigé près de la fontaine, derrière l'immeuble du Nahar. Mini conférence de presse de Walid Fakhreddine (14 Mars, avec écharpe blanche et rouge autour du cou) devant la statue de Samir Kassir et puis c'était plié dix minutes plus tard. Avec la promesse de revenir demain et les jours suivants pour ne pas céder au chantage des armes de leurs bons amis du Hezbollah.

20110124 beirut 7.jpgDSC_0095.jpg

Il y a quelques jours, je discutais avec un ami ici qui me disait simplement: «Et pourquoi n'irions-nous pas planter des tentes partout avant que les autres ne le fassent?» J'ai comme l'impression que c'est un peu tard pour un pique-nique pacifique entre potes.

Bref, on tourne en rond. Et les jours qui viennent s'annoncent rock n'roll. Et là, je pense que les chanteurs ayant des envies de voyage voyage (pour ceux qui suivent) vont réfléchir à deux fois avant de prendre l'avion.

vendredi, 21 janvier 2011

Soirée Quizz !

QUIZZ #1

Mesdames et messieurs, voici un p'tit questionnaire, rien que pour vous. Regardez la photo ci-dessous (notez les indices, il y en a), puis répondez...

taef saoud.jpg


Quel est cet événement ?

A. Le dernier tournoi du World Poker Tour
B. La signature de l'accord de Taef
C. La conférence de presse d'après-match entre le FC Jeddah et la sélection autrichienne de foot
D. Le jury du Festival de Cannes


En quelle année a été prise cette photo ?

A. 1289
B. 1982
C. 1989
D. Plus ou moins autour de l'an 2000


Comment s'appelle le gars au milieu ?

A. Le prince Saoud el-Fayçal
B. Le roi Saoud el-Fayçal
C. L'empereur de l'espace Saoud el-Fayçal
D. Dieu (al-Fayçal)


Comment s'appelle le gars à droite ? (attention, question piège)

A. Nabih Berri
B. Nabih Berri
C. Nabih Berri
D. Hussein el-Husseini
E. Nabih Berri
F. Nabih Berri
G. Nabih Berri
H. Nabih Berri
I. Nabih Berri
J. Nabih Berri


Comment s'appelle le gars assis à gauche ?

A. Sidi Brahim, pas besoin de le présenter
B. Sid Ahmed Ghozali, alors ministre algérien des AE, et qui aurait pu être dictateur lui aussi puisqu'il a tenté sa chance deux fois à la présidentielle algérienne
C. Sid Vicious, le chanteur des Sex Pistols
D. Sid, le copain débile de Manny dans Ice age

 

[...]

En jetant un coup d'œil sur les nouvelles du jour, je suis tombé sur ça. En voyant la photo, je me suis souvenu de celle postée plus haut et du visage moins ridé de Saoud el-Fayçal, qui jouait déjà au pompier des Affaires étrangères il y a 21 ans. C'est à croire que l'homme est joueur. Ou masochiste. Ou éperdument optimiste. Ou soucieux de protéger ses investissements.

Je pencherais plutôt pour la dernière option. Mais avec des chirurgiens iraniens, ex-ottomans, syriens, saoudiens, français, américains et qataris en pleine salle d'opération, le patient libanais a – au mieux – quatre possibilités:

A. Se faire amputer de ce qui lui reste de libre arbitre
B. Se faire anesthésier un peu trop longtemps
C. Se faire découper en rondelles, chacun des médecins repartant avec une tranche de soujok sous le bras
D. Prier (qui?) pour que, à son réveil, l'infirmière soit un ange et que ses yeux soient verts

Personnellement, mon médecin de famille me dit que le mal est incurable. Faudra vivre avec.

 

QUIZZ #2

Quel est le côté le plus usé de la veste de Walid Joumblatt ?

A. Le recto
B. Le verso
C. Les deux
D. La veste en question vient de tomber en lambeaux, mais la tête de son fils est sauve (pas chauve, sauve), et c'est bien là la plus grande certitude politique des dernières 24 heures: nous aurons un Joumblatt dans le paysage politique libanais pour les 30 ou 40 prochaines années.

Notez que sur cette photo, Walid a davantage de micros que Tinky Winky Bassil lors de la conférence de presse des Teletubbies la semaine dernière. Oh, quoique... à bien y regarder, ça se vaut. C'est beau un système consensuel, tout de même.

 
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