mardi, 10 novembre 2009
The new government
Moi, j’aime bien notre tout nouveau gouvernement. Bon, c’est vrai, ça faisait presque cinq mois qu’on l’attendait. On se demande un peu pourquoi (enfin, non, on se demande pas, en fait) l’anesthésiste a tant tardé à planter son épidurale dans la colonne vertébrale du pays, pourquoi l’accouchement a été si long et si douloureux même si l’expulsion a en fin de compte été des plus rapides.
Le Liban a donc souffert, pour faire naître sous nos yeux le héros qui sort sous les bravos, Dieu que c’est beau, a ya a ya a…
Cela dit, avec ou sans gouvernement, y voyait-on une nette différence? Pas vraiment et nous avons du mal à imaginer que celui-ci y changera quelque chose. Mais ne partons pas perdants dès le début. Surtout que, franchement, mettre Sélim Wardé à la Culture, ça a de la gueule non? Un chef d’entreprise, viticulteur et patron du Syndicat des producteurs de spiritueux (et accessoirement partisan Ouwet) comme ministre de la Culture, moi, j’applaudis. Voilà une belle idée à exporter.
11:00 Publié dans 14 Mars, Avenir du Liban, Elections | Lien permanent | Commentaires (106) | Envoyer cette note | Tags : liban, saad hariri, sélim wardé, gouvernement d'union nationale
dimanche, 07 juin 2009
Elections indélébiles
Mise à jour, minuit et demi...
L’avantage, quand on a une permanence électorale au rez-de-chaussée de son immeuble, c’est qu’on sait à qui l’on peut s’adresser si l’on veut faire un reportage dans un QG de campagne lors de la soirée. Nous atterrissons donc dans cette grande salle au moment même où les chiffres donnent la liste du 14 Mars vainqueur à Achrafieh. 5 à 0, on dirait un match de foot.
[...]
Explosion de joie chez les partisans du 14 Mars, soupe à la grimace dans la permanence du CPL située quelques mètres plus loin. L’armée s’est vite interposée entre les deux bureaux.
Du coup, histoire de se faire entendre, les quelques jeunes en T-shirts orange qui sont encore là mettent leur sono à fond, histoire de ne pas se faire oublier et de couvrir le bruit des klaxons pro-14 Mars. Mais l’heure n’est clairement pas à la fête, d’autant que les résultats continuent de tomber: le CPL prend Jbeil, mais le 14 Mars a dans son escarcelle: Beirut I donc, Beirut III, Batroun, Zahlé, Chouf, Saïda, Bcharré, Békaa Ouest, Koura, Akkar, Dinniyé…
[...]
Selon la LBC, la majorité l’emporterait par 72 députés sur 128, soit une différence de 17 sièges. Les pronostics parlant d’une victoire serrée quel que soit le camp, et y compris les nôtres, ont l’air d’avoir eu tout faux.
[...]
Concert de klaxons et de feux d’artifices à Achrafieh.
[...]
Maintenant, c'est une lapalissade, l'après-7 juin commence. Et c'est pas gagné...
Précédentes brèves...
La couleur du jour? Le violet! Et oui, pas d’orange, de jaune, de rouge ou de bleu pour une fois. Comme en Irak ou en Afghanistan, tous les électeurs ont dû tremper leur pouce dans un petit flacon blanc rempli d’encre violette, censée être indélébile. Afin qu’ils ne votent pas deux fois. Le seul truc, c’est qu’au bout de cinq minutes de récurage au savon, l’encre filait à l’anglaise. Pratique en cas de contestation plus tard: un électeur pourra toujours dire que quelqu’un a voté à sa place…
[...]
Tout le monde parle d’une énorme mobilisation, surtout dans les circonscriptions chrétiennes devant faire pencher la balance dans un sens ou dans l’autre. Mais il y avait aussi des abstentionnistes. Voici l’extrait d’un mail reçu d’un copain hier: «Même sans télé, j'ai les chansonnettes qui défilent dans la rue: un coup bleu, un coup orange, et un énorme poster des bleus en face de chez moi... Et le frère d'un de mes meilleurs amis, chez qui je passe tout le temps, est en campagne du côté orange avec sa tête géante partout et tout le bataclan de campagne à la maison!... Et ma mère qui m'envoie des mails pour espérer me tirer par l'oreille pour aller voter bleu à Hammana... No way out... On ne peut fuir que dans la folie paraît-il... Je simule l'autisme en m'enfonce à deux pieds dans des jeux vidéo de guerre médiévales...» Ça devait pas trop le changer non plus...
[...]
Mobilisation toujours. Cet après-midi, dans la permanence électorale du quartier, un gars déboule: «Venez, il y a une femme de 150kg qui veut aller voter et qui n’a plus la force pour monter le boulevard avec son déambulateur! Elle crie “Aidez-moi à aller voter pour le Liban!”» Il repart, accompagné de quelques camarades. Aujourd’hui, chaque voix comptait.
[...]
Livraison à domicile. Les bulletins de vote ne sont pas disponibles dans les bureaux de vote, mais auprès des permanences électorales (parfois mobiles) des candidats. Ça ressemble à ça, un bulletin:

C’est tout petit, on peut rayer des noms dessus si l’on veut. Ce matin, c’est le coiffeur du village qui faisait la distribution à domicile pour être sûr que vous alliez voter pour la bonne liste. La classe!
[...]
14h30, direction le bureau de vote: à la limite de la distance réglementaire – au-delà, c’est interdit – une floraison de drapeaux oranges et une tente, orange, sous laquelle s’abrite un petit groupe de jeunes au T-shirt orange. Nous leur demandons des listes. Ils sont ravis de nous en donner mais «vous devez d’abord nous dire pour qui vous allez voter!» Du coup, ils peuvent garder leur liste. C’est à se demander, dans ces conditions, à quoi servent les isoloirs.
[...]
Nous arrivons dans le bureau de vote, sous une église. Nous sommes accueillis par un homme portant une casquette et un T-shirt… oranges! Le bonhomme se répand en attentions obséquieuses, trouvent des chaises pour que nous n’ayons pas à patienter debout dans le bureau complètement vide, nous tend des kleenex pour nous essuyer le doigt couvert d’encre mauve, alors que le préposé de la municipalité nous a déjà fourni ce qu’il faut, s’extasie avec son copain devant le classeur qu’a apporté l’une de nos gamines pour s’occuper au cas où il y aurait de la queue. Faut dire que le classeur est d’un bel orange bien pétant. Assorti à celui des T-shirt des autres membres du comité électoral chargé de superviser les élections. Ambiance festive, une jeune femme assise à la grande table en L près de l’isoloir a même jugé bon de porter une perruque orange, très carnaval. Je repars en ayant dans la tête: «Quand tu vas à Rioooooooo»…
[...]

Il a fait chaud aujourd’hui. Certains électeurs ont dû attendre des heures dans une atmosphère étouffante pour passer par l’isoloir. Mais tout était prévu, des bouteilles d’eau jusqu’aux sandwiches, empaquetés selon un code couleur bien reconnaissable…
[...]
A part ça, il y a eu quelques incidents, à Beyrouth dans le quartier sunnite de Qoreytem, dans le Sud entre Amal et Hezbollah, à Zahlé… Officiellement, l’armée libanaise a contenu tout ce petit monde. Attendons de voir demain quand les résultats – officiels eux aussi – seront tombés.
[...]
Il est 20h10, les bureaux de vote sont fermés depuis une heure. Aoun a fait sa première conférence de presse. Il met en cause l’organisation des élections sur une seule journée, distribue bons et mauvais points comme il le fait à chaque intervention. Ce ne serait pas étonnant qu’il y ait contestation des résultats si ceux-ci lui sont défavorables.
[...]
Ah, au fait, aujourd'hui, ça a été un très bon jour pour le tourisme au Liban. Plein de cars ont passé la frontière en venant de Syrie.
21:09 Publié dans 14 Mars, Aoun & les Aounistes, Avenir du Liban, Elections, Reportages | Lien permanent | Commentaires (380) | Envoyer cette note | Tags : liban, élections, législatives 2009, bulletins de vote
vendredi, 05 juin 2009
Soirée à haut risk
On a tous nos petites traditions. Chaque année, plus ou moins au moment de mon anniversaire, j’organise une soirée «mecs» à la maison pour jouer à l’un de mes jeux de société préférés: Risk.
Depuis près de 10 ans, j’ai donc les mêmes partenaires de jeu. Des bons potes à moi: il y a Michel, Hassan, Samir, Walid, Nabih et, plus récemment, Saad. Comme toujours, Samir se charge de ramener les bières, Hassan quelques bons produits de la Bekaa, Michel le jus d’orange… On ne change pas une équipe qui gagne, même si c’est parfois tendu.
Hier soir donc, tout ce petit monde s’est retrouvé sur la terrasse fleurie. Après les embrassades de rigueur, nous nous sommes installés autour de la table ronde, on a sorti le décapsuleur et les pistaches, puis j’ai déployé notre plateau de jeu adoré…
Pour ceux qui ne connaissent pas ce jeu, voici un petit rappel des règles: chaque joueur se voit attribuer un objectif (ex: Conquérir tous les territoires bleus et jaunes, Conquérir Beyrouth et 10 territoires de son choix, Anéantir les armées rouges et vertes…). Au début de la partie, on pioche des cartes que voici, nous donnant armes et territoires...
Le AK-47 symbolise le milicien, la Voiture les attentats à la bombe et le Camion avec les Katioucha, l’artillerie lourde (sans compter la 4e carte, le joker, qui permet d’obtenir des armes supplémentaires de l’étranger). Ensuite, chaque joueur peut attaquer les territoires qu’il désire conquérir en lançant deux dés de 6.
Voilà, le décor est planté. L’année dernière, c’est Hassan qui avait gagné la partie. Il avait eu une carte Objectif facile: Conquérir Beyrouth en moins de 5 coups et anéantir l’armée bleue. Ça n’avait pas duré très longtemps, évidemment… Et Saad – le plus jeune de nos partenaires de jeu – l’avait eu mauvaise.
Nous entamons donc notre partie vers 21h30 alors que des feux d’artifice illuminent le ciel du quartier. L’ambiance est détendue, même si je sens Michel et Samir assez nerveux au moment de passer aux choses sérieuses. Chacun de nous pioche une carte Objectif. Je tombe sur Conquérir Beyrouth ainsi que les territoires Baabda, Metn, Kesrouan, Jbeil et Batroun. Conserver l’ensemble de ces territoires durant 5 tours pour proclamer la Principauté du Liban chrétien. Merde. Je me dis que Samir aurait été content de la piocher, celle-là.
Et nous voici embarqués dans une partie endiablée, où les armées des uns envahissent les territoires des autres. Nabih – qui a l’air content quoi qu’il arrive – se fait vite éjecter du jeu par Hassan et bizarrement, je n’arrive pas à comprendre les stratégies des uns et des autres. Michel met le paquet sur les territoires que je dois conquérir comme le Metn et le Kesrouan sans voir qu’il va se faire prendre par derrière, Samir n’arrive pas à dépasser les quelques territoires du nord, tandis que Hassan, petit à petit, prend possession de territoires partout sur la carte. Walid, lui, lance les dés avec fougue et se prend gamelle sur gamelle. Quand ce qui devait arriver arriva: une bataille féroce entre un Samir acculé dans la case Bcharreh et mon pote Michel, bien décidé à évincer un autre participant. Alors que Saad s’emberlificote les pinceaux tout au nord entre Minyeh-Denniyeh, Tripoli et le Akkar, Samir craque et envoie valdinguer le plateau de jeu sur lequel ne restaient plus que des pions jaunes et oranges, ou presque… Sur le moment, je suis surpris car il s’était un peu calmé dernièrement, le Samir, mais je ne suis pas mécontent que la partie se finisse ainsi, sur ce statu quo, car j’allais me faire éliminer du jeu moi aussi (faut dire que ma carte Objectif était un peu cul-cul). Walid ramasse parterre les deux derniers pions qui lui restaient en se disant qu’il pourrait bien avoir encore un coup à jouer, quel que soit le futur vainqueur.
Il y a quelques jours, j’avais eu envie de changer un peu la tradition de cette soirée entre mecs, en remplaçant le Risk (qui reste un jeu de hasard) par son pendant plus intelligent, Diplomacy. Dans ce jeu, pas de dés, juste d’habiles négociations et de la stratégie machiavélique. Je me suis ravisé au dernier moment. A juste titre je crois, car à ma table, il y aurait eu bien pire que moi et surtout bien meilleur.
Je viens de recevoir un coup de fil de Michel: il tient à refaire une partie dimanche soir. Hmm…
16:18 Publié dans 14 Mars, Aoun & les Aounistes, Avenir du Liban, Elections, Hezbollah, Humour (noir?) | Lien permanent | Commentaires (68) | Envoyer cette note | Tags : liban, risk, législatives 2009
mardi, 02 juin 2009
Tony de Florette & diverses histoires d’O
Quittons un peu Beyrouth deux minutes. Samedi, je suis allé du côté de Harissa (à 15km au nord de Beyrouth) pour les besoins d’un reportage sur la campagne électorale libanaise. Nous étions donc le 30 mai, dernier week-end du mois de Marie, synonyme dans cette commune du Kesrouan de jackpot pour les curés. Avec un million de touristes en un mois, les caisses du seigneur débordent. Comme une rivière de son lit, alimentée par des torrents de billets bleus.
Du coup comme j’étais dans le coin, je suis allé à un petit kilomètre de là, rejoindre Tony Chemaly, président de la municipalité conjointe de Daroun-Harissa. Un peu paumé, je l’appelle pour qu’il m’indique le chemin: «Quand tu seras près de notre église, demande à qui tu veux, tout le monde sait où j’habite», m’explique-t-il. Je réponds: «Ah oui, je vois où c’est, la petite église sur la place du village...» Objection interloquée de mon interlocuteur: «Quoi!? Mais c’est une grande église!» Euh…
Après un café, un 7Up bien frais et une interview en bonne et due forme sur la campagne dans la région, il m’invite à crapahuter sur son terrain à flanc de montagne. Le sourire aux lèvres, comme un gamin, il me montre le cratère creusé par une pelleteuse.

Au fond du trou, un ouvrier y va à coups de pioche et un filet d’eau boueuse jaillit: «T’as vu ça? T’as vu ça?, me demande ce gaillard de 43 ans, heureux comme un gosse, de grosses gouttes ruisselant sur ses tempes. C’est ma source! C’est ça la vraie richesse du Liban!» En ces temps où l’argent coule à flot pour arroser les électeurs, j’ai trouvé l’image décalée et plutôt touchante.
[...]
Un peu plus tard, en redescendant vers la capitale, je me retrouve englué dans un embouteillage à la hauteur de la Quarantaine, théâtre de massacres contre les Palestiniens durant la guerre de 1975. Le long du Nahr Beyrouth – qui n’a de fleuve que le nom – se dresse la silhouette cubique du Forum, une grande salle d’exposition/concert/meeting électoral. Et là, les drapeaux orange sont de mise ce samedi: des centaines de partisans du Tayyar sont partout, jouant du klaxon (avec le fameux «tarata tata»), achetant la panoplie complète du parfait petit aouniste à des vendeurs venus d’ailleurs, le tout mollement canalisé par des militaires venus en nombre.

D’ici le Jour J, 50000 policiers et soldats pas trop coulants seront mobilisés sur tout le territoire afin de garantir l’ordre public. Et puis pour être sûr que tout se passe bien sur les routes ce jour-là, le ministère de l’Intérieur a interdit la circulation aux 2 roues tandis qu’une équipe du ministère français de l’Intérieur est actuellement à l’œuvre devait mettre de l'huile dans le système local pour afin d’établir un plan devant garantir la fluidité de la circulation dans tout le pays, le week-end prochain (proposition de MAM et de Baroud, rejetée par le responsable libanais). Objectif idéal: zéro bouchon pour que le 7 juin soit un long fleuve tranquille…
Note pour plus tard: si les 2 roues n’ont pas le droit de circuler, éviter de commander des pizzas dimanche soir.
21:29 Publié dans Aoun & les Aounistes, Elections, Militaires, Reportages | Lien permanent | Commentaires (60) | Envoyer cette note | Tags : liban, harissa, législatives 2009, cpl, sources de montagne, meeting électoral
dimanche, 24 mai 2009
Boycotter Dhû-n-Nûn ?
Comme chaque année à cette saison, une question existentielle se pose aux Libanais: où aller à la plage?
Et pour certains partisans du 14 Mars, le problème peut prendre une tournure particulièrement grave en cette période pré-électorale. Exemple: depuis la fin des années 90, une petite plage de Jiyeh faisait le régal d’une population fuyant les complexes décomplexés, les étals de chair fraîche et collagénées et les sonos hurlantes. Ce havre de tranquillité porte un nom: Jonas. Un minuscule coin de rivage méditerranéen pas trop bétonné, ambiance plutôt bon enfant, maîtres nageurs sympas, cadre fleuri avec ces belles gerbes de lauriers roses, et factures pas trop salées. Année après année, ceux qui préfèrent simplement passer un moment loin du tumulte y ont pris leurs habitudes. J’l’aime bien, moi, Jonas.
Et puis voilà. L’heure des élections approchant, les 14M ont décidé de boycotter tout ce qui portent la couleur orange: le jus du même nom, les couchers de soleil, le mobilier des années 70 vintage… jusqu’à Jonas. La semaine dernière, deux amis (distincts) m’ont affirmé la même chose: Nassif Azzi, le sympathique propriétaire de la plage, est aouniste! Enfant du pays, il est même candidat du Tayyar! Collabo! Plus question pour un partisan du 14 Mars de mettre les pieds là-bas. Mais où donc aller à la plage cette année?
J’en souris encore tout en me demandant: «Vais-je alimenter le trésor de guerre du CPL en payant l’entrée de Jonas tous les week-ends durant 4 mois? Dois-je succomber à la gentille propagande des anti-CPL et moi aussi bouder Jonas? Dois-je me moquer éperdument de ce boycott puéril? Malheur! Que dois-je faire?» Et puis finalement, comme les choses sont bien faites en ce bas monde, un événement a décidé pour moi.
La belle et luxuriante décharge de Saïda, quelques kilomètres plus au sud, a donné de gros signes de faiblesse ces derniers mois en raison de tempêtes hivernales et de petites secousses telluriques, ayant entraîné la municipalité de la ville sunnite à déclarer l’«état d’urgence environnemental» pour la côte du Sud. Du coup, je vais moi aussi passer mon tour cette année pour Jonas. Mais ce sera pour une raison de santé publique, loin des considérations bassement politiciennes. Je n’ai juste pas envie qu’il pousse un bras supplémentaire à mes filles avant la fin de l’été.
14:30 Publié dans 14 Mars, Aoun & les Aounistes, Elections, Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (59) | Envoyer cette note | Tags : liban, 14 mars, plage, jonas beach, nassif azzi
samedi, 02 mai 2009
Le crépuscule de monsieur Tueini
Je ne sais pas pourquoi, mais je pense beaucoup à Ghassan Tueini ces jours-ci. Jusqu’à la nuit dernière où j’ai même rêvé de sa mort. Peut-être est-elle imminente. Je l’ai croisé il y a dix jours, à l’inauguration officielle de Beyrouth Capitale mondiale du livre. Il était porté à bout de bras par deux gaillards avec oreillette. Le lendemain, je croise un ami qui me dit: «Ghassan est mal en point. Vraiment très malade.» Ghassan Tueini a 83 ans.
Je me demande quel regard le vieil homme porte sur son pays, au soir de sa vie. Une vie difficile. Il a perdu une fille en 1964, sa femme Nadia en 1983, un premier fils en 1987 puis son héritier politique et professionnel en décembre 2005 quand le gros 4x4 de Gebran a explosé. Cet intellectuel – qui a connu ce qu’un homme peut vivre de pire: survivre à presque toute sa descendance – a derrière lui une carrière professionnelle exemplaire: patron du Nahar pendant des décennies après avoir fait des études à Harvard, il a participé à la création, dans les années 50, de la première faculté arabe de droit, de sciences politiques et d’économie. Il se lance aussi en politique: premier député du PSNS (dont il s’éloignera très rapidement lorsque la fraternité syro-libanaise aura pris le dessus sur les principes de laïcité qu’il défendait), il est nommé vice-Premier ministre en 1970 puis ministre du Travail en 1975. Puis il se tourne vers la diplomatie, devenant ambassadeur en Grèce avant de représenter le Liban à l’Onu, de 1977 à 1982. Farouche défenseur de la souveraineté et de l’indépendance du pays et opposant à la tutelle syrienne, Ghassan Tueini a raté d’un cheveu le prix Sakharov en 2006.
Nathalie avait eu à le côtoyer à la fin des années 90, lorsqu’elle travaillait au lancement par Gebran d’un féminin que Ghassan rejetait en bloc. A tel point que le bonhomme s’était vivement opposé à ce que le magazine en question soit baptisé Naharouki (ton Nahar), afin qu’aucun lien ne puisse être fait entre cette publication dont il ne voulait pas entendre parler et son cher Nahar. Les relations père-fils n’avaient pas toujours été simples entre un Ghassan intransigeant et un Gebran qui voulait à tout prix prouver qu’il pouvait être à la hauteur de son frère défunt, dans lequel le paternel avait placé tous ses espoirs. Suite à sa rencontre avec les deux Françaises en charge du projet éditorial, Tueini senior s’était adouci. Le label Naharouki avait tout de même été abandonné, mais le patriarche avait laissé le bénéfice du doute à l’équipe, et accepté de la soutenir dans sa démarche. Depuis, le magazine est devenu autre chose, aux antipodes de ce qu’il aurait pu être, mais ceci est une autre histoire. Il reste de cette époque le souvenir d’un homme de poigne, à la présence imposante et aux principes stricts, mais qui savait écouter ceux dont les arguments étaient cohérents.
Je vais m’arrêter là pour les présentations. Aujourd’hui, je me demande simplement si cet homme respectable sera encore là le soir du 7 juin. Ou si son cœur choisira de lui épargner ça.
19:54 Publié dans 14 Mars, Elections, Histoire, Portraits, Presse & Internet | Lien permanent | Commentaires (40) | Envoyer cette note | Tags : liban, ghassan tueini, ghassan tueni
dimanche, 19 avril 2009
Mieux vaut une grande que 10000 petites
Ho hisse! Ho hisse! Ho hisse! Les ouvriers en ont sué hier après-midi. Mais après une heure d’efforts et avec l’aide d’une grue, ils ont accompli leur mission: suspendre une bâche géante sur la façade d’un immeuble de douze étages en construction, avenue Charles Malek. Mabrouk les gars, ça n’a pas dû être une partie de plaisir…

Nous sommes à J-49 avant les élections législatives libanaises, soit sept petites semaines. Habituellement, en démocratie, c’est plus ou moins la période durant laquelle les débats d’idées font rage, les programmes des uns et des autres sont disséqués. Oui, bon, au Liban, on prend quelques libertés avec le concept de programme. Quel que soit le camp, on préfère s’en remettre à la figure du leader. C’est plus sûr, ça permet de ne pas trop réfléchir.
Mais en prévision du grand bazar électoral de 2009, le gouvernement dans son infinie sagesse a plafonné les dépenses de campagne, ce qui, en principe, doit limiter l’affichage sauvage qui pollue les villes d’habitude et remplit les poches des imprimeurs. Finis les portraits d’illustres inconnus façon photo passeport, qui tapissaient les murs du pays en long, en large et en travers.
Cette année donc – et tout cas pour l’instant –, Beyrouth ne ressemble pas à un album Panini à ciel ouvert et les campagnes sont limitées aux réseaux d’affichage dits «officiels». Du coup, il faut bien trouver des parades.
J’imagine bien la scène dans un obscur QG de campagne… «Eh, les chabeb, comment va-t-on faire si on ne peut pas imprimer 10000 affiches modèle réduit?», demande un vieux de la vieille n’en revenant pas que l’on révolutionne les mœurs politiques du pays. «Et bien nous n’avons qu’à imprimer une seule grande affiche de la même superficie que les 10000 petites réunies!» Applaudissements dans la salle enfumée devant la brillante proposition du directeur marketing du parti et accessoirement petit-cousin de la belle-sœur du candidat. Deal. Une chose est sûre, l’idée fera en tout cas un heureux: le propriétaire de l’immeuble choisi qui ne louera pas un tel emplacement contre trois piastres.
Voilà le résultat (probablement visible en avion par les hublots de gauche).

Mes bons ouvriers de la veille ont donc installé cette stupéfiante affiche électorale à la gloire de Nadim Gemayel, fils de Bachir, lui-même chef de milice, président de la République assassiné par un membre du PSNS en 1982 et véritable symbole de la résistance chrétienne dans Achrafieh («Bachir vit en nous!» se plaisent à répéter les jeunes du quartier). Vingt-sept ans après, c’est donc Nadim qui se retrouve porté aux nues, lui dont le charisme est inversement proportionnel à la taille de l’affiche installée hier. Avec sa bonne bouille de nounours, il est jeune, il est tendre, sa mère Solange le lance dans le grand bain alors que rien ne laisse penser qu’il est prêt. Cette fois c’est lui, mais ça aurait pu être un autre.
«A platform is an added value, people don’t care, that’s a fact. They need leaders», résumait hier Ghassan Moukhaiber à Beit-Mery. Sur la scène chrétienne, entre Gemayel, Aoun, Geagea, Murr and Cº qui s’étripent uniquement sur les rôles de la Syrie, de l’Iran, des Etats-Unis et du Hezbollah, les vrais dossiers et ce qui pourrait ressembler à des programmes politiques restent dans les tiroirs.
Mieux vaut étaler un visage d’un «leader» sur douze étages, le retour sur investissement sera probablement plus intéressant.
Edit le jeudi 23 avril
Une bonne idée en entraînant toujours d'autres dans ce beau pays, le CPL d'Aoun adopte lui aussi le très grand format, après avoir teinté la sortie Nord de Beyrouth en orange via des dizaines et dizaines de panneaux (dont le "Sois belle et vote" du plus bel effet; comme quoi, on sait parler politique aux femmes dans ce pays).

Le problème, c'est que cet immeuble est moins haut que son voisin, et l'affiche est donc moins longue. Nadim pourra dire: «C'est moi qui ai la plus grosse, gnagnagna!»
17:00 Publié dans 14 Mars, Elections | Lien permanent | Commentaires (64) | Envoyer cette note | Tags : liban, législatives 2009, nadim gemayel, cpl, affiches électorales
jeudi, 09 avril 2009
Le Liban est un pays formidable !
Non, nous n’allons pas vous parler aujourd’hui de ce que nous fait subir le bureau électoral en bas de l’immeuble avec son meeting aux airs de mariage, les candidats portés par la foule et tressautant dans les airs sous une pluie de grains de riz. Nous allons parler plutôt de ce qui fait la magie libanaise.
Le Liban est un pays où les stars de l’été qui s’annonce (déjà) se bousculent au portillon. Bien sûr, nous n’attirons que la crème de la crème des célébrités internationales: après ce grand moment avec Gilbert Montagné (Tu sais comme je t’aime le Liban), nous aurons la joie d’admirer la chevelure légendaire de Michael Bolton (de son vrai nom Michael Bolotin, mais c’est tout de suite moins glamour et ça prête si facilement au jeu de mots), aussi romantique que ces balades sucrées. Ha, on me dit qu’il s’est coupé les cheveux. Bref, entre nous, moi, j’irai plutôt voir les Sisters of Mercy qui, a priori, n’attireront pas grand monde mais correspondent davantage à mon registre musical que la bluette façon How am I supposed to live without youuuuuuuuuuu. Toutefois, l’événement de la saison demeure sans conteste l’arrivée du grand Julio Iglesias (Tou sé commé zé t’aime lé Liban). C’est dans ces moments-là que je regrette de ne plus faire ma matinale à la radio, rien que pour pouvoir lui dire en interview que lui non plus, il n’a pas changé. Toujours est-il que, donc, le Liban est un pays où les place pour aller voir (et écouter, accessoirement) le chanteur de charme latino légèrement sur le retour, sont proposées à un minimum de 70$ et vont jusqu’à 350$. Oui, mes bons amis, 350$. Et le Liban est un pays où ce prix exorbitant n’a pas découragé les fans qui se sont précipités sur cette occasion en or.
Mais après tout, pourquoi pas? Puisque le Liban est aussi un pays où, à l’occasion du centenaire d’une grande école portant officiellement une double nationalité (mais il paraît que dans les faits, elle n’est que libanaise), une circulaire a été distribuée aux heureux parents d’élèves, les invitant à assister à une soirée de gala avec à la clé dîner gastronomique, divertissement (les plus grands humoristes français seront présents, paraît-il! Auraient-ils convaincu Elie Semoun de venir à Beyrouth en fin de compte? A moins que ce ne soit Bigard…) et surtout présentation par Nikos Aliagas. Mesdames, Messieurs, applaudissements pour ce grand moment de pédagogie façon Star Academy. Après ces arguments de choc, la circulaire incite les parents (nous, quoi) à appeler le numéro XXX pour réserver les places, sans pour autant donner de prix. Et pour cause! L’administration n’a pas dû oser imprimer le chiffre extravagant de 100$? 150$? 200$? Non, mes bons amis, non: 250$ par tête pour cette soirée historique. Oui, 250$. Autant dire qu’à ce prix, le dîner a intérêt à être servi dans des assiettes plaquées or. Pourtant il faut croire que le Liban est un pays où les parents branchés répondront présent en masse.
Le Liban est encore un pays où une éminente responsable locale, porte-flambeau de la réforme des administrations libanaises, ne s’embarrasse pas de protocole. Lorsqu’une équipe de l’ambassade de France chargée de travailler avec elle sur un projet de grande ampleur pour l’année 2009, lui rend visite, elle les accueille en chaussettes. Oui, mes bons amis, en chaussettes. Après ce qui avait ressemblé à une révolution par le scooter en mai dernier, assistons-nous aujourd’hui à la réforme par la chaussette?
Mais trêve de plaisanteries. Le Liban est aussi un pays où, patientant dans des embouteillages dantesques, on peut tomber sur cela:

Il se trouve que l’un de mes cousins portant ce prénom a longtemps fréquenté une demoiselle du nom de Sara. Je ne suis pas certaine qu’il soit à l’origine de ce message, mais si ce le cas (ou pas, en fait), je trouve l’idée touchante et très romantique. Allez hop, hop! Prochaine étape: emmener sa belle au concert de Michael Bolotin ou Julio Iglesias, au choix, puis dîner à la soirée de gala scolaire. Et s’il ose faire tout ça en chaussettes, à mon avis, l’affaire est dans le sac.
21:26 Publié dans 14 Mars, Concerts, Elections, Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (108) | Envoyer cette note | Tags : liban, michel pharaon, législatives 2009, julio iglésias, michael bolton
dimanche, 05 avril 2009
Tawlé à volonté
Cela fait bien six mois que le magasin au rez-de-chaussée de notre immeuble, laissé à l’abandon depuis des années, a été retapé en vue des élections législatives du 7 juin prochain. Le duo de propriétaires dudit magasin s’écharpe depuis plus de cinq ans devant les tribunaux sur la question de savoir lequel a droit à quoi dans ce bâtiment de grand renom. Mais il faut croire que l’appât du gain rapide et sans histoire offert par cette location atypique a su les mettre d’accord. C’est comme ça. Nous aurions rêvé d’un bon boulanger, éventuellement d’un petit primeur sympa ou, à la rigueur, d’une boutique de fringues. Mais non. C’est à un bureau de campagne électorale dans lequel seront vantés les mérites de Michel Pharaon, candidat pour Beyrouth I sur les listes du 14 Mars, que nous avons eu droit.
Nouvelle peinture bien blanche, néons allumés 24/7, unique bureau sur lequel, dès le premier jour, un cendrier et une icône ont été posés bien en évidence… Et puis la crèche de Noël pendant les fêtes, forcément. Six mois durant donc, cet espace flambant neuf, dont la propreté immaculée contraste brutalement avec le magasin mitoyen laissé à l’état de dépotoir, est resté désespérément vide.
Et puis il y a quelques jours, alors que la sphère politique libanaise s’agite de plus belle, des signes d’activité se sont manifestés en bas de chez nous, un peu comme si l’on découvrait des traces de vie sur Mars. Et bien oui! Il est clair que la campagne électorale bat son plein, à moins de deux mois de l’échéance dont, selon nos leaders divers et variés, dépendra l’avenir du Liban pour les générations à venir. La fin justifiant les moyens, notre candidat au strapontin s’est lancé à corps perdu dans la bataille, prêt à tout mettre en œuvre pour démontrer au chaland achrafiote qu’il fera bien de lui confier ses destinées. Jugez plutôt. Preuve du dynamisme politique et de la popularité du bonhomme, une large banderole à son nom a été placée sur la façade de l’immeuble. Les places de parking tout autour du magasin sont désormais réservées à ses partisans, ce qui risque de ne pas simplifier les choses dans cette impasse déjà bien encombrée. Des palettes de sodas s’amoncellent dans un coin, attendant d’étancher la soif des foules en délire alors que de gros climatiseurs sont fin prêts pour balancer en continu des courants d’air glacé. On ne recule devant rien pour assurer le confort des éventuels votants. Et des rangées de chaises en plastique ont été disposées tout autour de la grande pièce, avec une rigueur implacable: alternance de deux chaises et d’une table basse ornée de l’incontournable cendrier en inox. Deux chaises, une table et son cendrier, deux chaises, une table et son cendrier… A la réflexion, nous nous sommes rendu compte que cette disposition est la même que celle du rituel des condoléances au Liban, lorsque les proches (ou moins proches) du défunt viennent manifester leur soutien à la famille éplorée, attendant leur tour à coups de cigarettes et de café.
Le plus étonnant reste toutefois que, si ces chaises sont pour l’heure inoccupées, des hommes du quartier passent désormais leurs journées autour du bureau trônant dans le fond de la pièce. Il faut croire que Pharaon a recruté à tours de bras dans notre pâté de maisons. Sur base de quoi? De sous, a priori. Probablement pas bien gros, mais de sous quand même. Attention, il ne s’agit pas ici d’achats de voix. Mais le militantisme à la libanaise s’accommode fort bien d’être aussi lucratif. Ce qui est certain en tout cas, c’est que ce militantisme – tous bords et tous partis confondus – n’est pas motivé par un programme quelconque. Un programme, c’est tabou. C’est sale. Et puis, inciter les électeurs à réfléchir et à faire un choix argumenté par autre chose que «J’adore/J’exècre», «Les autres sont méchants» ou «Par mon âme et par mon sang», ça ferait mauvais genre. Des concepts socio-économiques, des principes de politique étrangère et intérieure, des propositions structurées avec calendrier, mesures et données chiffrées à l’appui sont de l’ordre de la science-fiction, presque du film classé X (ou interdit aux plus de 18 ans, âge auquel sera rabaissé le droit de vote pour la prochaine fiesta). En fait, j’adorerais assister à l’une de ces belles émissions TV dont nous avons été gavés pendant la présidentielle française. Un 100 minutes pour comprendre, ou mieux, J’ai une question à vous poser. Mais l’idéal, en ce qui me concerne – et cela ne me paraît pas être trop demander – serait un vrai débat télévisé, en direct, entre des candidats qui seraient contraints d’échanger des arguments un minimum crédibles avec un minimum de correction. Oui, je sais. Science-fiction encore. Film classé X.
Toujours est-il que pour revenir à notre bureau de campagne du rez-de-chaussée, il me semble que Pharaon aurait une carte à jouer côté programme, ce qui est trop rare pour ne pas être souligné. Du matin au soir, sa petite équipe – exclusivement masculine, précisons-le, car la politique semble classée Y de par chez nous – passe son temps à jouer au tawlé (ou trictrac, ou encore backgammon). L’affaire a l’air si sérieuse, à observer leurs mines concentrées, que j’y vois la recette d’un programme électoral qui ferait l’unanimité: Tawlé à volonté!
14:50 Publié dans 14 Mars, Avenir du Liban, Elections, Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (83) | Envoyer cette note | Tags : liban, législatives 2009, élections, taoulé, tawlé, bureau de campagne, michel pharaon, achrafieh
dimanche, 01 mars 2009
Mutatis mutandis
Il y a deux jours, j’ai rencontré Elie. 41 ans, marié avec deux enfants, sympa, sosie de Benoît Poelvoorde mais ce n’est pas où je veux en venir.
Elie est arrivé à Beyrouth en décembre avec sa petite smala, laissant derrière lui une Australie plongée dans la récession mais où il avait passé 18 années finalement gratifiantes. Parti de rien, il avait fini directeur de la concession à Sydney d’une grande marque automobile allemande. Aujourd’hui, il espère monter sa petite entreprise à Beyrouth. Il a le savoir-faire, l’expérience, les fonds et surtout l’envie.
Eh oui! Comme nombre de Libanais expatriés, Elie a su s’intégrer dans un pays aux antipodes du Liban, tout en rêvant, quelque part au fond de lui-même, de retourner vers sa terre natale. Non pas que cette intégration ait été simple: ayant fui la fameuse confrontation Aoun/Geagea de 1990, il avait débarqué chez une lointaine cousine avec son sac et sa bonne maîtrise de la langue anglaise, mais sans diplôme, sans argent et surtout sans autre passeport que celui portant la mention «Libanais». Certes l’Australie avait ouvert grand ses portes aux Libanais, mais le refus de s’intégrer que manifestaient de plus en plus nettement beaucoup des nouveaux arrivant, commençait déjà à déplaire aux autorités. A tel point que plus tard, cette politique d’ouverture en sera complètement remise en question.
C’est par un phénomène surprenant qu’Elie est commencé à s’intégrer. D’abord parce que dans son entourage professionnel, de nombreux Australiens le crurent juif, confondant son prénom avec le «Eli» hébreu. Ensuite parce que les habitants juifs de son quartier – très nombreux – l’accueillirent à bras ouverts en apprenant qu’il était Libanais chrétien. Quand à la communauté immigrée libanaise elle-même, Elie l’a d’abord fuie, la trouvant enfermée dans ses éternelles disputes et mesquineries. Depuis, il a relativement fait la paix avec ses compatriotes, revenant tous les deux ans dans son pays pour voir la famille, faire du tourisme, consommer. Elie envoyait aussi beaucoup d’argent à ses proches restés au Liban, ces fameux transferts de la diaspora grâce auxquels l’économie locale ne s’essouffle pas autant qu’elle le devrait. Et puis il est revenu, comme beaucoup d’autres – ils seraient entre 10 et 15000 selon les estimations raisonnables .
Mais voilà. Elie est abasourdi. Là où il pensait que son retour serait apprécié, facilité, soutenu, il ne rencontre que découragements, obstacles et rejet. «Ce qu’ils veulent, c’est notre argent, pas nous!», résume-t-il avec stupéfaction.
Vous l’avez deviné, cela fait une semaine que je travaille à un article sur le retour des expatriés fuyant la récession globale. Et tous mes interlocuteurs me donnent le même son de cloche, à quelques variations près. Les expatriés sont les bienvenus s’ils acceptent de ne surtout rien changer. Je ne parle pas que d’argent. Il est évident que les entreprises libanaises ne pourront pas leur payer des salaires équivalents à ceux qu’ils touchaient à l’étranger, en dépit de l’expérience ou des compétences particulières qu’ils ont pu y acquérir. Mais là n’est pas le problème: ce qu’on leur demande de mettre de côté, c’est aussi tout ce qu’ils ont appris et ce qu’ils sont devenus sur le plan humain, et civique aussi. La question n’est pas seulement économique, elle est aussi et surtout politique.
Notre caste dirigeante se crêpe le chignon autour de la question des immigrés, elle ressasse à l’envi l’urgence de mettre fin à la fuite des cerveaux et la nécessité d’impliquer les expats dans les enjeux nationaux. Les employeurs s’apitoient sur leurs difficultés à recruter du personnel qualifié. Mais lorsque ces expats reviennent et ne demandent qu’à répondre à ces appels, ils trouvent porte close. Cadres supérieurs qui n’obtiennent aucun poste, leurs potentiels employeurs redoutant que la balance de pouvoirs au sein de l’entreprise ne s’en trouve modifiée. Et aussi parce que le népotisme reste de vigueur au Liban. Entrepreneurs auxquels on refuse de fournir la liste des formalités nécessaires à l’établissement d’une société tant qu’ils n’auront pas payé un dessous-de-table conséquent, mais que l’on arnaquera joyeusement car ils ne connaissent pas bien les rouages tordus de l’administration libanaise. Propriétaires de terrains auxquels leurs propres avocats mentent sur la valeur de leur bien afin de pouvoir le récupérer eux-mêmes… Les exemples pullulent.
Si, pour de simples questions de gestion quotidienne, on donne autant de fil à retordre aux quelques expatriés qui ne demandent qu’à prendre part à la remise sur pied de leur pays, inutile de s’étonner qu’un enjeu aussi fondamental que leur droit de vote soit perpétuellement remis aux calendes grecques. Inutile non plus de s’attrister du fait que la majorité de ces expats se désintéressent de leur terre natale. Car entre le souvenir idéalisé qu’ils en ont et l’effarante réalité, le fossé semble infranchissable. Ce qui, en fin de compte, arrange bien tous ceux qu’un quelconque progrès au Liban laisse indifférents dans le meilleur des cas, ou gêne dans le pire.
14:20 Publié dans Avenir du Liban, Elections, Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (41) | Envoyer cette note | Tags : liban, émigrés, diaspora, retour au pays










