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samedi, 18 octobre 2014

The Beirut Book | Meet the people

the beirut book, livre, david hury, tania hadjithomas mehanna, tamyras, beirut prints, livre, beyrouth, libanJ- 15 avant le lancement de The Beirut Book. Les dés sont jetés, il ne reste plus qu'à attendre que les rotatives recrachent leurs tonnes de papier et d'encre. C'est l'heure pour moi de rendre à César ce qui appartient à César. Car un livre ne se fait pas seul. Bien sûr, il y a l'auteur (celui qui fait la grimace, juste là sur la gauche). Mais sans une équipe de personnes compétentes et passionnées, un auteur – si motivé soit-il – peut se casser les dents, s'arracher les cheveux, se bouffer les ongles, se... C'est pourquoi j'ai tenu à associer leurs noms à mon travail.

Cliquez sur les portraits ci-dessous et vous en saurez davantage. 

 

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jeudi, 08 décembre 2011

George et l'or

Mai dernier, quelque chose comme ça. Je retrouve George à une table du Demo. Le grand échalas arrive, cheveux dénoués. Nous discutons photo. Sur l’écran de son cellulaire, il me montre une série qu’il aimerait approfondir, explorer, exposer. Je suis sidéré par le garçon, par son atypique douceur. Du haut d’une vingtaine gentiment entamée, il sait où il va. Sa démarche est là.

Hier soir. Rendez-vous au Art Lounge, à la Quarantaine. George Zouein expose son exploration du sujet. Quatre tirages d’un mètre cinquante. C’est peu et beaucoup à la fois. Il me dit «Commence par celle-là, à droite.» J’obéis. Arrivé à la troisième, je m’arrête. Je me dis «La voilà». C’est à peine si je regarde deux minutes la quatrième, celle que l’on ne voit pas en entrant. Je retourne en arrière. A deux mètres, juste en face du cadre, un canapé m’appelle. Je m’installe et je bloque. Je bloque de très longues minutes. Et je découvre le secret de cette image, la lettre qu’il manque à son prénom. George arrive près de moi. La salle est un peu bruyante, on s’entend mal.

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– «Tu as vu?
– Quoi?
– Là, le ‘S’.
– Oui... c’est vrai...
– C’est comme un escalier vers je ne sais pas quoi. C’est de l’or que tu as là.
– Oui, tu veux que je te la présente?
– Hein? Je te dis que c’est de l’or, une image pareille!
– Ah, c’est gentil, ça me touche. C’est juste que la fille s’appelle...»

Je reste là encore quelques minutes à regarder chaque détail, à me laisser aspirer. Puis je m’en vais. En espérant moi aussi (re)trouver mon or le plus vite possible. Une mélodie dans la tête.
podcast

vendredi, 15 avril 2011

Pomme C Pomme V impossible

Très court extrait du dossier spécial (12 pages) sur les révoltes dans le monde arabe, paru ce matin dans le quotidien Le Soir. Vous pouvez le télécharger en intégralité ici, ça vaut le coup.

mark mansour.jpgLes politiciens libanais continuent à longueur d'interview de réclamer la paternité du vent de révolte qui souffle sur le monde arabe. Selon eux, les révoltes actuelles sont les filles de la «révolution du cèdre» du printemps 2005 qui avait vu la population libanaise obtenir – pacifiquement – le départ de l'armée syrienne, après 30 ans de tutelle. Six ans plus tard, les soldats syriens ne sont plus là, mais Damas dispose toujours de ses relais, puissants, à Beyrouth.

Vu de la capitale libanaise, les révoltes en cours dans le monde arabe laissent perplexes: impossible d'en faire un copier-coller. Car ici, il n'y aurait pas un Ben Ali ou un Moubarak à chasser du pouvoir pour faire une «vraie» révolution, mais une bonne vingtaine. Tous chefs de partis politiques ou chefs de clans, ceux-ci décident de la direction à suivre pour toute leur communauté. Et les revirements à 180º ne leur font pas peur, leurs ouailles suivant aveuglément: l'intérêt de leur communauté prime, l'intérêt national passant au second plan.

Pas étonnant donc de trouver toute une frange de la jeunesse libanaise sans grande illusion. Mark Mansour en fait partie. Graphiste de 31 ans, il reste cloué à Beyrouth pour prendre soin de ses parents vieillissants. Sans quoi il serait parti. «Moi, je n'ai aucun engagement politique, explique-t-il. Les politiciens libanais, d'un bord comme de l'autre, sont tous pareils. Ils veulent le pouvoir, pas le bien du Liban. Alors quand je vois ce qui se passe en Tunisie, je suis heureux pour les Tunisiens. Idem pour les Egyptiens. Et puis un nouveau régime au Caire, moins favorable à Israël, poussera peut-être Tel Aviv à changer de comportement dans la région.»

Depuis trois semaines, évidemment, l'actualité de la grande sœur – la Syrie – retient l'attention. Là aussi, Mark espère du changement, pensant qu'un nouveau régime, plus modéré, pourrait modifier la donne dans la région et dans son pays: «Ça compliquerait la tache du Hezbollah pour faire transiter ses armes depuis l'Iran. Moi, je suis pour la paix, j'ai envie de vivre libre, sans que la personne en face de moi – quelle qu'elle soit – ait un pistolet sur la table pour me parler.»

[...]

Lors de l'interview, nous avons abordé un gros paquet de sujets: les révoltes arabes bien sûr, mais aussi la politique libanaise, la laïcité... Voici juste une petite phrase qui n'avait pas sa place dans le papier, mais qui m'a bien fait rire. Mark: «Au Liban, je n'existe pas en tant qu'agnostique. Un jour, on m'a posé cette drôle de question: "Vous êtes agnostique? Alors où priez-vous?"» Y'a du boulot.

mardi, 15 décembre 2009

Requiem pour la CD-Thèque

cd-theque tony sfeir beyrouth.jpgC’était une après-midi ensoleillée de 2000. Pas loin de chez nous, un nouveau disquaire venait d’ouvrir ses portes à Beyrouth. J’y suis allé et y ai rencontré Tony Sfeir, un grand gars aux cheveux gris, l’air affable avec ses gros sourcils noirs. J’ai fouillé dans les bacs et me suis vite rendu compte que le tenancier avait une toute autre sélection que Top Ten ou La maison du disque, les concurrents d’alors. Je suis ressorti de là avec un petit sac cartonné bleu foncé et, à l’intérieur, The fragile de Nine Inch Nails, un groupe figurant sur la liste noire de la censure locale. Un peu étonné et surtout très content de ma double trouvaille. Trouvaille qui n’en était pas vraiment une puisque Tony n’était pas un nouveau venu dans le métier. Il était déjà bien connu du côté d’Ajaltoun, mais je ne l’ai appris que bien plus tard.

Six années durant, je suis passé chez Tony chaque semaine. Il a vu grandir mes gamines qui m’y accompagnaient très souvent. Moi, j’ai vu grandir son affaire. Tony a déménagé en traversant le boulevard pour s’installer dans une boutique plus spacieuse, sur trois niveaux. Saison après saison, j’ai vu défiler de nouveaux vendeurs, tous passionnés, que ce soit de jazz, de musique classique, d’électro ou de rock. Chacun d’entre eux s’est nourri de ce vivier pour partir vers d’autres horizons. Je pense à Jade Souaid, gourou du Basement, Ziad Nawfal, producteur touche-à-tout et animateur sur Radio Liban, Abdallah Machnouk, plus ou moins le même profil touche-à-tout et lui aussi animateur sur 96.2, Bachir Sfeir, chroniqueur culturel à Al-Akhbar… Il y en a eu tant.

A la CD-Thèque, on trouve des CD bien sûr, mais aussi des DVD que les grossistes du business comme le Virgin n’ont que trop rarement dans leur catalogue. On y déniche des comic novels ou des BD un peu décalées comme Persépolis à l’époque où personne encore n’en avait entendu parler, des livres en tout genre, des magazines anglo-saxons spécialisés… Tous ceux qui sont passés par là vous le diront: il n’y a pas deux endroits comme ça à Beyrouth. Même si Tony a ouvert d’autres branches, à Hamra ou à Dbayeh, avant de penser à les fermer. Depuis plusieurs années, il était rare de croiser le propriétaire des lieux dans les boutiques, Tony ayant monté une maison de production, Incognito, sorte de tremplin pour les musiciens orientaux ou les jeunes illustrateurs levantins.

Et puis voilà que la rumeur arrive, il y a plusieurs semaines de cela: Tony va bientôt mettre la clé sous la porte. Chacun a ses certitudes sur les raisons profondes de cette mort annoncée. Les finances ne suivent plus, entre gestion délicate et baisse de la fréquentation. Les acheteurs d’autrefois se font plus rares, préférant télécharger leurs mp3 sur un obscur serveur russe ou aller chez le pirate du coin pour acheter un DVD men Souria à 1000 livres plutôt que d’en débourser 30000 pour un original.

Hier soir, un message sur Facebook a mis un terme aux rumeurs que tout le monde savait malheureusement fondées: «After 13 years of active existence on the local scene, and a slow agony – worldwide economical crisis, death of the CD, instability of the local political situation, you’ve heard it all before – La CD-Thèque is getting ready to “close up shop” on the 31th of January 2010. We bid you farewell and hope to see you again, somehow, somewhere.»

Soyons honnêtes deux minutes. Je fais partie de ces déserteurs, même s’il est peut-être naïf de croire qu’un business s’écroule à cause des seuls déserteurs. Mais c’est aussi une réalité: ces trois dernières années, je ne suis passé chez Tony que trop rarement, juste pour voir si tel ou tel groupe libanais avait sorti un album. Pas suffisant pour faire tourner une affaire en cette fin de décennie. Alors oui, Tony, d’une certaine manière, je me sens un peu responsable de ce qui se passe, je m’en veux. Et aujourd’hui, je ne dois pas être le seul.

lundi, 28 septembre 2009

Salon Georges coiffure pour hommes

georges coiffeur pour hommes.jpgQuand Georges pose la longue lame de son rasoir sur la peau de mon cou, je retiens toujours ma respiration. Le vieil homme n’a plus le geste aussi sûr qu’avant. Et quand finalement, il termine son ouvrage, il me demande toujours d’une voix rocailleuse de fumeur en stade terminal: «Comme ça, ça va?» J’opine systématiquement, sans vraiment y réfléchir.

Georges fait partie de ces petits artisans en voie de disparition à Beyrouth. Son salon n’a pas dû beaucoup changer depuis les années 60: linoléum au sol, placards de bois laminé, siège en cuir rétro avec cendrier dans l’accoudoir, blaireaux et peignes d’un autre âge posés à côté des lavabos blancs. Quand il s’arme de ses ciseaux pointus, les muscles secs de ses avant-bras tressaillent un peu davantage à chacune de mes visites, et je me demande s’il ne serait pas raisonnable de ne plus y aller. Et puis finalement j’y retourne à chaque fois. Peut-être me suis-je laissé intoxiquer par l’odeur de shampooing bon marché qui flotte dans cette pièce lumineuse. Je ne sais pas.

Il y a deux ou trois ans, son salon était encore bien fréquenté. Il avait un apprenti, Elie, et un jeune chab qui jouait à la shampouineuse puis balayait les mèches de cheveux des clients. Depuis, tout ce beau monde est parti voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Georges reste seul, à étendre ses serviettes rouge foncé au soleil, son sèche-linge planté sur le trottoir. Il a bien sûr ses fidèles, qui viennent partager les nouvelles d’un quartier qui a bien changé en l’espace de cinq ans, depuis que la salle de sport et le parking de l’autre côté de la rue ont été remplacés par l’ABC. Alors Georges s’installe sur une petite chaise pliante, à côté de ses serviettes, et regarde des gens trop pressés remonter la rue.

Moi, j’aime toujours ces moments passés chez lui. La radio diffuse Light FM en boucle depuis des siècles, saint Georges n’en finit pas de terrasser son dragon sur une icône jaunie par la lumière… Le mieux, c’est encore d’y aller le matin très tôt. Georges vous proposera les quotidiens du jour – ou de la veille –, et peut-être du café chaud s’il en reste dans sa rakweh. Georges est le seul et unique coiffeur que j’ai connu à Beyrouth durant toutes ces années, même s’il a trois confrères rien que dans ma rue. Et pourtant, je ne le connais pas vraiment. Juste de vue, bonjour, au revoir, comment ça va.

Il n’y a pas très longtemps, j’ai découvert que mon beau-père allait aussi chez lui, au début des années 70. La transmission s’arrêtera là, je crois.

samedi, 02 mai 2009

Le crépuscule de monsieur Tueini

Je ne sais pas pourquoi, mais je pense beaucoup à Ghassan Tueini ces jours-ci. Jusqu’à la nuit dernière où j’ai même rêvé de sa mort. Peut-être est-elle imminente. Je l’ai croisé il y a dix jours, à l’inauguration officielle de Beyrouth Capitale mondiale du livre. Il était porté à bout de bras par deux gaillards avec oreillette. Le lendemain, je croise un ami qui me dit: «Ghassan est mal en point. Vraiment très malade.» Ghassan Tueini a 83 ans.

Je me demande quel regard le vieil homme porte sur son pays, au soir de sa vie. Une vie difficile. Il a perdu une fille en 1964, sa femme Nadia en 1983, un premier fils en 1987 puis son héritier politique et professionnel en décembre 2005 quand le gros 4x4 de Gebran a explosé. Cet intellectuel – qui a connu ce qu’un homme peut vivre de pire: survivre à presque toute sa descendance – a derrière lui une carrière professionnelle exemplaire: patron du Nahar pendant des décennies après avoir fait des études à Harvard, il a participé à la création, dans les années 50, de la première faculté arabe de droit, de sciences politiques et d’économie. Il se lance aussi en politique: premier député du PSNS (dont il s’éloignera très rapidement lorsque la fraternité syro-libanaise aura pris le dessus sur les principes de laïcité qu’il défendait), il est nommé vice-Premier ministre en 1970 puis ministre du Travail en 1975. Puis il se tourne vers la diplomatie, devenant ambassadeur en Grèce avant de représenter le Liban à l’Onu, de 1977 à 1982. Farouche défenseur de la souveraineté et de l’indépendance du pays et opposant à la tutelle syrienne, Ghassan Tueini a raté d’un cheveu le prix Sakharov en 2006.

Nathalie avait eu à le côtoyer à la fin des années 90, lorsqu’elle travaillait au lancement par Gebran d’un féminin que Ghassan rejetait en bloc. A tel point que le bonhomme s’était vivement opposé à ce que le magazine en question soit baptisé Naharouki (ton Nahar), afin qu’aucun lien ne puisse être fait entre cette publication dont il ne voulait pas entendre parler et son cher Nahar. Les relations père-fils n’avaient pas toujours été simples entre un Ghassan intransigeant et un Gebran qui voulait à tout prix prouver qu’il pouvait être à la hauteur de son frère défunt, dans lequel le paternel avait placé tous ses espoirs. Suite à sa rencontre avec les deux Françaises en charge du projet éditorial, Tueini senior s’était adouci. Le label Naharouki avait tout de même été abandonné, mais le patriarche avait laissé le bénéfice du doute à l’équipe, et accepté de la soutenir dans sa démarche. Depuis, le magazine est devenu autre chose, aux antipodes de ce qu’il aurait pu être, mais ceci est une autre histoire. Il reste de cette époque le souvenir d’un homme de poigne, à la présence imposante et aux principes stricts, mais qui savait écouter ceux dont les arguments étaient cohérents.

Je vais m’arrêter là pour les présentations. Aujourd’hui, je me demande simplement si cet homme respectable sera encore là le soir du 7 juin. Ou si son cœur choisira de lui épargner ça.

dimanche, 30 mars 2008

Herr Müller, céramiste et dinosaure

Un petit mot d'introduction, avant d'entrer dans le vif du sujet: cela fait longtemps que je voulais entamer une série de portraits – un peu personnels – de gens que l’on croise sans connaître leur(s) qualité(s). Histoire surtout de parler d'autre chose que de politique, du Hezbollah, du sommet de Damas et de tous ces trucs qui nous pourrissent la vie en ce moment. J’avais donc en tête de débuter cette série par Rafic Hobeika, mais celui-ci a décidé de prêter sa baguette et ses pinceaux à saint Pierre plus tôt que prévu. Et puis comme souvent, j'ai remis à demain ce que j’aurais pu faire le jour même, alors... Alors je vais me mettre un coup de pied au taztouz et commencer aujourd’hui. Et j'en ai plusieurs autres au four si jamais celui-ci vous ouvre l'appétit.

Pour ce «numéro 1», ce sera donc un ami, Samir Müller, céramiste de son état et donc spécimen en voie de disparition.

cfce0713892edaebce18543bf25d6cd7.jpgJ’ai connu Herr Müller à Paris en 1991. Il était venu dîner à la maison, invité par son prof. Il nous avait raconté son Liban, et moi, dans mon coin, je buvais ses paroles. C’est l’un de ceux qui m’ont refourgué le virus libanus. Dix-sept ans plus tard, il fait toujours partie de ma vie.
Samir est donc céramiste, l’un de ces métiers où il est bien difficile de gagner sa croûte, surtout au Liban où les beaux-arts sont de plus en plus méprisés. Son atelier occupe un vieux caravansérail presque en ruines, sur la route de Damas, un peu plus haut que Jamhour. Vous êtes certainement passés mille fois devant sans vous en apercevoir. Il aimerait bien le retaper, mais sa famille n’en est pas propriétaire. Pourtant, les murs épais auraient besoin d’un lifting XXL. Le toit, fait de poutres branlantes et de paille, attend une petite étincelle pour flamber en quelques nanosecondes.

Pénétrons dans l’antre, si vous le voulez bien. L’endroit est sombre, poussiéreux, bordélique, le sol irrégulier. Des pièces surréelles, fraîchement tournées ou recouvertes d’engobes colorées, sèchent sur des planches en bois. D’autres sont là depuis des années, attendant de passer au four. Des pots en plastique ou en verre renferment des émaux aux compositions chimiques savantes à base de cobalt et d’oxydes en tout genre, et le tour manuel, à l’entrée, vous renvoie directement quelques millénaires en arrière. Car chez Samir, la céramique est à l’état brut, viscéralement intemporelle. Par exemple, chaque année au printemps, il fabrique lui-même sa glaise. A l’extérieur de son atelier, perdu dans les herbes folles, un bac en tôle accueille quelques hectolitres de terre liquide et tamisée, destinés à être transformés en glaise. Les gestes sont les mêmes partout sur la planète, depuis la nuit des temps. Et le visiteur averti a la chance de pouvoir encore voir cela, là, à quelques kilomètres sur les hauteurs de Beyrouth.

Et puis l’atelier de Samir a aussi ce petit côté Jules Verne très touchant. Des machines, noircies par le temps et gorgées de cambouis, fonctionnent toujours comme au premier jour. Il y a même un large four de briques noires, hémisphérique, dans lequel un adulte peut se tenir debout. Son père l’avait construit au milieu du siècle passé. Au fait, quel drôle de nom de famille – Müller – pour un Libanais! Son grand-père paternel était étranger – Suisse romand pour être précis – et était tombé amoureux du Liban. Encore un.

Pour joindre les deux bouts, Samir donne des cours à l’USEK et oublie trop souvent sa vocation d’artiste afin de vendre, pour une bouchée de pain, des pièces faites main mais fabriquées en série pour des restaurants comme Le Café blanc. Son art ne lui permet pas vraiment de rouler sur l’or. Sa dernière exposition personnelle remonte d’ailleurs à décembre 1997. «A quoi bon, lâche-t-il avec regret, il n’y a plus personne au Liban pour apprécier ce genre de choses.»

Peut-être l’avez-vous déjà croisé sans savoir qui il était, dans une salle de sport ou dans un café de Beyrouth, le soir quand il sort boire une bière. Célibataire endurci, un peu dur de la feuille et les épaules tombantes, il paraît souvent résigné. Résigné face au manque de considération de son travail, résigné face à la trajectoire sans cesse plongeante de son pays. La dernière fois que je suis allé à l’atelier, il s’arrachait les cheveux: une coupure de courant venait de se produire et il allait devoir attendre des heures avant de lancer sa cuisson. A bientôt 50 ans, cet homme né dans un petit village du Chouf aimerait se poser un peu, ne plus avoir à s’occuper de la fabrication – éreintante – de sa propre terre. Mais il continue, inlassablement, et mourra peut-être un jour là, entre deux bocaux de poudre blanche et des pièces réalisées dans les années 90 et jamais finalisées.

Un soir pluvieux de janvier 1997, c’est Samir qui était venu me chercher à l’aéroport quand j’ai débarqué à Beyrouth avec ma pauvre valise. Avec comme bouquet de fleurs de bienvenue, son sourire et sa gentillesse. Depuis, rien n’a changé en lui, mis à part quelques cheveux gris sur ses tempes. Comme sur les miennes.

mardi, 19 février 2008

Partition achevée pour Rafic Hobeika

0b24f7830883de872b0484723e5ea314.jpgJ’ai rencontré monsieur Rafic au printemps 2006. Petit et pétillant, les cheveux d’un blanc éclatant, il avait le verbe facile. Je n’avais jamais entendu parler de lui auparavant. Pourtant, il avait eu son heure de gloire dans le monde de la musique: chef d’orchestre, compositeur, il a laissé derrière lui une œuvre foisonnante dans le folklore libanais. Puis il s’était retiré, dégoûté de ce monde artistique devenu trop mercantile à ses yeux. Il avait donc remisé sa baguette pour prendre son pinceau, et gérait une petite boutique d’encadrement pas loin de la place Sassine. C’est là que je l’avais vu pour la première fois alors que j’avais besoin de faire encadrer des photos. Il m’avait raconté un bout de sa vie. Il se souvenait avec amertume d’une époque synonyme de liberté et de légèreté (peut-être trompeuse), comme en témoigne la pochette de l’un de ses 33 tours – ci-dessus –  datant de 1973. On ne verrait plus de Suédoise blonde et dénudée sur des albums de variété orientale de nos jours…

Il y a quelques jours, je suis retourné le voir pour un encadrement, avec aussi dans l’idée de faire son portrait. Sa femme m’a accueilli, tout de noir vêtue. «Il est mort il y a trois mois. Son cœur s’est simplement arrêté de battre. C’était un bon père de famille», m’a-t-elle dit simplement. Elle a repris la boutique d’encadrement, histoire d’occuper ses journées et de ne pas trop cogiter. Je me suis senti bête, face à cette femme au chagrin évident. Et je me suis dit que je n’aurais pas dû attendre si longtemps avant de revenir voir monsieur Rafic.

mardi, 30 octobre 2007

Bienvenue au Nowheristan !

medium_united_colors_of_nowheristan.jpgUn pays sans frontière. Un pays rassembleur des minorités de ce monde, un pays athéiste où toutes les religions et tous les courants culturels ont leur place, un pays faisant l’amalgame entre l’Occident et l’Orient, où la tolérance et le respect des droits de l’Homme sont des piliers de l’action politique. Une utopie? Pas vraiment en fait. Ce pays existe, l’Onu s’y intéresse de près. Ce pays – cet empire transnational – porte un nom: le Nowheristan (le «Nulleparistan» pour les cancres en anglais).

medium_elefteriades.2.jpg Ce pays est né de l’imagination d’un personnage atypique, Michel Eleftériadès. Je ne m’amuserai pas ici à faire un résumé du CV du bonhomme. Eleftériadès est un fou, et c’est bien de fous dont nous avons besoin aujourd’hui face à l’armée de gens sans passion qui nous gouvernent. Dernièrement, par exemple, il a lancé une campagne demandant l'abolition de la dette publique du Liban. Une idée comme une autre pour sortir le pays de l'ornière.

Il y a deux ou trois ans, le patron du Music Hall nous en avait parlé le plus sérieusement du monde, lui qui s’est autoproclamé premier et dernier empereur du Nowheristan. Ses avocats ont trouvé une faille dans les statuts de l’Onu quant à la création d’un Etat: les frontières géographiques ne sont pas obligatoires pour être reconnu en tant que pays par les Nations unies. Résultat, le Nowheristan n’a ni frontière, ni capitale, mais pourrait délivrer des passeports à ses citoyens. Une porte ouverte à toutes les possibilités. Et faire naître un Etat sans frontière depuis le Liban, lui qui souffre tant de sa situation géographique et de ses voisins frontaliers, est un beau pied de nez à l’Histoire.

Le Nowheristan vous intéresse? Vous pouvez déposer votre demande de citoyenneté ici.

Je laisse donc la parole au principal intéressé... L'interview complète (datant d'octobre 2006) est .

samedi, 15 septembre 2007

Haifa Wehbé présidente !

Il y a probablement une seule personne au Liban qui réunirait tous les suffrages, une sorte d’icône transconfessionnelle. Cette bombasse fait fantasmer tout mâle libanais qui se respecte (et probablement les autres aussi). C’est bien évidemment la chanteuse Haifa Wehbé.
medium_haifa.jpg Haifa est vénérée, adulée (musicalement, ce n’est pas vraiment notre tasse de chaï, mais là n’est pas le propos). Barbie brune siliconée, elle affole les foules, transpire la sensualité. Et force franchement l’admiration. Un personnage comme celui-ci est forcément entouré d’un certain mystère, et attire tout genre de rumeurs. Comme celle qui lui prêtait – il y a deux ans – une relation avec le Sayyed. Oui, oui, notre bon vieux Sayyed à nous…

Divorcée et maman, elle sait mener sa barque. Ex-pouliche de l’écurie de Walid ben Talal (Rotana), elle a quitté le navire il y a un peu plus de 2 ans pour devenir femme d’affaires quand elle ne pousse pas la chansonnette. Sa fortune, elle se l’est faite sur scène: de 30000$ à 150000$ par concert, selon le type d’événement et le pays. Pour vous donner une idée, elle fait en moyenne 55 concerts par an. A Amman, elle a réuni en un soir quelque 200000 personnes. Elle a participé à l’équivalent libanais de La ferme des célébrités, elle est sous contrat avec Pepsi… «Rien de tout cela pour moins de 500000$», a-t-elle précisé à Nat lors d’une interview récente. Une interview qui a eu lieu dans ses bureaux à Gemmayzé où les fauteuils en moumoutte rose le disputent aux posters d’elle et aux portraits retravaillés de Madonna.

Haifa va bientôt commencer une carrière d’actrice dans un film égyptien, elle a lancé sa ligne de bijoux. Du coup, aujourd’hui, elle peut se permettre le luxe d’autoproduire deux albums et quatre vidéo clips, et d’attendre qu’on vienne lui faire l’offre qui convienne à ses exigences. Elle attend tranquillement le plus offrant…

La dame s'assume maintenant et cela se voit dans le look qu'elle adopte désormais. Exit les robes en lamé doré et les grandes boucles sensuelles: Haifa fait dans les jambières en cuir et les mini-shorts, style JLo. Son dernier clip (Mish Adra Astanna) est ultra sexy, et repousse toutes les limites en vigueur dans le monde arabe. Elle en a marre des histoires gnangnans de habibi qui tient la main de sa habibté sur une plage avec coucher de soleil incorporé. Le titre de sa chanson se traduit par «I can’t wait», et les images du clip sont certes suggestives, mais il n'y a pas de quoi crier au scandale non plus. Elle a voulu s’écarter violemment de l’image habituellement véhiculée par la variété arabe, celle de la femme sage désespérée parce que son homme ne l’aime plus.

Mais ce coup de boutoir dans la bienpensanterie arabe lui vaut quelques ennuis avec les autorités saoudiennes qui lui ont collé un procès au cul (qu'elle a apparemment fort joli) qualifiant le clip de «pornographique». Ils se foutent franchement de la gueule du monde ces hypocrites qui viennent au Liban jouer au Casino, picoler et rendre visite aux belles de nuit du Phenicia.

On vous laisse juger avec la vidéo…


Alors, Haifa mérite-t-elle d’être lapidée à cause de ces images? A-t-elle eu tort de sortir du moule de la varièt’ locale? Y'a pas de quoi fouetter une Haifa, franchement...
Moi je ne dis qu’une chose: Haifa présidente!

samedi, 29 juillet 2006

Contes de la misère ordinaire (chronique du 29 juillet)

Vous n'êtes jamais allé dans un camp de réfugiés palestiniens? Suivez le guide.medium_EntreeDuCamp.jpg

Aujourd'hui, nous allons vous raconter quelques courtes histoires. Aujourd'hui, nous sommes allés dans le plus grand camp de réfugiés palestiniens de Beyrouth, celui de Borj el-Brajné. C'est vrai, tout le monde parle du Hezbollah depuis 2 semaines, on en oublierait presque l'autre "acteur" de la scène libanaise... Et ces deux sujets sont intrinsèquement liés. Dommage qu'on l'oublie dans les journaux...

Voici l'histoire d'Amina

Amina a 76 ans, et cela fait 57 ans qu'elle vit dans ce camp de réfugiés. Elle n'avait que 18 ans lorsqu'elle dut quitter Saint-Jean d'Acre en Palestine, avec pour seul bagage un panier porté sur la tête et contenant ses deux petites filles. Un jour de  1982 (lors de l'invasion israélienne), des soldats ont fait irruption dans sa maison, lui demandant si les 4 jeunes gens présents étaient ses fils. Elle a répondu oui. Les soldats les ont emporté avec eux, le plus jeune n'avait que 13 ans. Elle ne les a jamais revus. Et aujourd'hui encore, à chaque fois qu'elle entend quelqu'un frapper à la porte, elle pense que cela pourrait être eux. medium_Amina.jpgDans son salon, sous les 4 portraits de ses fils, un poster avec le portrait de Hassan Nasrallah fait bonne figure. Amina pense que le chef du Hezbollah est son seul recours, que lui seul pourra faire libérer ses fils. Comme tous les enfants des peuples arabes emprisonnés en Israël. Et Amina fond en larmes parce qu'elle ne comprend pas pourquoi cela lui est arrivé. "Si encore on avait quelque chose à se reprocher, je pourrais accepter ça. Mais quel danger représentait mon fils de 13 ans?" A moins d'être extrêmement cyniques, difficile de trouver quoi lui répondre.

Voici l'histoire de  Bilal

Bilal, lui, est arrivé à Borj el-Brajné il y a 10 jours, avec une grande partie de sa famille, 25 personnes au total dont 16 enfants (pas tous les siens). Tous vivaient dans un petit village, à 25km de Tyr, près de la frontière israélienne. Sous la violence des bombardements, ils se sont réfugiés dans une école chrétienne qui subit peu de temps après un déluge d'obus. La directrice de l'école y trouva la mort. medium_Bilal.jpgNe sachant plus où aller, la troupe repartit vers un camp palestinien, espérant y trouver un peu de calme. En vain. C'est donc à pieds qu'ils prirent la route du nord. Dans les faubourgs de Beyrouth, c'est dans ce camp palestinien qu'ils purent se poser. Bilal est chiite, les Palestiniens sont sunnites. Mais ici, tout le monde s'en fout. Ils se sentent Arabes avant tout. Les Palestiniens leur ouvrirent une maison, leur donnèrent à manger et de quoi se vêtir. Solidarité de réfugiés. Mais Borj el-Brajné n'est qu'à quelques mètres de Dahyé (voir mail collectif du 22 juillet, "Beyrouth ya Beyrouth!"). Bien que le camp n'ait pas été bombardé directement, 4 personnes y ont trouvé la mort. "Peut-être que la prochaine tombera ici. Ils s'en foutent du moment qu'ils tuent des Arabes", soupire Bilal, résigné et à bout de ressources.

Voici l'histoire d'Ali

Ali est né à Borj el-Brajné. De la Palestine, il ne connaît que les posters de la mosquée d'Al-Aqsa, les souvenirs des anciens et les images de la télé par satellite. Oui, même dans le camp, toutes les maisons ont trouvé le moyen de recevoir les ondes venues du ciel. Ali a un gros flingue à la ceinture, et un visage de tueur sympatoche. medium_Ali_LeChef.jpgUne fois la glace brisée, il sort de sa réserve, et est content de nous parler, tout en nous gratifiant d'une visite guidée, insigne privilège dans ce camp où les journalistes ne sont pas les bienvenus. Au passage, Ali salue les vieux comme les jeunes, règle les différends, et surveille le ciel. "Nous sommes beaucoup à espérer une invasion terrestre. Parce que dans les airs, ils sont très forts, mais sur le terrain, ils trouveront à qui parler." Ce qui contredit très exactement ce que le chef du camp nous avait affirmé. Pour Ali, cette guerre permettra peut-être de changer les choses. Car pour lui, cela fait trop longtemps que les Arabes – et en particulier son peuple – sont oubliés et méprisés par le monde. "Cela fait des années que nous souffrons et personne n'a jamais rien fait pour nous. Libanais et Palestiniens, nous sommes frères et nous nous battons pour une cause commune: la justice. Cela fait un mois que deux soldats israéliens ont été enlevés et regardez ce qu'il se passe. Cela fait 25 ans que des milliers de personnes ont disparu en Israël, dans l'indifférence générale. Cela ne doit plus continuer comme ça."

Tous se sont mis en quatre pour nous recevoir, dans la mesure de leurs pauvres moyens. Sirops, sodas, café au choix... Ici, même les plus démunis n'ont pas perdu le sens de l'hospitalité. Et avec le sourire s'il vous plaît.

"History repeats itself", comme dit la chanson. Chassés de Palestine, les Palestiniens ont joué les déclencheurs dans la guerre du LIban au début des années 70, et dans l'invasion de 1982. On ne va pas vous refaire l'explication de ce qui se passe aujourd'hui, mais une conclusion s'impose: il est absurde de vouloir dissocier ces trois éléments qui s'affrontent en boucle. La paix en Israël et au Liban ne passera que par la création d'un Etat palestinien VIABLE et SOUVERAIN. CQFD

 
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