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mardi, 28 juin 2011

Nouveaux locataires ?

« – Chou hayda? On va avoir de nouveaux voisins?, demande Laure.
– Je ne sais pas, tante. Je n'ai pas mes lunettes, mais on dirait bien un parking là-bas?, lui répond Georges.
– Un parking? Mais qu'est-ce que tu me chantes là? Tu le vois bien, c'est un immeuble, rétorque Ammo Charles.
– La, mich ma'oul ! Un immeuble ici, impossible. C'est bien le dernier endroit où on peut construire un immeuble!, l'interrompt Lutfallah.
– Mais tu ne te rends pas comptes, partout dans le quartier, c'est la même chanson. Des immeubles neufs qui poussent de partout!, s'entête Ammo Charles.
– Oui, mais pas ici!, assène Lutfallah avec aplomb.
– Je dois dire que je suis d'accord, avance Laure. Ça me paraît incongru de construire une tour au-dessus de nos têtes.
– Eh!, Regardez un peu à gauche. Vous voyez ce que je vois?, demande Georges aux autres.
– Quoi, les piliers de béton?, relance Ammo Charles.
– Oui! C'est tout de même incroyable! Un immeuble à flanc de colline, passe encore, mais un autre en plein milieu, c'est du grand n'importe quoi!
– Tu sais habibi, les proprios ont peut-être senti un bon filon: construire pour augmenter le nombre de locataires. Ça serait logique, remarque le cousin Nicolas qui arrive, sûr de lui. A leur place, j'en aurais fait autant. Il n'y a plus de surface au sol, alors il faut grimper, c'est la loi de notre nature.
– Tu ne m'enlèveras pas de l'idée que c'est totalement saugrenu, regrette Georges.
– Nous étions si bien ici, murmure Laure. Haram, quel dommage... Et puis je suis sûre que ce sont les nouveaux riches qui poussent les propriétaires à construire. Ils veulent avoir une place parmi nous, parmi les grandes familles d'Achrafieh.
– Peut-être. En tout cas, je me demande combien ça coûtera d'être tout en haut avec vue sur la mer?, s'interroge Nicolas avec malice.
– Ah la mer...» Laure se tait quelques secondes, puis reprend. «Quand je suis arrivée ici, il y a bien longtemps, je la voyais entre les pins.»


[...]

Je ne sais pas si le cousin Nicolas a raison du fond de son caveau, mais bon. Le cimetière Mar Mitr était un bel endroit, presque calme, dans la ville bourdonnante. Interdit d'y prendre des photos, peut-être à cause de toutes les «stars» qui y ont élu domicile. Mais en ce moment, le son du chantier couvre celui des cloches. Entre la peste et le choléra, difficile de choisir.

cimetiere mar mitr.jpg

dimanche, 25 avril 2010

Laïque Pride sous le ciel (bleu et encombré) de Beyrouth

beyrouth laique pride.jpgY'avait de tout dans la Laïque Pride d'aujourd'hui pour défendre l'idée d'un Liban laïque: des féministes, les chéguévaristes (ils me font toujours rire ceux-là), des gays, des vieux, des enfants, des couples mixtes qui se disent que c'est «tout de même débile de devoir aller à Chypre pour se marier», pleins de bobos, une ribambelle de photographes, caméramen et autres, des flics pour barrer la route du Parlement... Vous pouvez lire tout ça ici.

Et puis vous avez aussi la version diaporama.


A 11h56 précises, alors que le chant du muezzi tentait de couvrir le tintamarre de la manifestation bloquée par le cordon de policiers, il fallait lever la tête pour voir ça:

survol israelien resolution 1701.JPG

Les survols du territoire libanais par les avions israéliens font aussi partie du décor (cherchez bien les deux petites traînées blanches dans le ciel...).

C'est ce que l'on appelle un jour tranquille à Beyrouth.

lundi, 28 décembre 2009

Conversation virtuelle sur la laïcité

laicite liban.jpg

 

Parler de la laïcité au Liban, c’est un peu comme demander à un chat de ne pas jouer avec les boules qui pendouillent d’un sapin de Noël. Impossible de savoir si cela sert à quelque chose, mais il faut bien essayer quand même…

Alors, pour apporter une petite contribution au débat, nous vous proposons une conversation tout ce qu’il y a de plus virtuelle entre cinq personnes interviewées séparément dans le cadre de deux articles sur le sujet. Une sorte de puzzle de citations…

Mais d’abord, faisons les présentations avec nos cinq intervenants.

Nasri Sayegh (NS)
Journaliste au quotidien As-Safir, fervent partisan de la laïcité et animateur de la Maison laïque.

Hoda Nehmeh (HN)
Doyenne de la faculté de philosophie de l’Université Saint-Esprit qui a accueilli un colloque international sur la laïcité au début du mois.

Alexandre Paulikevitch (AP)
Danseur et chorégraphe, à l’origine du projet de «Laïque Pride» qui doit avoir lieu le 25 avril 2010, projet lancé un peu par hasard sur Facebook.

Bernard Feltz (BF)
Professeur de philosophie des sciences à l’Université catholique de Louvain (Belgique), de passage au Liban pour plusieurs colloques il y a trois semaines.

Tamer Salim (TS)
Président de l’association Pour un Liban laïque qui a financé l’ouverture de la Maison laïque (gérée par Nasri Sayegh) à Beyrouth.

 

Allons-y…

La société civile libanaise semble se réveiller un peu concernant la laïcité…

NS: Je vous arrête tout de suite! Avant de parler de l’avenir, il ne faut pas oublier que la laïcité a existé au Liban. On ne part pas de zéro. C’est vrai, notre pays obéit à un régime politique confessionnel et sa logique est de protéger les minorités. Mais le résultat est contradictoire car ce système ne protège en fin de compte personne : depuis 1943, ce régime a connu plusieurs guerres dont les minorités ont été victimes en premier lieu. D’ailleurs, avant 1975, les Libanais étaient en grande majorité laïques, les partis politiques et les universités étaient laïques! Et aujourd’hui, les partis laïques, par leur passivité, sont les premiers responsables de la situation dans laquelle se trouve le Liban.

D’accord, mais aujourd’hui justement, où en est-on ?

BF: Certains acteurs de la société civile libanaise demandent avec vigueur un Etat laïque mais ils sont marginaux en termes de nombre. Leur militance active est souvent perçue comme radicale. Aujourd’hui, cette demande ne trouve pas de réponse de la part de la classe dirigeante, la société civile manque d’interlocuteurs. C’est la même chose, chez les chrétiens comme chez les musulmans.
NS: Moi, je crois qu’il y a beaucoup de laïcs, mais pas de mouvement laïque.
TS: A mon avis, une part importante de la jeunesse est réceptive aux mots d’ordre laïques.
HN: Chez les chrétiens, je constate une vraie réflexion sur le sujet, pour une laïcité positive et ouverte. Mais c’est une minorité qui croit à ça. A l’inverse, chez les musulmans, il n’en est pas question, surtout dans le sens européen du terme. Les sunnites radicaux, par exemple, ne comprendraient même pas de quoi il s’agit.

Vous dites «dans le sens européen du terme». C’est un point important en effet, il faut se mettre d’accord sur la définition du mot. Pour vous, qu’est-ce que la laïcité?

HN: Il n’y a pas de modèle unique. Le modèle libanais sera de toute façon différent du modèle belge ou français.
BF: Il y a de nombreuses formes de laïcité, le modèle français étant le plus intégriste en la matière. En tout état de cause, elle doit s’appuyer sur la distinction entre les Eglises et l’Etat, via la reconnaissance de la liberté de pensée et de culte. Dans un pays comme le Liban, il ne faut pas parler de modèle, mais de ligne directrice.
TS: A mon sens, c’est un modèle – si l’on peut parler de modèle – qui devra forcément tenir compte de la spécificité libanaise. L’Etat des citoyens est toujours à créer au Liban. Et dans le modèle que nous préconisons, l’Etat doit être le garant de la liberté de pensée, d’expression et de croyance ou de non croyance. Actuellement, l’Etat libanais est le résultat de l’entente entre les communautés. Si celles-ci viennent à se disputer, l’Etat s’en trouve paralysé. Ce mal libanais a un nom: le confessionnalisme politique. Résultat: les Libanais souffrent d’une schizophrénie dans leur appartenance car ils doivent d’abord appartenir à leur communauté et ensuite à l’Etat. Nous préconisons un Liban où les Libanais sont citoyens d’un Etat qui garantit aux différentes communautés la liberté d’exister dans la sphère privée.
AP: En fait, les Libanais ne savent pas de quoi retourne la laïcité: certains ne veulent pas en entendre parler car ils croient que l’on est contre l’idée de Dieu. On peut être croyant et laïque, mais ça, la population ne le sait pas.
TS: L’un de nos défis, c’est de convaincre l’opinion publique que l’on peut être non croyant sans mener de guerre contre les religions. Il faut dire et redire qu’être laïque ne veut pas forcément dire manger du curé, du cheikh ou du rabbin trois fois par jour, ce qui serait d’ailleurs indigeste, alors qu’en l’état actuel des choses, ce sont les laïcs qui sont exclus de toute représentation à quelque niveau du pouvoir que ce soit.
NS: Pour définir la laïcité à la libanaise, il faut régler la question des quotas : peut-on intégrer les laïcs dans les quotas qui régissent la fonction publique?

Mais concrètement, pour vous, c’est quoi la laïcité ?

Tous: L’égalité entre les citoyens!
TS: L’égalité bien sûr. Actuellement, chaque communauté gère les statuts personnels de ses ouailles à sa façon.
NS: C’est bien simple. Le système actuel me force à me définir comme grec-catholique. Etre un simple citoyen m’est défendu. C’est pour ça que je ne vote pas.
AP: Nous laïcs, nous voulons être regardés en tant que citoyens. Aujourd’hui, le premier prisme est celui de la religion. Par exemple, au Liban, nous devons payer toutes les démarches touchant aux statuts personnels aux clergés. Si nous avions des droits communs, ça simplifierait la question de la citoyenneté et de l’identité nationale.

Justement, les clergés ne semblent pas vouloir lâcher leurs prérogatives… et leurs rentrées financières.

HN: C’est bien simple. Aucun clergé ne veut s’en défaire! Sur ce sujet, les religieux chrétiens sont davantage «contre» que les musulmans. Je pense aux chiites par exemple, que cela ne dérangeraient pas plus que ça car le temps joue pour eux: à terme, ils seront les plus nombreux.
BF: Au Liban, il existe des progressistes chrétiens et musulmans qui souhaitent un Etat laïque, donc neutre. Un Etat susceptible d’être un lieu de rencontre. Ceux-là espèrent une uniformisation du droit. Je pense en particulier à l’héritage pour les filles uniques dans la communauté musulmane car c’est un cas que j’ai rencontré. Ces femmes doivent laisser leur héritage à un cousin, du moment que celui-ci est un mâle. Le fond de l’Orient est très religieux: dans le monde arabe, il y a une référence permanente à la religion et il ne faut pas oublier de la prendre en compte.
TS: Les clergés sont un obstacle dans la mesure où ils interfèrent dans la vie politique. Par exemple, les politiciens leur doivent souvent leurs postes…
NS: La laïcité est une question politique, et non religieuse. Les clergés sont des suiveurs, ils pourront toujours être soutenus financièrement par des pays étrangers.

Comment se situe la classe politique libanaise d’aujourd’hui ?

TS: Nous entendons souvent des leaders politiques parler de supprimer le confessionnalisme politique, et quand il faut passer à l’acte, toutes sortes d’arguments sont avancés pour justifier l’immobilisme dans ce domaine: «La population n’est pas prête», «Le moment n’est pas opportun» ou encore, summum de la démagogie, «Il faudrait d’abord supprimer le confessionnalisme dans les cœurs avant de le supprimer dans les textes», etc… Cependant, je pense que ces leaders ont la capacité d’influencer leurs communautés et de les rallier aux slogans de la laïcité s’ils sont sincères. Ils devraient être interpellés dans ce sens par… les laïcs.
HN: Il faut que le système politique change pour cela. Mais aujourd’hui, les Libanais sont comme des troupeaux qui suivent leurs bergers respectifs.
NS: Malheureusement, je pense que ce régime ne peut pas changer de lui-même. C’est la responsabilité des laïcs de renverser la situation.
AP: Au Liban, c’est toujours la société civile qui va à l’encontre de ce que se passe. Aujourd’hui, les leaders politiques libanais sont très contents de l’abrutissement de la masse. Et ce phénomène est de plus en plus fort, surtout parce que chacun d’entre eux possède sa chaîne de télé.
NS: Moi, je suis persuadé que les choses peuvent bouger, car les données historiques peuvent être changées. C’est aux leaders que revient la responsabilité de changer les choses. Un seul homme peut faire la différence. Les exemples sont très nombreux dans l’histoire du pays: les Libanais suivent leurs chefs, quoi que ceux-ci disent ou fassent.

Quid du mariage civil réclamé par de nombreuses associations?

HN: On doit reconnaître le mariage civil, même sans Etat laïc.
AP: A mon avis, c’est encore trop tôt pour le mariage civil au Liban. Malheureusement.
NS: Encore une fois, tout peut dépendre de la volonté politique et des intérêts d’un seul homme. Regardez Elias Hraoui quand il était président. En 1997, il voulait faire passer le mariage civil pour des raisons personnelles, afin de pouvoir divorcer facilement. Vingt-trois ministres étaient pour. L’Arabie saoudite ne voulait pas en entendre parler: Hariri a remisé cette loi dans un tiroir!

Les pays étrangers ont-ils une telle influence sur ce choix de société?

NS: Evidemment. On sait déjà quels pays sont contre. D’un autre côté, l’allié naturel des laïcs libanais devrait être l’Occident. Mais que fait ce dernier? Il ne soutient que les régimes ultra réactionnaires de la région, ou bien les régimes «laïcs» dictatoriaux. Je vous le dis: je me sens orphelin.

Vous disiez plus tôt que les laïcs sont «les premiers responsables de la situation» dans laquelle ils sont. Que peuvent-ils faire aujourd’hui ?

NS: Il faut arrêter de prêcher, et se mettre vraiment au travail…
HN: Le Liban est un pays pluriel. Il faudrait donc commencer par un projet pédagogique unifié dans le système éducatif libanais, pour tous les petits Libanais sans exception. Il nous faut un vrai changement de mentalité et apprendre aux enfants les valeurs citoyennes et l’histoire de notre civilisation. Dans le meilleur des cas, cela prendra 30 ans pour espérer un résultat.
AP: Je dirais 40 ou 50 ans, pas avant. Même si j’espère plus tôt.
TS: Commençons déjà par nous rencontrer autour d’actions communes (pétitions, rassemblements pacifiques, manifestations, interpellations de la représentation politique….). Dans ce but, nous avons ouvert la Maison laïque, offrant ainsi un lieu où les laïcs Libanais pourraient se retrouver pour mener et enrichir le débat autour de la laïcité. Cette Maison laïque a été créée, et financée pendant trois ans,  exclusivement par l’association Pour un Liban laïc, au travers de seules activités que nous menons (conférences-débats, repas citoyens, concerts…).
NS: J’ai dû me résoudre à fermer la Maison laïque car je n’avais pas les 2000$ mensuels nécessaires pour la faire tourner. Aujourd’hui, j’ai simplement un petit bureau qui demande 1000$ par mois. Dans l’idéal, il faut donc commencer par créer des institutions laïques, comme une chaîne de télé, des radios, des écoles… Et il faut un leader, un chef aimé et charismatique. Mais pour se faire entendre, il faut de l’argent.

L’avenir de la laïcité se résume-t-il à une question d’argent?

NS: C’est l’argent qui fait tout au Liban.

vendredi, 18 septembre 2009

No full monty

Le phénomène n’est pas vraiment nouveau. Un coup de peinture ou un arrachage en règle, et les centimètres carrés indécents disparaissent. Sur les routes menant aux extrêmes du pays, il n’est rare de voir, sur des kilomètres entiers, des affiches publicitaires vandalisées, méthodiquement. Ces 4X3 vantent des marques de lingerie ou tout autre produit pour lesquels un obscur créatif de pub a jugé bon de mettre en scène une damoiselle quelque peu dévêtue. Attention, je ne parle pas de nudité complète, pas de full monthy ici, ni même de certaines affiches franchement racoleuses comme on a pu en voir pour une célèbre marque de lingerie locale dont je ne citerai pas le K-nom, mais juste d’un bout de bras non recouvert ou de longues jambes dont la vue doit certainement être intolérable aux yeux du Très-Puissant. Les policiers auto-proclamés des mœurs débarquent aussitôt, lourdement équipés de pots de peinture et hop, le tour est joué: l’affiche (plantée sur la voie publique) est toujours là, le nom du produit aussi, mais pas cet impudique épiderme féminin.

Certes, les gardiens de la morale ont encore du pain sur la planche. Cet été, le Liban a été «encensé» par la presse internationale, entre autres pour sa très superficielle liberté de mœurs. Il y a fort à parier que les syndicalistes de la vertu divine n’avaient pas eu vent des défilés de lingeries, organisés dans les plages (privées) du pays, comme ici à Eddé Sands…

edde sands.jpg

Mais attention aux clichés! Cette pudeur effarouchée ne touche pas que certains membres de la communauté musulmane, toujours prompts à gommer cette peau si honteuse. Il y a quelques années, je bossais dans un magazine libanais réputé pour son identité chrétiéno-chrétienne. Le mercredi après-midi, au moment crucial de «fabriquer» la couverture du numéro, un ordre arrive de la direction (tout ce qu’il y a de plus chrétienne dans le genre donc): docteur Photoshop doit entrer en action d’urgence pour rallonger le T-shirt d’une demoiselle portant à bout de bras un portrait du patriarche Sfeir, ce dernier revenant d’une «tournée triomphale» à l’étranger. La jeune fille, «typiquement libanaise» avec ses longs cheveux noirs, ses grands yeux et son sourire chaleureux, dévoilait la peau de son ventre et son nombril. Impensable de laisser ça alors que l’on parle de Sa Béatitude. En deux minutes, l’indécente a gagné un T-shit noir XXL. Exit le nombril.

Et puis, pas plus tard que y’a pas longtemps, nous tombons sur ça, à Sodeco:

affiche BHV rentree scolaire.jpg

Le BHV fait sa pub pour la rentrée, comme chaque année. Pour le cru 2009, la campagne d’affichage met donc en scène une sorte de super-héroïne danoise à laquelle les petites Libanaises ne pourront pas s’identifier mais qui fera fantasmer leurs camarades masculins. Mais horreur, enfer et damnation: la Danoise montre ses cuisses! Allez hop, un coup de pinceau et le problème est réglé. Etonnant que le nombril ait été oublié dans l’opération… Seul hic, nous ne sommes pas dans le Koura ou à Nabatiyeh, mais à Achrafieh. Peut-être est-ce – en cette fin de ramadan – la proximité de la mosquée Beydoun, la seule du quartier chrétien, qui explique cette explosion picturale. Peut-être. C’est la première fois que nous voyons cela dans ce périmètre de la capitale. Peut-être est-ce ça, le pudiquement correct à l’orée de cette date mythique qu’est 2010.

samedi, 10 mai 2008

Day 4

19h05

• Bon, il semblerait que les hommes du Hezb commencent à se retirer de quelques rues de Beyrouth-Ouest, mais ça barde à nouveau à Tripoli.
• Souhaid avait raison hier: «L’armée joue la carte de la patience en attendant de se présenter comme sauveur.» Super, nous sommes sauvés!
• Extinction des feux.

 
18h15

• Le Hezb fait sa mijaurée. Le gouvernement s'humilie un peu plus.
• On est reparti pour un tour. Combats au nord.

 
17h00

• L'armée libanaise vient de planter une hallebarde dans le dos de Siniora: elle vient de révoquer les décision du gouvernement. On attendait que l'armée bouge, mais pas dans ce sens. Y doivent bien se marrer au Hezbollah. Ça évitera peut-être un bain de sang dans les heures qui viennent, mais on recule pour mieux sauter. Dans les faits, le pouvoir vient de changer de mains.
• Souvenons-nous que Sleimane est l'un des derniers héritages de la tutelle syrienne.
• Je vais me coucher après ça. 1118276215.jpg

 
16h20

• Pour les étourdis qui ont raté les 3 premiers épisodes de «Guerre civile au Liban» Saison 2 (disponible bientôt en DVD pirates), voici un petit résumé ici.
• Qu'est-ce que c'est calme à Achrafieh! On se croirait presque au mois d'août à Paris.
• Et ça, c'était l'ambiance à Beyrouth-Ouest hier. Y paraît que c'est la même ville. Les gens d'Achrafieh et du Kesrouan ne doivent pas avoir la télé, les pauvres, les temps sont durs.



15h50

• Les combats au Chouf ne ressemblent pas à une promenade de santé pour le Hezb, les druzes de Joumblatt savent un peu mieux se battre que les sunnites de Beyrouth. Le Hezb accuse même le PSP d'avoir «exécuté» deux de ses combattants.
• L'ambassade de France, contactée au téléphone: «Aucune évacuation des Français n'est prévue pour l'instant. Pour les vacanciers de passage, on traite les dossiers au cas pas cas, mais de toute façon, il n'y a pas moyen de quitter le territoire pour l'instant, à cause des barrages vers la Syrie ou à la frontière nord.»
• Siniora se veut fédérateur: «Israël reste le seul ennemi du gouvernement libanais.» Y a-t-il un homme politique digne de ce nom dans ce pays?

 
12h30

• Le Hezbollah dit que ce qui se passe depuis 4 jours n'est pas un coup d'Etat. Cool.
• Après la Future, le Mustaqbal, ce sont des stations de radio qui sont brûlées. Les journalistes pro-Hariri sont chassés. Reste à brûler les livres et on sera en plein régime fascite (sur la vidéo qui suit, ce sont les bureaux de Future qui flambent).



• Les lignes de fracture héritées de la guerre de 1975 sont encore bien présentes. Nous sommes entrés dans une période de statu quo où une moitié de la capitale est occupée, tandis que l'autre fait comme si de rien n'était. A Beyrouth-Est, les ouvriers continuent de travailler sur les chantiers ce matin. Pas beaucoup de solidarité citoyenne, si ce n'est une marche ce matin à Tabaris pour condamner la fermeture du Mustaqbal. Faudrait que ça bouge plus.
• Voici la carte de Beyrouth ce matin, ça vous rappelle rien?

2140042638.jpg
• Questions "carte", NowLebanon en a mise une intéressante également. C'est ici.
• Ça cartonne au pied du Chouf et dans le Akkar.
• Les portraits de Bachar el-Assad refleurissent dans Beyrouth-Ouest.
• Les médias occidentaux risquent de se lasser bien vite de ce qui se passe ici: ce n'est qu'un conflit entre sunnites et chiites de plus. On est tellement habitué.
• Le 14 Mars est-il mort?

jeudi, 24 avril 2008

Acouphènes à coup sûr

Le jour où nous avons visité l’appartement que nous habitons, nous avons tenu à vérifier tout ce qui aurait pu ressembler à un vice caché. Tout nous a semblé parfait, mais une chose nous a échappé: la proximité d’une église. Nous avons péché par omission.
Le Liban est un pays où la religion tient une place vraiment à part, et quand vient le moment de Pâques (version orthodoxe dans notre périmètre), c’est l’hystérie collective. Et que ça tire des pétards, et que ça bloque rues et avenues avec des processions, et que ça fait sonner les cloches du matin au soir, et que ça fait saturer les enceintes avec des litanies sans fin…

Dans notre quartier, c’est au carillonneur qui fera le plus de bruit, et ce sont tous des champions du monde. Le reste de l’année, c’est tous les samedis et tous les dimanches de 8h20 à midi, à grand renfort d’ampli et de haut-parleurs, que le prêche se superpose aux chants et aux cloches. Et pour Pâques, la tapage diurne se déguste «à volonté» comme la mayo au Club Med: après la soirée d’hier où cloches et prières ont raisonné jusqu’à minuit, ce matin, les festivités ont repris à 6h, et ce n’est toujours pas fini.

Montez le son, ça donne donc ça non-stop, du lever au coucher du soleil en ce moment…



Ces chers curés oublient tout sens civique de vie en communauté, au mépris de la liberté que les citoyens ont de ne pas subir ce raffut et là, pas un agent avec son brassard «indibat» à l’horizon pour leur demander de baisser le volume! Si nous leur avions loué le terrain, admettons…
Je veux bien comprendre la ferveur d’un clergé et d’une population pour un épisode biblique mystique et fantasmé, mais j’avoue que je ne comprends pas à quoi riment ces débordements sonores: peut-être que les chefs de service ORL des hôpitaux de Beyrouth sont tous de la famille d’une béatitude locale et attendent leurs futurs clients frappés d’acouphènes? Ça doit être ça le but caché: provoquer la surdité de la population. Déjà que nous sommes de plus en plus aveugles face à ce que se passe dans le pays… Djezousse a, paraît-il, rendu la vue à un aveugle (ouf, y’a donc de l’espoir!), mais jamais l’ouïe à un sourd (ou alors c’était dans l’épisode que j’ai raté de la saison 4). Faudrait peut-être s’en souvenir.

mardi, 11 mars 2008

Bene Gesserit forever

ffc5bac0acf482f1c405e48066b7e97f.jpgKarl Marx a commis la même erreur que la plupart des hommes (au sens générique) orgueilleux commettent: croire que tout ce qu’il détestait était mauvais et qu’il avait en tête les meilleures (comprenez, uniques) alternatives, ce qui s’est avéré faux moins d’un siècle plus tard. Aujourd’hui, d’autres hommes commettent cette erreur, à leur manière. Tout comme Marx, ils refusent de se confronter au véritable problème: cet orgueil lui-même (dont les racines ont souvent à voir avec la jalousie et la frustration), qui doit être affronté en prélude à toute solution. C’est d’abord sur soi-même qu’il faut travailler pour ne pas lancer de faux et inutiles combats. Mais Karl Marx a aussi fait un autre constat très juste et bien connu: la religion est l’opium du peuple.

Aujourd’hui, nous avons l’un et l’autre au Liban et dans nombre de pays arabes. Le Hezbollah, le Hamas, l’Iran et les autres… Israël est considéré comme un problème? Les Etats-Unis sont le grand Satan? Ils ont la solution. L’Arabie saoudite, le Koweït veulent garder leurs familles régnantes au pouvoir? Eux aussi ont la solution. Pas une solution, mais la solution: la parole de Dieu.
Tout autre approche est à proscrire. Leurs «ennemis» ne sont pas tout blancs, loin s’en faut. D’ailleurs, aux Etats-Unis aussi, l’argument religieux fait mouche à tous les coups ou presque. Mais l’usage ouvertement fait de la religion dans notre sacré Moyen-Orient me paraît aller beaucoup plus loin.

Car à mes yeux, voilà le pire: la religion y est érigée en système sociopolitique, voire en bureaucratie par laquelle le conformisme devient inévitablement la règle. Ultimes paradoxe et hypocrisie, sachant qu’à terme, la bureaucratie conduit inéluctablement à l’émergence d’aristocrates déguisés. On l’a vu dans l’ex-URSS et dans les pays qui évoluaient dans son orbite, on le voit toujours dans nombre de pays du Tiers monde et même en Occident, avec le règne de ces nomenklaturas intouchables. Mais dans le monde arabe, le binôme religion/administration (officielle ou pas, dans le cas de Amal ou du Hezbollah dont le fonctionnement interne reste totalement opaque aux yeux des non-initiés) est particulièrement inquiétant, tant la construction de l’identité passe par la religion et par la mise en œuvre de ce 11ème commandement soigneusement occulté, mais toujours efficace: «Tu ne remettras pas en question.» Le dogme, l’autorité, la Parole évidemment. Et par extension les hommes qui prêchent cette parole. Le propre de la religion est la foi absolue.

Les textes religieux sont bien souvent beaux et généreux dans la lettre. Mais l’interprétation que les hommes en ont faite au long de l’histoire et jusqu’à aujourd’hui, est nettement moins honorable.

Comment justifier, pour ne donner que cet exemple récent, le fait qu’un enseignant puisse être condamné à recevoir 180 coups de fouet en Arabie Saoudite pour avoir parlé avec l’une de ses étudiantes? Comment comprendre qu’au bout de 60 ans d’un conflit apparemment insoluble, des cousins tels que les musulmans et les juifs (au grand dam des voix conciliantes) se jettent encore leurs religions à la tête dans des bains de sang? Certes, la question est éminemment territoriale et économique, mais elle se pare sans complexe d’atours religieux, du moins pour l’un des camps.
Pour une seule et unique raison: la religion, par essence fondée sur des convictions absolues, non-négociables, fait encore (plus que jamais en fait) loi dans la sphère publique, au lieu de rester de l’ordre du privé, de l’intime.

Lorsque même l’éducation des plus jeunes – pas tous, évidemment, mais trop déjà – est soumise à ce diktat (je sais, c’est un leitmotiv chez nous) il y a de quoi s’inquiéter. Religion et histoire ne font pas bon ménage car l’un tend à déformer, réécrire l’autre. Or, ceux qui ne peuvent se souvenir du passé sont condamnés à le répéter.

Quand les peuples arabes apprendront-ils, non à renier le religieux, mais à briser le 11ème commandement, ne serait-ce que pour mieux respecter les dix autres?

mercredi, 05 mars 2008

Décentralisation & régionalisme : un avenir pour le Liban ?

395311fa82c7b5782bdc98c7f417eaf9.jpgIl y a des semaines où d’un coup, on entend parler d’une même chose à plusieurs reprises, dans des endroits différents. Hier, j’ai assisté à une réunion de grands patrons libanais. Et avant-hier, j’ai interviewé Sami Gemayel, fils d’Amine et frère de Pierre. A chaque fois, j’ai entendu les mots «décentralisation» ou «modèle espagnol». Avec Cheikh Sami, l’idée était même poussée plus loin, avec le mot «régionalisme», pour ne pas dire «fédéralisme».

Lors de la réunion des grands patrons libanais, un représentant du ministère des Finances a expliqué que son équipe bossait dur sur un vaste projet de décentralisation de certaines compétences de l’Etat, tout en disant que l’idéal pour le pays serait l’établissement d’un superministère gérant l’Economie et les Finances. Mais c’est avec le fils de l’ancien président de la République que le raisonnement est allé plus loin. Ce qui va suivre est un peu long, mais bon, ça fait avancer le débat...

Son point de vue n’est pas exempt de toute critique, mais il y a quelques idées intéressantes. La réflexion de son groupe de travail – pas uniquement composé de Kataëb comme lui, mais aussi d'autres tendances politiques – a suivi deux axes: la définition de ce qui «a foiré dans le modèle libanais» (pour reprendre ses mots), et les recommandations pour imaginer un futur apaisé. Voici de larges extraits de ses propos.

Le bilan d’un Liban en faillite

  • «Le régime actuel date de 1943 avec l’établissement du système confessionnel, du système des quotas et de la démocratie consensuelle. Puis en 1990 avec l’accord de Taëf, il n’y a pas eu de modification du système politique mais une modification des quotas avec un rééquilibrage des compétences entre les communautés. Ce régime n’a pas réussi à contenir ou à prévenir les conflits et à constituer une citoyenneté libanaise, et n’a pas encouragé le dialogue interlibanais.»
  • «Pour avancer, il faut que tout le monde soit d’accord sur le bilan. Il y en a qui disent que le système n’a pas foiré. Mais au bout de 60 ans, il y a eu des dizaines de milliers de morts et le pays est à nouveau au bord d’une guerre civile: s’ils me disent que le système n’a pas foiré, c’est que ces gens-là ont un sérieux problème d’objectivité.»
  • «Nous avons le choix entre 3 systèmes: l’actuel, un régime laïc – impossible au Liban avant 50 ans minimum –, et le régionalisme à l’espagnole.»

Décentralisation des compétences

  • «Le régionalisme donnera des garanties aux communautés qui ne sentiront plus menacées. Quand il y aura des conseils régionaux qu’elles éliront elles-mêmes et qui auront 50 à 70% des compétences du Parlement actuel, elles pourront prendre des décisions indépendamment des autres régions. Ce transfert de compétences ira du Budget à la culture, de l’industrie à l’éducation en passant par la santé et l’écologie. Tous ces domaines-là seront traités au sein même des régions.»
  • «Ces conseils régionaux seront constitués par une quinzaine de membres élus au suffrage universel par les habitants de ces régions. Au sein même de ces conseils, il n’y aura plus de quotas. Pour les régions mixtes, il pourrait y avoir une sorte de gentleman agreement, mais plus de quotas. En règle générale, toutes les régions auront une majorité communautaire. Pour les minorités présentes dans les régions, nous préconisons l’établissement d’un tribunal national, comme le tribunal fédéral du Canada, dont la mission sera de traiter tous les cas d’atteintes à une minorité. Ce tribunal jugera les cas en référé, c’est-à-dire qu’il devra statuer en 48 heures maximum. Chaque citoyen victime une discrimination pourra saisir ce tribunal composé de représentant de toutes les communautés.»

Quel financement et quelle gestion des ressources?

  • «Il n’y aura pas de risque de déséquilibre entre des régions plus dynamiques que d’autres, car au niveau central, l’Etat sera plus fort et assurera l’équilibre: les régions riches devront payer plus à l’Etat qui redistribuera aux autres. Ce système de redistribution sera clair et transparent. Aujourd’hui, vous avez des régions qui payent 60 ou 70% du coût de fonctionnement de l’Etat tout entier!»
  • «Les ressources naturelles seront du ressort de l’Etat central. Si l’on trouve du pétrole ou du gaz, tout cela sera nationalisé.»
  • «Dans un système régionaliste, nous préconisons l’établissement dans chaque région d’une source électrique, quelle soit au gaz ou hydraulique.»

L’enterrement de la République des quotas

  • «Concernant la composition du Parlement, il n’y aura plus de quotas confessionnels dans le nouveau système électoral. Les élections législatives se feront dans chaque région: finalement, on ne pourra déconfessionnaliser que si l’on décentralise.»
  • «Il n’y a pas de planning, cela dépendra de l’évolution de la crise au Liban. Nous allons faire de notre mieux pour aller le plus vite possible, mais de là à dire que cela va prendre 5 ans, ou 3 ans ou 10 ans, je ne sais pas. Si la crise politique actuelle perdure, peut-être que notre projet sera plus rapidement instauré. Si le divorce dont parle Walid Joumblatt est avalisé par la partie adverse, à ce moment-là, cela ira vite.»

Le Hezbollah (là, le ton monte) et les «conditions sine qua non» de réussite

  • «Le Hezbollah n’est pas capable de discuter avec la moitié des Libanais. Il y a une moitié des Libanais qui ne veut pas vivre avec le Hezbollah, c’est une réalité. A un moment donné, il va bien falloir se mettre autour d’une table et discuter. Quand Nasrallah dit «Je ne veux pas de ce projet-là», l’alternative de Hassan Nasrallah est d’éliminer le reste des Libanais, militairement, politiquement ou économiquement. Il dit «Je représente la moitié des Libanais, et toi l’autre. Mais moi, je ne veux pas trouver de solution à l’amiable pour se partager le pays moitié-moitié. Je ne suis pas d’accord avec ce découpage.» Mais en même temps, il accuse l’autre d’être un traître. Où est l’alternative? Nasrallah propose un système de vie qui est refusé par la moitié des Libanais qu’il traite de «traîtres». Dans le système régionaliste, il n’y aura plus d’armes illégales. L’une des conditions principales reste l’unification du port d’armes au sein de l’armée. Au sein des régions chiites, nous aurons un système démocratique. Le Hezbollah va se présenter, et il y aura quelqu’un en face de lui. Il y aura donc une opposition au sein même des régions chiites, comme dans les régions chrétiennes. L’opposition ne sera plus intercommunautaire mais intracommunautaire. Les chiites seront entre eux, les chrétiens seront entre eux, les sunnites et les druzes aussi, ce qui obligera tout le monde à établir un système démocratique au sein des régions.»
  • «Pour la décision de guerre et de paix, nous préconisons la neutralité. C’est une condition sine qua non. Il faut sortir du système actuel où une moitié de la population veut le choix de la "résistance" et l’autre moitié n’en veut plus. Le système politique que nous voulons est basé sur le principe de la reconnaissance de l’autre. A partir de là, si tu m’acceptes, si tu me reconnais en tant que partenaire dans ce pays, tu n’as pas le droit de m’imposer une guerre.»
  • «Ce projet paraît impossible, parce qu’aujourd’hui, il y a un parti qui est en train d’imposer à tous les Libanais ce qu’il veut. Ou bien on accepte cet état de fait, ou bien on se reconnaît mutuellement. Le Hezbollah fait ce qu’il veut parce qu’il a un point fort illégitime et illégal, ce sont ces armes. C'est du chantage. Ce facteur est anormal dans n’importe quel Etat qui se respecte. Une fois qu’il n’aura plus ses armes, il ne pourra plus imposer tout ça. On ne peut pas continuer à vivre avec un déséquilibre pareil! La limite de ce projet est d’amener le Hezbollah à table pour qu’il désarme.»
  • «Quelle solution pour amener le Hezbollah à désarmer de lui-même? Il n’y en a pas. Soit le Hezbollah veut entrer dans un projet d’Etat, soit il ne le veut pas. Dans le système régionaliste, grâce à ses députés régionaux, il aura son droit de veto par rapport à n’importe quelle décision que se prendra au niveau central, comme par exemple la naturalisation des Palestiniens. Selon notre projet, le droit de veto sera donné à tout groupe parlementaire ayant au moins 20 députés (sur 128). Et le Hezbollah les aura facilement, car les chiites devraient avoir entre 40 et 45 députés. Le Hezbollah aura son droit de veto, il n’aura plus besoin de ses armes.»

Alors, cher internaute libanophile, qu’en penses-tu?

mardi, 29 janvier 2008

Documentaires sur le Liban, sur Arte et France 3

789d3ebb46270d657697c0626d6135d1.jpg2260fdafe6461ef24a15c799b20f2daf.jpgJuste pour info, ce soir mardi, la chaîne franco-allemande Arte diffusera une soirée spéciale sur le Liban intitulée «Le Liban, mosaïque éclatée», à partir de 23h25 (heure de Beyrouth). Deux parties au programme: le film «Hayda Lubnan – C’est ça, le Liban» d’Eliane Raheb à 23h25 et celui de Nizar Hassan, «Le Sud, une histoire chiite» à 00h30. Ces deux documentaires offriront un regard croisé sur les communautés chrétiennes et chiites, et seront rediffusés dans la matinée du 31 janvier. Pour plus d’informations, cliquez sur les liens ci-dessus.

[...]

bdd1aa9f253f533ce2b7c2dc58788278.jpgVendredi enfin, ce sera au tour de Thalassa sur France 3 (21h50 heure de Beyrout) de consacrer – entre autres - un documentaire sur les pêcheurs de Tyr, intitulé «Liban, la mer pour survivre». A vos télécommandes.

mardi, 22 janvier 2008

Coup de pied au cul(te de la personnalité)

Ça doit être un phénomène propre aux pays du Tiers Monde. Au Liban, les portraits de figures politico-féodales et autres martyrs font partie du paysage urbain. Il y a les morts bien sûr, de Béchir Gemayel à l’imam Moussa Sadr en passant par cette bonne vieille trogne d’Elie Hobeika (dans son cas, la résurgence est saisonnière puisque l’on «fête» en ce moment le 6e anniversaire de son dégommage). Et il y a les vivants aussi. L’emplacement géographique de ces portraits délimite d’ailleurs bien les territoires: Hassan Nasrallah est champion toutes catégories du culte de la personnalité (que l’on soit à Dahiyé, Baalbeck ou Tyr), suivi d’un peloton constitué de Michel Aoun (champion du monde à Baabda-Aley), Samir Geagea (mister Univers à Nasra ou Bcharré), et Rafic Hariri (tycoon-martyr à Qoreytem et Saïda). Le pauvre Nabih Berry est un cas un peu particulier, lui qui pose si bien devant les objectifs, puisqu’il doit se trouver quelques mètres carrés au soleil là où Nasrallah daigne lui accorder un peu d’espace. Et puis il y en a un autre, un peu à part: c’est le président de la République.

En 1998, au moment de son arrivée à la tête de «l’Etat», Emile Lahoud avait annoncé haut et fort la couleur: pas de culte de la personnalité pour lui. Ô grand jamais! Son portrait officiel n’ornerait que les bureaux des administrations. Résultat: pendant des années, nous avons eu droit à son sympathique faciès à chaque coin de rue, en uniforme avec l’air sérieux, ou en costard blanc-beurk avec sourire Ultrabrite et bronzage ATCL. Il était partout. Mention spéciale à deux affiches: la première, gigantesque, plantée à Adonis en 2004 avec comme slogan «L’homme de la décision» (warf warf), la seconde à la sortie de Tripoli, le plaçant tel Dieu le père bien entouré de Bachar et de son cher papa, feu Hafez (tiens, ça sonne étrangement «feu Hafez»…). Il s’était certainement laissé griser par l’ivresse du pouvoir (qu’il n’avait pas). Cela fait maintenant deux mois qu’il est au placard, que le Liban est donc sans président. Les portraits de Mimile 1er ont disparu des murs de Beyrouth et d’ailleurs. Les fonctionnaires libanais ont l’air un peu désorientés face à ce cadre photo désespérément vide mais toujours planté au mur. En revanche, dans les rues, cela a fait un peu de pollution visuelle en moins.

827933ad4e54fe34c958d4a4aac88453.jpgMais au Liban, il ne faut pas se réjouir trop vite! Depuis quelques temps, tout ce qui ressemble à un pan plus ou moins vertical voit fleurir de nouvelles affiches. Et voilà! Monsieur S. n’est pas encore président que son portrait s’étale déjà un peu partout. En version sérieuse exclusivement, avec son regard profond tourné vers l'horizon, sa casquette militaire vissée sur le crâne et le logo d’une armée qu’il n’a pas encore quittée. Et ça me tape sur les nerfs.

Notre chère république a, sans le vouloir (?), institué une 18e confession: la congrégation de la sainte armée libanaise. Je reconnais plus que volontiers le mérite de cette institution qui constitue aujourd’hui le dernier rempart face à un possible chaos civil. Mais de là à accepter l’idée que Sleimane représente désormais la seule et unique solution politique pour le pays, il y a un pas que je me refuse à franchir. Le matraquage visuel qui nous est aujourd’hui imposé traduit une telle instrumentalisation de l’image de l’armée qu’en fin de compte, cette nouvelle pollution visuelle suscite en moi un rejet épidermique de ces hommes que l’on célèbre systématiquement comme les nouveaux messies, à grands coups d’affiches, de banderoles, de posters…

Toutes les huiles du pays (qui aiment tant voir leurs bobines placardées) nous ont donc présenté (à tour de rôle mais jamais simultanément, ce serait trop simple) ce candidat virtuel qui n'a jamais officiellement fait acte de candidature, comme la panacée à tous les maux du pays. Comme si son omniprésence sur nos murs suffisait à s’abstenir de mettre sur pied un programme politique, économique et social, et dispensait le peuple de réfléchir plus loin (y compris à une alternative). Cette «stratégie» est d’ailleurs valable pour tous, de quelque bord que soit l’objet de ce culte de papier. Et c’est toujours la même question qui revient: où est la démocratie dans tout cela? Oui, oui, on sait, la démocratie consensuelle à la libanaise suit ses propres règles, et on n’est pas à une aberration près.

Bref, l’essentiel est sans doute ailleurs: mandat après mandat, l’ego de nos Abraracourcix locaux est flatté tous les 100m sur la voie publique. Vous me direz, cela fait bien longtemps que celle-ci n’appartient plus au public mais aux afficheurs. Mais ceci est une autre histoire.

vendredi, 02 novembre 2007

Pacem in terris, amen

medium_salim_ghazal.jpgCe qui est chouette dans notre métier, c’est qu’il y a souvent des «premières fois». Pour moi, la dernière en date – et toute fraîche – aura été de faire le portrait d’un «monseigneur». Comme quoi tout arrive. Quand je dis un «monseigneur» (aka «Mgr»), ce n’en est pas un à la sauce Don Saluste. J'aurais bien aimé, mais bon, la vie est ainsi faite.

Mon «monseigneur» à moi est un vrai «Mgr», avec tout le sérieux que le sujet impose. Moi qui ai plutôt l’habitude de «bouffer du curé» (au Liban, y'a rien de plus facile!), fallait bien que cela m’arrive. L’occasion d’applaudir l’un des «Mgr» du pays des cèdres est si rare que cela valait le coup de le noter ici.

Mon «monseigneur» s’appelle donc Salim Ghazal. Il a 76 ans, et il va recevoir dimanche le prix «Pacem in Terris», un prix honorifique américain récompensant les 45 années qu’il a passées au service du dialogue islamo-chrétien. Parmi les notes biographiques que j’ai pu récupérer sur mon «monseigneur», une anecdote m’a bien plu. Dans les années 60, alors qu’il venait d’être nommé à Saïda et qu’il enseignait les préceptes chrétiens dans les écoles, il a interverti sa classe avec celle d’un ami, un cheikh enseignant la parole de l’islam, histoire que les enfants de chaque confession s’ouvrent à la croyance de l’autre.
Depuis, Salim Ghazal a lancé une ribambelle d’initiatives pour le développement social au Sud-Liban: il a créé des ateliers d’ébénisterie pour les ex-miliciens en 1990, lancé des programmes de micro-crédits et de reconstruction d’habitations après le départ des troupes israéliennes en 2000-2001. Bref, ce monsieur – «monseigneur» ou pas – mérite un coup de chapeau pour tout ce qu’il fait pour le dialogue et la paix civile au Liban. Au palmarès du prix « Pacem in Terris » («Paix sur Terre»), son nom s’ajoutera donc à ceux de Martin Luther King, Mère Teresa et Desmond Tutu entre autres.

Alors de grâce, «monseigneur», vous avez 76 ans, mais ce n’est vraiment pas le moment de prendre votre retraite, tant le Liban a besoin de dialogue aujourd’hui.

mercredi, 17 octobre 2007

Washington et les interférences syriennes et iraniennes

medium_ackerman_netanyahu.jpgNos amis Américains sont parfois horripilants. Hier, sur Naharnet, je tombe sur un papier intitulé «La chambre des représentants propose une résolution condamnant la Syrie, l’Iran et leurs alliés libanais». L’idée est d’accuser Damas et Téhéran d’interférences dans les affaires internes libanaises, surtout en vue de l’élection présidentielle. OK, soit. Damas et Téhéran ne sont pas en train de rester les bras croisés. Les interférences, ces deux capitales connaissent bien le procédé, c’est vrai. Mais dans le genre «interférences aux quatre coins du monde», Washington se pose aussi en champion. C’est un peu l’hôpital qui se fout de la charité.

Et puis à bien y regarder, cette nouvelle publiée sur Naharnet est finalement bien intéressante. C’est donc une sous-commission de la chambre de représentants américains qui a proposé cette résolution: la sous-commission aux affaires étrangères pour le Moyen-Orient et l’Asie du Sud, présidée par un Démocrate, Gary Ackerman (ci-dessus en photo avec son copain Benjamin). Ackerman? Inconnu au bataillon en ce qui me concerne. Après 10 secondes de recherche sur Google, il s’avère qu'Ackerman fait aussi partie du Conseil international des parlementaires juifs, d’ailleurs élu à la présidence de cette organisation lors du sommet de janvier 2006 à Jerusalem. Sans hurler au lobbying, il y a là ce que l’on appelle sobrement un «conflit d’intérêts». Pas étonnant qu’Ackerman rédige une résolution contre Damas et Téhéran. Faut-il vraiment accorder un quelconque crédit aux délires de l'Administration américaine? Est-ce vraiment dans le seul intérêt du Liban que ce genre de sous-commission dépense l'argent du contribuable du Minnesota et d'ailleurs?

Tous ces gens «bien intentionnés» pourraient peut-être nous laisser un poil tranquilles...

dimanche, 14 octobre 2007

Vacances scolaires & jours fériés : le consensus

medium_vacances.jpgAppel à candidature Amis cégétistes, amis fonctionnaires de tous les pays, venez au Liban, ce pays est fait pour vous! Amis professeurs et instituteurs de France, le Liban est le paradis des vacances! Vous voulez le beurre et l’argent du beurre, alors l'une des écoles les plus "réputées" de Beyrouth est faite pour vous, car vous pourrez y prendre les vacances libanaises PLUS les vacances françaises! Sans compter les deux mois et demi de vacances d’été, et les cours qui se terminent à 14h maximum! C’est pas le paradis, ça? Mais, mais… Enfer et damnation, 2008 est une année bissextile, et le 29 février tombe un vendredi! Ça fera un jour de travail en plus pour les profs et les administrations! Mais il faudra – malheureusement – compter avec les lendemains d’assassinats, jours décrétés fériés sur le champ. Mais pour ces jours-là, le calendrier n’est jamais rendu public à l’avance.

Au Liban, l’année scolaire est donc un véritable gruyère suisse, et les rythmes de vie pour les enfants complètement ahurissants. On se demande toujours comment les familles qui n’ont pas d’aide (soit de nounou soit de grand-parents présents) sont censé faire quand les deux parents travaillent. Voici donc le calendrier des vacances de cette école francophone, admirez le travail…

• Lundi 17 septembre: rentrée des cours
• Vendredi 12 octobre: Fitr
• Du vendredi 26 octobre au dimanche 4 novembre: vacances de la Toussaint
• Jeudi 22 novembre: Fête de l’Indépendance
• Du mercredi 19 décembre au dimanche 6 janvier: vacances de Noël + Adha
• Jeudi 10 janvier: Hégire
• Samedi 19 janvier: Achoura
• Samedi 9 février: Saint-Maron
• Du 22 février au dimanche 2 mars: vacances de mi-trimestre
• Vendredi 7 mars: fête des professeurs
• Jeudi 20 mars: naissance du prophète
• Vendredi 21 et lundi 24 mars: Pâques catholique
• Du vendredi 18 avril au dimanche 4 mai: Pâques orthodoxe + vacances de Pâques
• Du lundi 16 au dimanche 22 juin: semaine du bac (non mentionnée sur le calendrier de l’école)
• Lundi 30 juin: fin des cours
• Rentrée 2008: mi-septembre

Il y a quelques années, un homme politique libanais (j’avoue ne plus me souvenir lequel) avait proposé de réduire le nombre de jours chômés par an de 22 à 11, histoire que la machine économique ne s’endorme pas trop. Ça avait été un tollé général, dans les sphères politico-religieuses, toutes tendances et confessions confondues. Comme quoi au Liban, il y a au moins un sujet sur lequel les huiles sont d’accord.

vendredi, 05 octobre 2007

Partition du Liban : le puzzle impossible

Reparlons un petit peu de cette idée de partition du Liban, chère à l’un des commentateurs de ce blog (qui a tendance à vomir ici un peu trop souvent). L’idée défendue: chacun chez soi (puisque chrétiens et musulmans ne peuvent plus cohabiter) et qu’un futur Hezbollahland chiito-chiites au Sud (au revoir les villages chrétiens) se fasse rétamer une bonne fois pour toute par Israël, tandis qu’une «principauté maronite» vivrait dans le faste et sous couverture européenne. Voilà pour l’objectif. Les moyens maintenant: on coupe le Liban en plusieurs entités (quitte à en redonner un bout à la Syrie), selon les confessions.

Très bien, bravo, en voilà une grande idée qu'elle est bonne! Mais on fait comment exactement? Si le puzzle de la partition confessionnelle vous tente (ce qui n'est pas mon cas), regardez la carte ci-dessous (source: Documentation française, 2002). Alors les (mini)malins, j’attends vos propositions (je suis sérieux, et si vous avez des cartes d'un futur Liban morcelé, envoyez-les par mail)… On superposera pour voir.

medium_communautés_liban.jpg

Personnellement, ça me coûterait de devoir présenter mon passeport pour aller manger du poisson à Saïda et de la kabbé nayé à Chtaura, ou pour aller camper aux Cèdres.

Le Liban n’est pas divisible. Point.

mercredi, 11 juillet 2007

It's good to communicate

medium_libancell.jpgComme pour donner tort à ceux qui, convaincus que chrétiens et musulmans ne peuvent plus coexister au Liban, sont désormais partisans d’une partition du pays (la palme revenant à la création d’une «principauté» chrétienne dont on se demande bien qui serait le prince), les mouvements pour la laïcité refont parler d’eux tandis qu’un rassemblement de «l’Option libanaise» sera officiellement annoncé vendredi.

Dans les deux cas, des chiites sont soit à l’initiative, soit partie prenante: Hussein Husseini, l’ancien chef du Législatif, au niveau du Centre pour l’édification d’un Etat civil; Ahmad el-Assaad,le chef du «Courant du Liban des compétences», en ce qui concerne l’Option libanaise. Ces deux jeunes organismes défendent une ligne de conduite claire et nette qui se recoupe à bien des niveaux:

  • Egalité et liberté des Libanais unis par un principe de coexistence en dehors duquel le Liban ne saurait exister.
  • Défense d’un Etat civil.
  • Refus de la guerre et des ingérences étrangères, passant par une réelle responsabilisation des Libanais eux-mêmes. Etc.

Il faut saluer la volonté des membres de l’Option libanaise de briser le duopole Amal-Hezbollah sur la communauté chiite, comme d’autres comme le Courant chiite libre s’y essaient depuis longtemps déjà.Tout ça pour dire que dans toutes les communautés, il y a des âmes de bonne volonté, soucieuses de protéger le «vivre ensemble». Evidemment que ce n’est pas facile. Evidemment qu’il y a des moments de découragement.

Mais je trouve quand même triste que ce soient toujours des chrétiens (pas tous heureusement) qui se replient sur eux-mêmes et portent des jugements parfois choquants sur leurs compatriotes musulmans. Au cours d’une excursion dans le Sud, un habitant de Aïn Ebel (village chrétien) m’expliquait en quoi les musulmans étaient sales et combien les chrétiens leur étaient supérieurs, intellectuellement, culturellement, socialement. Il n’avait pourtant pas grand chose à envier à ce chiite de Bint Jbeil que j’avais rencontré quelques heures auparavant et qui, lui, avait loué la richesse et la sainteté du Liban, terre de toutes les religions, et qui était heureux d’envoyer ses enfants à l’école des Sœurs de Aïn Ebel justement.

J’ai bien conscience qu’il existe un syndrome des minorités se traduisant par une crainte permanente d’être absorbées par la majorité ou d’être jetés à la mer. Ce n’est pas propre aux chrétiens du Liban. Mais à mon sens, l’intelligence serait d’essayer de voir plus loin que ces clivages arbitraires sur seule base de l’appartenance religieuse.

Malheureusement, au Liban, trop de monde continue à concevoir son univers sous forme de cercles concentriques: au centre l’individu, puis la famille, le clan, la communauté et enfin, bon dernier, le pays… Tout cela a évidemment des fondements historiques, les Libanais n’ont sans doute pas eu le temps de se construire un véritable sens de la nation, comme tant de pays issus de la décolonisation. Ce qui fait même regretter à certains l’époque du mandat français où les Libanais se fatiguaient moins car ils avaient moins de responsabilités! Mais je m’égare.

Une chose est certaine, car je la constate tous les jours ou presque: un maronite de Beyrouth a souvent davantage de points communs avec un homme d’affaires chiite de la capitale qu’avec un planteur de tabac de Deir el-Ahmar ou un petit commerçant de Aïn Ebel.

mercredi, 20 juin 2007

Sexe et religion au Liban : une éducation à refaire

Je souhaiterais aborder un sujet sensible, tout particulièrement au Liban: l'éducation sexuelle, et ses rapports avec la religion.

medium_fillesmanif.jpgJe vais donc commencer en partant du néant pour finir par l’espoir (oui, je carbure à l’espoir en ce moment, comme beaucoup…). Quand je parle de néant, je parle de la trinité qui plombe l'histoire de l'humanité depuis de trop nombreux siècles, composée de l’ignorance, de l’obscurantisme et de la bêtise absolue. J’ai rencontré cette trinité il y a 8 ans lors d’un entretien de préparation au mariage dans une église catholique de Beyrouth. Et oui, il faut en passer par là puisque le mariage civil n'existe pas ici. Le prêtre chargé de donner l’autorisation pour notre union nous a donné, à ma future et à moi, un carnet de famille de la paroisse avec 10 pages pour les enfants. Il nous a posé plusieurs questions à ce sujet. La première: et si nous avions plus de 10 enfants, que ferions-nous? Nous avons dit que nous comptions en avoir deux ou trois. Mais comment s'en tenir à ça? La contraception? Sacrilège…, il n’y a que l’abstinence qui vaille. Deuxième question: et si nous ne pouvions pas en avoir pour cause médicale? Il nous a tendu une perche en parlant de l’insémination artificielle, perche que nous avons saisie évidemment (sots que nous sommes). Le bonhomme s'est offusqué que nous puissions envisager cette hypothèse, nous affirmant, le regard pénétrant: «Mais vous ne savez pas qu’ils font des expériences avec ces éprouvettes, avec des animaux, c’est Mal…»  Nous en sommes resté bouche bée. Mais pour avoir notre sésame afin de nous marier, on a dit amen à tout pour sortir le plus vite possible de son bureau. On s’est surtout demandé quel impact ce genre de discours pouvait avoir sur une petite Heidi de la montagne libanaise pour qui les affirmations péremptoires d’un religieux sont paroles d’Evangile.

Il y a 3 semaines, je discutais avec un urologue de la sexualité des jeunes justement. Pour les garçons, il était atterré de leur méconnaissance totale de la sexualité en général et des femmes en particulier. La cause selon lui? Les traditions, la religion, l’absence totale de communication entre générations… Il me disait même que les hommes de 20-30 ans consommaient du Viagra à la pelle (je suppose surtout dans les classes sociales aisées) par peur de ne pas être «performants». Pour les filles,il s'alarmait de la pratique de plus en plus répandue de la sodomie afin de préserver l'hymen, mais qui donne, du coup, une première perception de  la sexualité totalement biaisée. Ce phénomène, apparemment observable dans certains milieux de France, se manifeste chez tout le monde au Liban, quelles que soient la classe sociale et la religion.

medium_lebteen.jpgAlors, où est l’espoir là-dedans? Il m’est venu d’une interview réalisée la semaine dernière avec Joumana et Nadia, les deux responsables du Social Development Training Center. Cette association, financée par le ministère des Affaires sociales et par un office onusien, mène depuis 9 ans une action fondamentale dans la société libanaise. Elle parle de sexualité et le fait de manière intelligente, adaptée aux diverses sensibilités du pays dont il faut tenir compte pour qu’une telle démarche soit efficace (voir le site Lebteen en cliquant sur l’image ci-contre). Depuis plusieurs années, une centaine de relais partout dans le pays organisent des sessions de sensibilisation et d’information auprès des jeunes Libanais, toute confession et origine géographique confondues. Ces deux "activistes du social" me disaient que les autorités locales dans les villages et leurs homologues spirituelles avaient rechigné à accepter cette sensibilisation à la vie sexuelle, mais qu’avec le temps, un rapport de confiance s’était installé. Joumana remarquait d’ailleurs que les adolescentes musulmanes étaient beaucoup plus au fait du sujet que leurs consœurs chrétiennes. Concernant les règles par exemple, ces dernières les découvrent souvent avec beaucoup d’effroi (jusqu’à croire qu’elles vont mourir) ne sachant pas que la puberté sera synonyme pour elles de changements profonds. En fin de compte, cela ne nous a pas surpris plus que cela. Déjà en 1998, au cours du tournage d’un documentaire sur les femmes libanaises, Nat avait rencontré des réfugiées chiites du Sud-Liban vivant dans des conditions misérables près de la ligne de séparation d'avec la zone occupée par Israël. Ces femmes avaient abordé sans aucune gêne les divers moyens de contraception qu’elles connaissaient parfaitement. Rappelons au passage que le sexe et le plaisir ne sont pas du tout des tabous dans la société musulmane (du moment qu'il y a mariage, faut pas pousser quand même).

A une échelle locale, l’action de la société civile porte ses fruits et c’est tant mieux. Il faut lui laisser sa place et la plus grande marge de manœuvre possible, dans le respect de toutes les croyances. Arrive alors la grande question: la laïcité est-elle envisageable au Liban? Certains y croient, comme le Mouvement des droits humains qui milite depuis des années en faveur du mariage civil facultatif, qui laisse donc le choix aux personnes concernées mais s'est quand même vu opposer un veto catégorique de la part des grandes institutions religieuses (perdre une source de revenus conséquente, même partiellement, ne semble pas plaire aux différents clergés, oups, ne touchons surtout pas au porte-monnaie!).Des politiques en font même un cheval de bataille comme ce brave généralissime orangiste qui a inclus la laïcité dans le programme du CPL (faut bien lui reconnaître cette qualité). Un élément de programme diamétralement opposé à celui de son allié de l’opposition, le Hezbollah. D'ailleurs, lorsqu'on pose la question à des militantes du Hezbollah qui manifestent aux côtés des aounistes, elles répondent en toute candeur: «Aoun n'a jamais parlé de ça, nous ne serions jamais d'accord.» C'est dire si ça communique bien entre les deux partenaires et s'il y a du pain sur la planche.

Mais ce fossé illustre le véritable coeur du problème: dans l’absolu (ou en tout cas vu par le prisme occidental avec le modèle français depuis plus d’un siècle), la laïcité – la séparation du religieux et du civil – est plutôt un progrès. Mais les différentes composantes de la société libanaise ne sont pas toutes prêtes – et le veulent-elles vraiment? – à ce genre de virage à 360°. C'est un vrai cas de la poule et de l'oeuf: faut-il imposer un système laïc à la hussarde à des populations qui ne s'y reconnaîtraient pas, parce qu'elles ne le comprennent pas et ont grandi dans un environnement local axé sur la famille, la confession, le quartier, le leader, la nation arrivant bien loin derrière? Ou faut-il effectuer au préalable un travail économique et social de fond qui permettrait à tous les Libanais de se reconnaître dans ce concept? 9% d'entre eux sont analphabètes et un quart vit en-dessous du seuil de pauvreté; alors la laïcité, c'est un peu le dernier de leur souci, surtout s'ils survivent grâce au soutien d'organisations religieuses comme le Hezbollah auxquelles ils s'identifieront bien plus aisément qu'à un Etat absent. Comme toujours au Liban, rien n'est ni tout blanc, ni tout noir.

jeudi, 07 juin 2007

Liban / Israël / Syrie : Du raffinement dans la cruauté généralisée

"La seule logique, c'est la destruction du Liban"... Voici un extrait de la petite vidéo qui suit de Georges Corm (économiste et ex-ministre des Finances anti-Hariri), concernant la guerre menée par Israël l'été dernier. Cette petite phrase peut tout autant s'appliquer, malheureusement, à notre voisin syrien. Si vous avez une douzaine de minutes devant vous, je vous conseille donc d'écouter cet extrait de l'émission "C dans l'air", mais surtout la vidéo de l'émission "Le dessous des cartes" qui, à quelques détails près, présente remarquablement bien la problématique existentielle libanaise.

Yalla, 3, 2, 1, envoyez la sauce!

samedi, 12 mai 2007

Soutenons Voici!

medium_voici.jpgJe n’aurais jamais cru écrire cela un jour. Mais oui, défendre la journal Voici est un devoir pour nous. Cette semaine, le célèbre journal people a fait l’objet au Liban d’une cabale obscurantiste étourdissante. A l’appel du Centre catholique d’information et de Saout el-Mahabba, une centaine de manifestants sont allés s’indigner à Bkerké (le siège du patriarcat maronite) de la publication en couverture de l’hebdomadaire d’une photo de Nicole Richie (une copine de Paris Hilton, mais qui en a quelque chose à secouer de miss Richie?). Le hic? La pseudo star porte un tatouage au pied, représentant un chapelet avec une croix. O, blasphème! Le patriarche Sfeir, qui a d’autres chats à fouetter en ce moment, a quand même reçu les cégétistes de la foi qui réclament l’interdiction pure et simple de la diffusion de Voici au Liban. Rien que ça. Ils sont devenus fous ma bonne dame…

lundi, 07 mai 2007

Sarkozy, les chrétiens du Liban et l'extrême droite française: tout le monde il est beau, tout le monde il est content

medium_chirackermit.jpgAu Liban, le second tour de la présidentielle n’a pas particulièrement passionné les foules, avec un taux de participation assez maigre (51,35%). Sans surprise, dans notre beau pays du Levant, Nicolas a terrassé Ségolène avec 71,51% contre 28,49%. Des taux proches du XVIe arrondissement de Paris.

Dans notre quartier à forte majorité chrétienne (Forces libanaises pour être précis), les gens de la rue étaient eux aussi de farouches supporters du leader de l’UMP, héritier (selon eux) de la tradition gaulliste et donc de Chirac (erreur), et (aussi) parce qu'ils pensent que Sarko n'aiment pas trop les arabes (musulmans). Ça fait beaucoup de parenthèses tout ça... Enfin bon, finalement, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, les Libanais dans leur ensemble semblent se réjouir de l'élection du petit Nicolas. Dans les rangs de l'opposition, on se félicite surtout du départ de Chirac, jugé trop partisan en faveur de la famille Hariri au pouvoir (qui lui prête un appart sur les quais de Seine d'ailleurs...).
Chez notre libraire, il y a quelques jours, je croise une femme d’un certain âge venue récupérer son numéro de Paris Match, avec les deux «finalistes» en couverture. Le libraire me demande pour qui je vais voter, pensant que je suis (évidemment) sarkophile. D’un coup, je me suis senti en «territoire hostile»… C’est un peu comme quand, il y a 10 ans, je découvris que Le Pen était un grand homme pour une certaine partie des chrétiens aounistes, car ces derniers appliquaient au Liban l’un des slogans de l’extrême droite française: «La France aux Français» devenant «Le Liban aux Libanais». En pleine tutelle syrienne, cela avait du sens, certes… 

Je vous laisse en bonus deux liens: le premier vers l’article de Paul Khalifeh, le correspondant de RFI au Liban, sur les répercussions du départ de Chirac; le second sur l'incidence de l'âge des électeurs français intitulé "Si on retirait le droit de vote aux plus de 68 ans, Ségolène Royal serait élue".

mercredi, 31 janvier 2007

Barbie a du mouron à se faire

medium_Fulla2.gifmedium_fulla.2.jpgLa semaine dernière (jeudi pour être exact, le jour des émeutes entre étudiants sunnites et chiites), en bons homo consommateurus, nous sommes allés au BHV, à Jnah dans la banlieue sud. Au moment de passer à la caisse, Nat m'attire l'attention sur une falaise de jouets. Cette falaise, rose, était constituée d'un empilement régulier de boîtes contenant des poupées. Des Barbies, me suis-je dit sans lire le nom de la poupée. Nat arrive et me dit: "Regarde!" La Barbie s'appelle en fait Fulla. Elle est belle, bien gaulée, elle aime la mode (sauf les maillots de bain) et est disponible en 2 versions: Outdoor et Indoor. En bref, dans la version d'intérieur, Fulla est comme Barbie: elle a des fringues sexys (mais pas trop quand même), un beau maquillage, des mèches dans les cheveux... Dans la version d'extérieur, elle porte le hijab, un grand voile noir la couvrant de la tête aux pieds. Waou! Ça, c'est de la concurrence pour la pétasse américaine!

Après une recherche rapide, j'ai trouvé l'origine de Fulla. Elle est produite depuis plus de 2 ans en Syrie par la société New Boy à Damas, après 4 ans de recherche et de développement. Et c'est un vrai carton commercial, du Maghreb au Machreq en passant par les pays du Golfe. Pour reprendre les mots du manager de New Boy, "Fulla est un personnage que parents et enfants peuvent considérer comme un membre de leur famille. Elle est honnête et ne ment jamais, elle est aimante, dévouée et elle respecte son père et sa mère. Elle est bonne avec ses amies, elle aime la lecture et adore la mode". Certains médias occidentaux l'ont appelé la Barbie musulmane, pour faire court, et pour stigmatiser le fossé entre nos civilisations. Mais Fulla est un véritable phénomène dans nos contrées. Ça donne de quoi réfléchir...

 
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