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mercredi, 06 février 2008

Haro sur l’armée

Nous n’avons pas de sympathies particulières pour l’armée en général (jeu de mot accidentel) et pour Sleimane en particulier, comme les habitués de ces pages doivent déjà le savoir. Pourtant, depuis ce triste dimanche d’émeutes, je bouillonne intérieurement face à ce qui ressemble de plus en plus à une entreprise de sape organisée et qui nourrit en moi de profondes inquiétudes.
Car il est une chose qu’il faut reconnaître et saluer: la grande Muette fait depuis quelques temps figure de rempart face à un trop possible chaos généralisé. Son implosion dans les années 70 avait accéléré et aggravé la guerre civile, ses membres – et son matériel – s’éparpillant entre milices et groupuscules divers. Aussi est-il indispensable que pareille catastrophe ne se reproduise pas aujourd’hui.

L’armée est, à plus d’un titre, investie de cette mission fondamentale qu’est la sauvegarde de l’ordre public. D’abord parce qu’elle demeure le seul «espace» où, dans une certaine mesure, le soldat chiite est à la même enseigne que le sunnite, le druze que le maronite, etc. L’uniforme a ceci qu’il uniformise, et en la matière, c’est plutôt une bonne chose. S’y côtoient quotidiennement, et dans les mêmes conditions de vie, des populations qui partout ailleurs ou presque, s’excluent mutuellement.
Ensuite parce qu’elle est désormais la seule institution nationale qui fonctionne, alors que gouvernement, parlement, présidence et ministères sont paralysés ou presque.

Pour cette même raison, elle est malheureusement devenue le dernier symbole du Liban en tant qu’Etat, la dernière trace opérationnelle d’un pays à la dérive, qui n’a plus de réelle existence institutionnelle par ailleurs.

Toujours dans le même ordre d’idée, l’armée doit se protéger car le citoyen libanais lambda n’a plus d’autre institution en laquelle placer sa confiance et surtout sa fierté. A mon sens, l’opération Nahr el Bared n’a pas été la victoire éclatante qu’on nous a présentée. Pas avec tant de morts, de destructions et de temps. Mais c’est une victoire quand même, et qui a eu le mérite de redorer le blason d’une troupe qui en avait bien besoin. Auprès des Libanais, mais aussi de l’étranger. L’essentiel, c’est que la population s’est identifiée à cette armée, s’est rassemblée autour d’elle et y a trouvé une source de fierté nationale bien trop rare par les temps qui courent.

Enfin, et c’est le plus important bien que cela ait été dit et redit, parce que son commandant a su préserver une forme de neutralité vis-à-vis des tiraillements (ô doux euphémisme) politiques.

Il y a donc quelque chose de foncièrement choquant à voir cette fameuse armée faire l’objet d’ultimatums, de chantage et d’accusations diverses et variées.

L’opposition lui reproche sa gestion des émeutes du «dimanche noir», lui fait porter la responsabilité du «martyr» (terme galvaudé s’il en est) des manifestants. Les uns exigent une enquête dans les plus brefs délais, les autres estiment que ladite enquête est insuffisante. Un parti surarmé comme le Hezbollah – qui s’est arrogé la décision de guerre, qui menace depuis des mois de recourir à la rue tout en faisant étalage de sa parfaite maîtrise de cette terrible rue (maîtrise dont la preuve n’a pas été faite en ce dimanche de triste mémoire, alors que les émeutes se produisaient pourtant sur son turf) – pose ses conditions et menace la dernière institution publique qui tienne encore debout. Cherchez l’erreur, quand même… L’illégitimité demande des comptes à la légitimité (rien à voir avec un gouvernement illégitime dans ce cas), avec une impudence hallucinante. On aurait aimé constater pareille diligence en d’autres occasions tout aussi violentes.

Et puis, évidemment, les manifestants étaient pacifiques, doux comme des agneaux, bien intentionnés, les malheureux.
Bon, on comprend la portée politique de l’affaire; quiconque aurait voulu couper l’herbe présidentielle sous les pieds de Sleimane ne s’y serait pas pris autrement. La candidature de l’autre Michel semble désormais cuite, voire carbonisée…

Mais ce qui me fait bondir, ce sont les déclarations du député Hajj Hassan qui vont bien au-delà de la politique en évoquant ouvertement l’initiative de gradés obéissant à des autorités autres que militaires, comprenez le 14 Mars, Israël, les Etats-Unis, le roi du Pongui-Pongui, les extra-terrestres… Cela peut être possible, l’histoire libanaise a déjà prouvé que l’appartenance au corps militaire ne protégeait pas des tentations de ce genre, voire plus si affinités. Mais le choix du moment, la manière et l’origine de ces propos en font un mouvement politique grave. Certes, le député professe respect et amitié pour l’armée (à laquelle le Hezb avait toutefois défini des «lignes rouges» lors de Nahr el-Bared, un précédent révélateur), mais dans la foulée, il lui adresse une magistrale insulte en remettant en question sa cohésion, sa hiérarchie et l’autorité de son commandement.

Pareil discours est dangereux, sciemment ou non, ce n’est même pas le problème: il peut ébranler la fragile confiance populaire dont je parlais plus tôt en nourrissant les suspicions; il sous-entend que l’armée est incompétente, incapable de gérer ses propres troupes (alors, le dossier de la sécurité nationale, n’en parlons pas); il implique qu’au Liban, il ne reste plus rien qui n’ait été divisé, brisé, scindé entre ces deux camps qui s’appliquent consciencieusement à saucissonner le pays dans les têtes si ce n’est dans les faits. Plus de référent, le dernière repère national s’est ainsi évaporé. Réglons cela dans la rue, alors.
Parce que, et c’est pour moi le plus grave, ces militaires arrêtés sont d’ores et déjà des boucs émissaires (ben oui, quoi, franchement, ils auraient dû tendre l’autre joue), mais ils feront aussi figure d’exemple. Aux prochaines émeutes, l’armée osera-t-elle faire preuve de force, voire utiliser ses arnes si cela s’avèrait nécessaire? Cette «leçon», les militaires ne seront pas les seuls à l’avoir retenue. Les civils aussi, ceux d’Aïn el-Remmaneh par exemple, qui, s’ils croient ne plus pouvoir compter sur l’armée pour jouer les tampons en cas de besoin, décideront de se protéger eux-mêmes. A tort ou à raison. Si l’armée est émasculée, les civils de l’autre bord ne resteront pas les bras croisés.

Vous connaissez une meilleure recette pour une guerre civile, vous?

dimanche, 27 janvier 2008

Ça crame à Beyrouth

50ff14452dca82a64df0243312e3ff87.jpgJe reviens de Chiyah, en banlieue sud. L’air empeste le caoutchouc brûlé, l’ambiance est plus qu’électrique. A l’entrée du quartier, en venant de Tayouneh, je suis tombé sur un barrage de jeunes, avec pneus brûlés et tout le tintouin du bon émeutier en herbe (les mecs ont rarement plus de 20 ans). J’ai freiné à 20m. Une grosse BMW grise s’est avancée, un gars lui a défoncé la lunette arrière… Sur le moment, je me suis dit: «Mais qu'est-ce que je fous là?»

Tous les accès routiers de Chiyah sont bloqués. J’ai donc ensuite pris l’avenue Hadi Hassan Nasrallah (le fils de son père). Sur un carrefour, en pleine chaussée, deux hommes avaient installé des chaises et une table, pour bien marquer leur territoire. Tout autour de Chiyah, l’armée a déployé d’importants renforts de troupes. Il y a déjà eu 4 morts ce soir, un chez Amal, trois chez le Hezb.

[…]

Peu avant 20 heures, un tir de RPG a défoncé la façade d’une agence de la Banque Libano-Française à Mar Mikhaël. Info pour ceux qui se sont peut-être demandé quelle était la provenance de l’explosion entendue à ce moment-là…

[…]

En repartant de Chiyah en feu, je suis passé par Aïn el-Remmaneh et Furn el-Chebbak. Là, j’ai croisé un attroupement de civils (c’est un quartier chrétien). Ceux-là m’ont dit former une sorte de «comité citoyen» (ça a tout de la mini milice de quartier!), au cas où les émeutes pour l’instant circonscrites dans Chiyah venaient à déborder chez eux. Ça devait faire 500m à vol d’oiseau. Et aux dernières nouvelles, les affrontements sont en train de se déplacer. Ça s'annonce chaud cette nuit.

[…]

Je viens de recevoir ce SMS sur mon portable, signé «Consulat de France»: «En raison des manifestations de ce jour, il est fortement déconseillé de circuler dans Beyrouth et notamment d’utiliser les routes d’accès à l’aéroport».

[…]

Un autre détail, assez hallucinant. En zappant sur les chaînes de télé libanaises ce soir, nous avons fait ce constat: la Future, la LBC, et la New TV passaient des images des émeutes en direct. La NBN, Manar et O TV passaient autre chose. Faut comprendre quoi? Que ceux qui allument les mèches ne veulent pas parler des événements?

[...]

Voici un extrait vidéo de la LBC (proche des Forces libanaises), retraçant la journée de dimanche à Chiyah. Le commentateur speede un peu, le son n'est pas fameux, mais bon, ça donne une idée...

 
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