jeudi, 21 août 2008
2049 après la chute de Beyrouth
J’écris ces lignes à la lueur d’une bougie. L’eau de pluie ruisselle sur les murs autour de moi, créant un son métallique ininterrompu. Cela fait dix jours maintenant que je me terre dans le sous-sol d’un immeuble carbonisé près de ce qui devait être le port de la ville. Nous sommes le mercredi 3 février 2049 et il ne reste rien de Beyrouth. Juste un tas de ruines visqueuses qui ne fument plus depuis longtemps.
J’ai mis trois semaines pour arriver ici. Je suis parti le 11 janvier de Cork où je vis depuis treize ans. Avant cela, je passais de camp de réfugiés en camp de réfugiés. C’est d’ailleurs dans l’un d’entre eux que je suis né. Ma mère avait dû fuir le Proche-Orient, tout comme des millions de personnes. Enceinte, elle avait atterri dans un camp, quelque part au nord de la Turquie. C’était en 2022. Quand j’étais gamin, elle me racontait sa vie au Liban et celle de mes grands-parents que je n’ai jamais connu. Ils ont disparu un jour, victimes de la dictature. Personne n’a jamais su ce qui leur était arrivé exactement. Ma mère est sûre d’une chose: ils écrivaient des choses ne plaisant pas aux maîtres du pays. Et en ce temps-là, les gens comme eux disparaissaient purement et simplement, sans laisser de traces. C’est pour eux que je suis venu ici, pour trouver des traces de mes racines, même si personne en Irlande n’a compris ma démarche.
J’ai réussi à atteindre la côte du pays sur un hydroglisseur naviguant en toute illégalité sur cette mer intérieure qui n’abrite plus aucun signe de vie. Trop d’acide et de radiations ont annihilé la faune sur tout le front sud de l’Europe. Le capitaine, que j’ai dû payer grassement pour faire cette traversée, m’a pris pour un fou: «Pourquoi venir ici?, m’a-t-il demandé. Il n’y a plus rien, l’air est irrespirable et tout le rivage est encore chargé de radiations. Les derniers survivants ont fui la zone il y a plus de quinze ans!» Moi, je m’étais toujours promis de venir ici, malgré tous les obstacles, pour retrouver une trace de vie de ma mère et de mes grands-parents. Et je suis là aujourd’hui…
Dans mon périple, j’ai rencontré un mercenaire asiatique à la forteresse de Catane. Il m’a assuré avoir vu quelques survivants dans les ruines de Beyrouth, il y a peut-être quatre ou cinq ans. Mais en dix jours, je n’ai rencontré personne, pas même un chien errant. Juste des cafards dans le trou à rats où je me trouve.
Ce matin, j’ai enfin atteint mon but. Je suis sûr maintenant d’avoir trouvé l’emplacement de l’immeuble où ma famille habitait au début du siècle. Dans les décombres sordides, j’ai retrouvé des fragments de vie: des bouts de photos, dont un où j’ai clairement reconnu ma mère enfant sur les genoux d’une femme que je devine être ma grand-mère.
J’ai retrouvé ça aussi, dans une caisse rouillée:

J’ai lu plusieurs récits contradictoires sur les différentes catastrophes des années 20: la chute des républiques, les guerres venues du Sud, de l’Est ou de la mer… Et surtout ceux relatant l’explosion de 2023. J’avais un an. Sur le plan du métro que j’ai retrouvé, j’ai reconnu des noms évoqués par les anciens. Je me souviens de ce vieil homme, à Paphos, qui m’a raconté la révolution libanaise, et les multiples contre-révolutions… Les hommes se servaient des tunnels du métro pour conserver leurs armes et leurs butins de guerre… Il m’a surtout raconté l’avant-guerre, la mise en place du puzzle qui a mené à tout ça. Même à 60 ans passés, il avait encore la haine contre tous ceux qui n’avaient pas voulu voir le danger venir, contre ceux qui disaient «il ne faut pas dramatiser», contre ces pays d’Europe qui ne voulaient surtout pas faire de vagues… Je n’ai pas connu ce monde-là, moi, mais je me suis senti responsable, sans savoir vraiment pourquoi.
Maintenant que cette réalité m’a rattrapé, je ne sais pas ce que je dois faire. Essayer de repartir vers une île du nord, quelle qu’elle soit, puisque ce sont les seuls bouts de terre encore habitables de nos jours? Est-ce que je dois rester ici, pour trouver des survivants? Est-ce tout simplement inconscient de rester une minute de plus ici alors que l’air me brûle les poumons?
_______________________________________
Merci à tous pour vos messages des derniers jours.
19:12 Publié dans Avenir du Liban, Short stories | Lien permanent | Commentaires (140) | Envoyer cette note | Tags : liban, beyrouth, anticipation, 2049









![[2011] La Grande brasserie du Levant](http://chroniquesbeyrouthines.20minutes-blogs.fr/album/la-grande-brasserie-du-levant/3637952539.jpg)
![[2011] Sanctuaire de ciment](http://chroniquesbeyrouthines.20minutes-blogs.fr/album/2011-sanctuaire-de-ciment/1103750217.jpg)


