jeudi, 04 mars 2010
Berlin Beyrouth Basta
Oh, comme elle me semble loin ma jeunesse dorée. Le visage taillé à la serpe de mon baron allemand s'est estompé, pore après pore, année après année... Je l'aimais, il m'adorait. Je me contentais d'être belle comme une Aphrodite des temps modernes. Lui prenait soin de moi, me sortait tous les dimanches comme une putain des années folles. Le soir, je l'accompagnais dans les restaurants les plus chics de Berlin-Ouest. J'étais sa favorite. Peut-être parce que j'étais unique en mon genre, comme il disait, que j'étais une excentrique, une originale, ce que l'on appelait vulgairement une «manuelle». Mais c'est pour ça que mon baron me vénérait.
C'était il y a si longtemps maintenant. La vie nous a séparés sans crier gare. J'ai toujours gardé au fond de mon cœur ce regret ténu. Celui d'avoir été trahie pour une autre que moi. Plus belle, plus jeune. Plus blonde, moi la brune que tout le monde prenait pour une Ibère avec mes atours naturels noirs de jais. Forcément. Il aimait tant parler de moi à ses amis en m'appelant par mon simple nom.
Il m'arrive souvent de regarder cette vie comme dans un rétroviseur. Mais aujourd'hui, je suis laide, fripée. Mes articulations grincent de partout. Les tatouages nationalistes en haut de mes fesses, moi la fière Allemande, sont devenus bien ridicules avec le temps. Cela ne semble pourtant pas déranger Farid. C'est lui qui s'occupe de moi depuis que j'ai dû fuir l'Allemagne, un beau jour de 1973, sur un paquebot qui n'avait rien du Normandie. Depuis, finies les crèmes pour ma peau et les caresses au savon doux. Mes rides se sont creusées. Farid n'a pas les moyens de m'entretenir comme le faisait si bien le baron Dietmar Von Benz. Je ne lui en veux pas, je vois bien qu'il fait tout ce qu'il peut pour qu'on ne manque de rien. Cela va bientôt faire 40 ans qu'il me chérit avec son cœur de malheureux, avec ce sentiment que je suis trop belle pour lui. Je sais aussi qu'il se sentira à jamais redevable de ce jour de juin en plein milieu de la guerre où, sous le feu de la mitraille, c'est moi qui l'ai protégé. J'ai pris une balle à sa place. J'en garde la cicatrice, là, sur la hanche gauche. Pour panser cette plaie et toutes les autres éraflures de la vie, il m'avait alors accompagnée chez un docteur qui ressemblait plus à un boucher qu'à autre chose, avec ses mains noires farfouillant dans les entrailles pour en extirper le plomb. Nous n'en avons jamais reparlé lui et moi.
Ce soir, je ne sais pas ce qui s'est passé. Nous divaguions tranquillement dans une rue fréquentée, lui caressant mes formes toujours généreuses malgré l'affaissement généralisé de ma carcasse, moi me laissant faire sans trop y penser. Et puis soudain, je ne sais pas ce qui m'a pris, je me suis arrêtée. Je n'avais plus envie d'être là, je n'avais plus envie de cette ville qui pue la graisse et la poussière, de ces rues que j'ai dans le collimateur toute la journée. J'ai préféré dire stop, sans savoir le moins du monde ce que la vie me réserverait encore. Farid n'a pas compris sur le moment, bien évidemment. Il a essayé de me parler, tendrement, comme il le fait à chaque fois que la tristesse me rattrape et me fait couler une bielle. Devant mon silence, il s'est énervé comme jamais il ne l'avait fait auparavant, m'a hurlé dessus devant tout le monde dans la rue. J'ai eu honte. Pour lui, pour moi. Et puis il m'a frappée.
D'abord un coup, puis trois autres. Avec le plat de sa large paume sur ma peau comme écaillée par la vieillesse. Je me suis tue. Sous ces coups répétés, j'ai eu un dernier soubresaut, comme si mon cœur gorgé d'électricité voulait envoyer une ultime décharge dans mon corps pour le ranimer. Mais c'était trop tard. Je suis morte, là, sur le bord d'un trottoir de Basta. Farid a enfin compris. Mon vieux Beyrouthin s'est mis à pleurer, embrassant ma poitrine allongée et encore chaude.
– Oh ma belle, que vais-je faire sans toi maintenant?, dit-il entre deux sanglots. Oh non, ma douce... Pourquoi?
Farid s'est relevé et a tiré d'une poche intérieure de son veston son plus précieux trésor. Une photo de moi en noir et blanc, prise dans la cour du château de mon baron de Germanie.
19:14 Publié dans Short stories | Lien permanent | Commentaires (24) | Envoyer cette note | Tags : liban, berlin, beyrouth, basta









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