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dimanche, 01 juillet 2007

Thierry Meyssan et son « Effroyable imposture 2 » : le livre qui porte bien son nom

medium_effroyable_imposture2.3.jpgIl y a quelque temps, un visiteur de ce blog m’a envoyé un mail pour me poser une question. En gros, ça donnait ça: «Est-il possible que les Israéliens ou les Américains soient responsables de l’assassinat de Rafic Hariri?» J’avais répondu: «On ne le saura sans doute jamais. Alors peut-être oui, tout le monde avait la capacité technique et un intérêt à le faire, mais…»
Depuis, Thierry Meyssan – qui avait fait scandale en accusant les Etats-Unis d’avoir fomenté les attentats du 9/11 – a sorti un bouquin il y a quelques semaines, simultanément en France et au Liban (et passé inaperçu simultanément en France et au Liban d’ailleurs): «L’effroyable imposture 2». L’objectif déclaré du livre est de replacer ce qui se passe au Liban depuis 2004 dans l’agenda de Washington et de Tel-Aviv depuis le 11 septembre 2001 (et même avant d'ailleurs). Conclusions de Meyssan:

  • le Mossad a assassiné Hariri (principal allié de la Franco-Chiraquie que les Etats-Unis voulaient voir hors-jeu sur la scène proche-orientale);
  • la guerre de juillet 2006 a été voulue et préparée par les Etats-Unis bien à l’avance et sous-traitée à Israël (c'est pas non plus une grande trouvaille, ça...).

Je viens de finir le livre, et devant un tel manque de rigueur dans les démonstrations et dans la méthodologie, les bras m’en tombent (pauvre naïf que je suis).

En préambule, le responsable du Réseau Voltaire se pose en observateur libre mais neutre, et en pourfendeur de la ligne éditoriale des journaux occidentaux qui accusent la Syrie de tous les maux du Liban, et y compris donc de l’assassinat de Hariri. Au contraire, Meyssan dédouane la Syrie de toute implication néfaste au Liban, et la montre comme la principale victime de cette «imposture». Il s’érige contre les «tout porte à croire que». Soit.

Pourtant, l’auteur n’est pas là pour faire une enquête, mais pour faire une démonstration à partir de faits divers et variés, prenant la responsabilité israélo-américaine comme postulat de base. Toute son argumentation, souvent savante et documentée, est construite de sorte à parvenir à la conclusion souhaitée, quitte à laisser de côté certains faits qui iraient à l’encontre de son hypothèse ou qui en tempèreraient l’impact.
Ainsi, concernant l’assassinat de Hariri, dont il accuse le Mossad ouvertement, Meyssan tape beaucoup sur Marwan Hamadé dont les déclarations hostiles à la Syrie illustrent selon lui la partialité du pouvoir en place à Beyrouth et son instrumentalisation totale par les Etats-Unis. Mais il ne rappelle jamais que ce proche de Hariri a lui-même été victime d’un attentat à la voiture piégée le 1er octobre 2004 dans lequel il a failli laisser sa vie, et qu’il a perdu également son neveu, Gébran Tueini, le 12 décembre 2005. Omission étonnante alors que Meyssan fournit mille détails par ailleurs sur chaque sujet abordé. Et dans la catégorie «omissions (in)volontaires», il y en a beaucoup d'autres.

Meyssan évoque également – sujet très intéressant – l’interdiction faite à Al-Manar (la chaîne affiliée au Hezbollah) d'émettre en Europe, en asseyant son argumentaire sur un faisceau d'informations se recoupant logiquement, puis sur des affirmations invérifiables, comme l’appartenance de Dominique Baudis (alors président du CSA) au groupe Carlyle, et donc manipulé par le consortium militaro-industriel américain. Cette démonstration – qui partait bien – tombe subitement à plat.

L’auteur en vient ensuite au contexte politique actuel au Liban, présentant les forces en présence. Meyssan décrit la coalition du 14 Mars menée par Siniora et Hariri fils (sunnites) comme contre-nature, car alliant le «socialiste Walid Joumblatt (druze) aux fascistes des Forces libanaises (chrétiennes)». Meyssan revient d’ailleurs à la fin du livre sur les FL fondées par les Gemayel dont il fait une biographie aussi rapide que stupéfiante: pour Meyssan, le patriarche de la famille, Pierre Gemayel, était un ami d’Adolf Hitler. Certes, Gemayel père est allé en Allemagne en 1936 et a été si impressionné par les défilés des jeunesses hitlériennes que le parti Kataëb (dont sont issues les FL) s’en est inspiré. Mais l’utilisation répétée des qualificatifs «fasciste» et «extrême droite» pour parler de cette partie des chrétiens maronites semble aujourd’hui plus que déplacée. Meyssan évoque même la rivalité entre Pierre Gemayel (le petit-fils) et Samir Geagea (le chef actuel des FL), sous-entendant – sans le dire explicitement donc – que cette rivalité pourrait être le mobile de l'assassinat du jeune ministre de l'Industrie le 21 novembre dernier. Bon, concernant le fascisme, prenons donc notre dictionnaire…

Définition du Petit Larousse illustré
FASCISME n.m. 1. Régime établi en Italie de 1922 à 1945, instauré par Mussolini et fondé sur la dictature d’un parti unique, l’exaltation nationaliste et le corporatisme. 2. Doctrine et pratique visant à établir un régime comparable, à des degrés divers, au fascisme italien.

En prenant cette définition au pied de la lettre, toutes les dictatures sont fascistes. En prenant celles de la région, nous n’avons pas à aller bien loin pour en trouver une… Certes, les Phalanges de Gemayel n’étaient pas des enfants de chœur, mais il faut les replacer dans le contexte politique très particulier de l’époque et ne pas occulter les autres acteurs en faisant une sorte d’angélisme de mauvais aloi. On est en droit de s’interroger quant à la «neutralité» de Meyssan devant un tel acharnement qui ne sert en rien sa démonstration sinon à stigmatiser le camp des gentils et celui des méchants. Les choses sont beaucoup plus compliquées que ça.

Sinon, notons en passant une coquille magnifique: l’orthographe du nom du président du Parlement libanais, rebaptisé dans le livre Nabib Berri. Pourquoi pas Nabab Berri (ce qui aurait été plus juste)? Bon, ça arrive à tout le monde de se tromper, mais celle-là est rigolote… Dans le genre drôle, il y a aussi le bilan de la guerre de juillet (qui ne l’est pas, lui), dans lequel Meyssan détaille l’infrastructure détruite au Liban, mentionnant les voies de chemin de fer. Personne ne lui a dit que les trains ne circulent plus dans ce beau pays depuis des décennies?

Bref. Le livre se conclut sur la situation présente au Liban. Hariri Junior et Siniora sont discrédités et haïssables car manipulés par les Etats-Unis et Israël, le Hezbollah glorifié, le général Emile Lahoud porté aux nues (je crois que j’ai dû rire jaune, là)… Dans les dernières pages, Meyssan commence un paragraphe par «Tout porte à croire que», et adopte finalement le même comportement que ceux qu’il accuse au départ. Résultat des courses: «L’effroyable imposture 2» ne fait absolument pas avancer le schmilblick. Ce qui était en fin de compte prévisible.

Alors, pourquoi avoir lu ce livre connaissant l’auteur et le probable raisonnement qu’il allait développer? Par acquis de conscience, par curiosité et pour casser les pieds de ma femme qui ne voulait pas dépenser 21 euros pour ça. J’aurais dû l’écouter… Comme d’hab, quoi!

 
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