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samedi, 02 mai 2009

Le crépuscule de monsieur Tueini

Je ne sais pas pourquoi, mais je pense beaucoup à Ghassan Tueini ces jours-ci. Jusqu’à la nuit dernière où j’ai même rêvé de sa mort. Peut-être est-elle imminente. Je l’ai croisé il y a dix jours, à l’inauguration officielle de Beyrouth Capitale mondiale du livre. Il était porté à bout de bras par deux gaillards avec oreillette. Le lendemain, je croise un ami qui me dit: «Ghassan est mal en point. Vraiment très malade.» Ghassan Tueini a 83 ans.

Je me demande quel regard le vieil homme porte sur son pays, au soir de sa vie. Une vie difficile. Il a perdu une fille en 1964, sa femme Nadia en 1983, un premier fils en 1987 puis son héritier politique et professionnel en décembre 2005 quand le gros 4x4 de Gebran a explosé. Cet intellectuel – qui a connu ce qu’un homme peut vivre de pire: survivre à presque toute sa descendance – a derrière lui une carrière professionnelle exemplaire: patron du Nahar pendant des décennies après avoir fait des études à Harvard, il a participé à la création, dans les années 50, de la première faculté arabe de droit, de sciences politiques et d’économie. Il se lance aussi en politique: premier député du PSNS (dont il s’éloignera très rapidement lorsque la fraternité syro-libanaise aura pris le dessus sur les principes de laïcité qu’il défendait), il est nommé vice-Premier ministre en 1970 puis ministre du Travail en 1975. Puis il se tourne vers la diplomatie, devenant ambassadeur en Grèce avant de représenter le Liban à l’Onu, de 1977 à 1982. Farouche défenseur de la souveraineté et de l’indépendance du pays et opposant à la tutelle syrienne, Ghassan Tueini a raté d’un cheveu le prix Sakharov en 2006.

Nathalie avait eu à le côtoyer à la fin des années 90, lorsqu’elle travaillait au lancement par Gebran d’un féminin que Ghassan rejetait en bloc. A tel point que le bonhomme s’était vivement opposé à ce que le magazine en question soit baptisé Naharouki (ton Nahar), afin qu’aucun lien ne puisse être fait entre cette publication dont il ne voulait pas entendre parler et son cher Nahar. Les relations père-fils n’avaient pas toujours été simples entre un Ghassan intransigeant et un Gebran qui voulait à tout prix prouver qu’il pouvait être à la hauteur de son frère défunt, dans lequel le paternel avait placé tous ses espoirs. Suite à sa rencontre avec les deux Françaises en charge du projet éditorial, Tueini senior s’était adouci. Le label Naharouki avait tout de même été abandonné, mais le patriarche avait laissé le bénéfice du doute à l’équipe, et accepté de la soutenir dans sa démarche. Depuis, le magazine est devenu autre chose, aux antipodes de ce qu’il aurait pu être, mais ceci est une autre histoire. Il reste de cette époque le souvenir d’un homme de poigne, à la présence imposante et aux principes stricts, mais qui savait écouter ceux dont les arguments étaient cohérents.

Je vais m’arrêter là pour les présentations. Aujourd’hui, je me demande simplement si cet homme respectable sera encore là le soir du 7 juin. Ou si son cœur choisira de lui épargner ça.

 
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