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jeudi, 13 mai 2010

Embarquement immédiat pour Bourj Hammoud

middle east airlines.jpgIls sont partis depuis une quinzaine d'années déjà, les locataires du premier. Ils étaient cinq à partager le petit appartement sur ce carrefour bruyant de Bourj Hammoud. Je ne les ai jamais revus, j'espère seulement qu'ils sont partis pour un ailleurs plus lumineux. Depuis que les bétonneuses et les ouvriers syriens ont construit cette immonde voie rapide au-dessus de nos têtes, les rues du quartier ne sont plus que l'ombre d'elles mêmes. Ici, nous ne voyons plus jamais le soleil.

Je me souviens du soleil. C'était un jour de juillet 1985. Krikor était le fils aîné de la famille, il était un peu plus vieux que moi à l'époque. Ce soir-là, il avait déboulé de la route poussiéreuse qui longe le fleuve au volant d'une camionnette probablement blanche dans sa prime jeunesse. Elle n'était pas à lui, ça, j'en suis sûre. Lui se déplaçait sur sa Kawasaki 1100cm3. Il pouvait aller vite, tracer et zigzaguer pour passer à l'Ouest et éviter les giboulées du Ring. Au garde-boue arrière de son bolide vert se balançait une chaussure de bébé. Comme un grigri lui servant de bouclier invisible.

Le nuage de poussière se dissipant, ses deux frères et son père ont découvert la cargaison de la camionnette. Puis ont vite refermé les volets. Krikor semblait fier de lui. Le sourire aux lèvres, il a appelé son père. Victorieux. Le vieux Hagop, lui, se demandait chaque matin quand son fils se déciderait à trouver un travail honnête. «Quand la guerre sera finie», lui répondait immanquablement l'adolescent endurci.

«Qu'est-ce que tu es allé traîner là-bas?», cracha le vieux en signe de rejet. Il descendit les marches de l'escalier branlant. «Hein? T'es pas fou? Ils vont avoir ta peau un de ces jours. Tu as peut-être la taille d'un géant, mais tu as le cerveau d'une souris!» Le fils s'attendait à cette réaction et cela faisait bien longtemps qu'il ne tenait plus compte des remontrances de son père. Le vieux ne sait pas ce qu'il se passe en ville, il ne sait pas ce que nous sommes obligés de faire pour conserver notre dignité, pensait Krikor. Alors il se tourna vers la fenêtre fermée du premier, sachant très bien que sa mère devait le regarder sans être vue. «Maman, regarde ce que je t'ai rapporté! Comme ça, tu n'auras plus peur de descendre l'escalier! Et puis tu sais, c'est une pièce de musée que j'ai rapportée, si tu savais à quoi ça a servi...»

Le lendemain matin aux aurores, Kirkor empoigna une masse et réduit en caillasse ce qui restait des marches de l'escalier extérieur. Il s'y employa seul. Ses frères étaient trop jeunes et son père ne voulait pas lui parler. Il déblaya le dernier monticule de gravas peu avant le coucher de ce soleil qui se cache désormais. Puis avec l'aide de quelques camarades amusés, il remplaça le béton par cette ferraille volée à l'aéroport.

Quelques jours auparavant, j'étais encore sous le cagnard du tarmac de Beyrouth. Jour après jour, le soleil me brûlait les boulons. Je faisais des allers-retours incessants entre le bord de la piste et la carlingue du Boeing 727 de la TWA. L'avion était resté là, la gomme de ses roues se mélangeant lentement au béton chauffé par le soleil, pendant près de deux semaines. J'avais vu un passager être balancé par-dessus bord, une balle dans la tête. J'avais vu le pilote par la fenêtre du cockpit, un automatique sur la tampe. J'avais vu des hommes en armes monter le long de ma rambarde de fer et crier très fort une fois à bord. J'avais entendu d'autres hommes pleurer et supplier, en grec, en allemand, en anglais... Les caméras du monde entier étaient fixées sur nous, sur moi. Et aujourd'hui, bien loin des projecteurs, je croupis parmi les détritus de Bourj Hammoud.

samedi, 21 février 2009

Welcome to the real world

Bienvenue sur le vol ME212 à destination de Beyrouth. La température extérieure est de 3ºC, et nous atterrirons à 19h, heure locale. Nous vous rappelons que ce vol est non-fumeur.

Peu après le décollage, et  maintenant que la Middle East Airlines dispose de beaux avions flambant neufs, les écrans individuels de l’Airbus s’allument et diffusent un premier clip vidéo promouvant le tourisme national. Ici, pas d’animation à deux sous, montrant un gros moustachu dont les sourcils se rejoignent, en train de vous expliquer comment attacher votre ceinture comme sur Egypt Air. Non. La MEA, c’est la classe.  En quelques minutes, toutes les images d’Epinal sur le Liban se succèdent à l’attention d’éventuels touristes occidentaux: colonnades de Baalbeck, vieux port de Byblos, station de ski de Faraya, souks de Tripoli et de Saïda et tutti quanti. Mais le réalisateur n’a pas oublié les hommes d’affaires. On nous parle des banques (la Bank Med des Hariri en tête), de la stabilité financière du pays, le tout cautionné par une allocution de Riad Salamé, big boss de notre Fort Knox local. Le chaland mal informé se dit: «Waouh, la classe! Incroyable ce pays, je pensais pas que…» Et puis, la promenade de santé reprend. Après un détour par le tourisme médical (après tout, plein de gens font le déplacement rien que pour une petite lippo pas chère), le clip s’attarde sur l’exception libanaise: restaurants et mezzé à rallonge, mais surtout alcool coulant à flot, boîte de nuit, miss Liban par milliers et roulettes du Casino. Au milieu de ce vertigineux étalage, on s’attend presque à voir les petites culottes des Slaves de Maameltein. Les Arabes du Golfe se rengorgent en pensant qu’ils vont certainement passer de bonnes vacances, tandis que Monsieur Dupont de Charleville-Mézières – qui vient pour la première fois rendre visite à son fiston de l’ambassade de France – n’en croit pas ses yeux. Bienvenue au Liban, pays de bonne chère, de mœurs libérées et de déconnade.

Dans la foulée, un second clip déboule sur les petits écrans digitaux. Là, c’est la MEA qui fait sa propre promo avec une chanson de Hani el-Omari. Le clip de presque six minutes, à l’intérêt plus que limité, est en réalité un spot de pub trop long: si le logo de la compagnie aérienne nationale est omniprésent – c’est de bonne guerre –, la production a cumulé les placements de produits. Fallait bien financer le film et chacun sait combien la MEA se saigne pour assurer aux nombreux Libanais de la diaspora soucieux de rentrer chez eux plusieurs fois par an, les billets les moins chers possibles. Défilent donc dans le désordre un téléphone Nokia, une Lexus de location (Hertz), une station service Wardieh-Mobil-Esso, un passage par un hôtel Intercontinental, des bijoux je-sais-plus-quoi, des cacahuètes Al-Rifaï, de l’eau minérale Rim et tutti quanti. Bienvenue au Liban, pays de luxe, de consommation et de show-off.

nicolas cage.jpgAprès ces doux moments de marketing d’Etat à gros sabots, arrive enfin le moment de choisir un film. Dans le meilleur des cas, vous aurez même le temps d’en voir deux. Ce jour-là, dans la rubrique «films occidentaux», les options sont assez limitées. Vous pianotez sur l’écran tactile, sélectionnez le dernier film avec Nicolas Cage, et le synopsis s’affiche: «Joe un assassin, devient un mentor à la criminalité, il s’est dévoué à une jolie femme, pendant que ces distractions s’emballent, il devient dangereux pour sa besogne et à sa vie.» Faut bien avouer, ça donne envie. Bienvenue au Liban, pays de culture et bastion de la francophonie.

Voilà, il est 18h40. Vous allez bientôt atterrir après un vol somme toute agréable. Les jolies hôtesses sont généreuses en whisky, les plateaux-repas comestibles. Vous vous dîtes que la vie est belle, tandis que par les hublots de gauche, vous observez la montagne dans un travelling accéléré. Bienvenue au Liban, pays des belles brunes et de la nature préservée.

Dans le hall de l’aéroport, les familles sont agglutinées pour retrouver leurs proches. 19h, c’est l’heure de pointe. Vous vous extirpez de la foule, montez dans un taxi et filez vers la ville. Au premier embranchement, vous tombez sur ça:

route aeroport 1.jpg

300m plus loin, mademoiselle Promod a disparu… Et vous tombez sur ça:

route aeroport 2.jpgroute aeroport 3.jpg

Monsieur Dupont de Charleville-Mézière, pour lequel cette autoroute coupant la banlieue sud en deux est le premier contact « live » avec le Liban, se dit alors qu’on l’a trompé sur la marchandise. Une heure plus tôt, on lui vendait les machines à sous et les longues gambettes des Levantines. Mais une fois les pieds sur terre, seuls saint Moughniyeh, saint Moussawi et leurs potes s’imposent à lui, la bouille accueillante et le regard amical. Bienvenue au pays des martyrs, du décorum jaune, des barbes et des turbans, noirs ou blancs.

L’Office du tourisme libanais a beau se démener et produire les films les plus aguicheurs qui soient, c’est par ces images que le visiteur lambda prend contact avec ce pays. Quand bien même il ne compterait se promener qu’entre Jiyeh et Batroun, le voilà assuré que le Liban n’est pas seulement ce qu’on a voulu lui vendre.
C’est une réalité, diront certains convaincus qu’il faut rendre compte de la diversité libanaise et que le Liban n’est pas qu’un lieu de débauche. C’est affligeant, penseront d’autres à l’idée qu’un parti politique se soit approprié l’arrivée à Beyrouth, transformée en trip de propagande à l’iranienne.

Bienvenue au Liban, le pays qui n’entre jamais dans une seule case, mais que chacun aimerait pouvoir mettre dans la sienne.

 
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