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vendredi, 12 février 2010

Le chat d’arrière-cour

chat.jpgLa Française du 3e me regarde tous les matins. Droit dans l’œil droit. Le seul qui me reste. Je l’entends parfois parler de moi à son petit garçon. Quand ses lèvres s’ouvrent et se déforment, elle dit de moi «chat de gouttière». Surtout dans la phrase «Mais arrête! Ne touche pas à ce chat de gouttière, il doit être plein de puces!» Elle n’a vraiment rien compris au Liban celle-là. Ici, à Beyrouth, il n’y a pas de gouttières. Il y a des chats de rues, de dessous de voiture, de parkings… Des chats de passages improbables entre les immeubles, des chats de toits de taule retenus comme par magie grâce à des parpaings ou à des vieux Dunlop usés jusqu’au métal. Mais pas de chats de gouttière.

Moi, je suis un chat d’arrière-cour. La nuit dernière, le petit garçon a bien dû m’entendre feuler, siffler et miauler à m’en arracher les cordes vocales quand je me suis battu contre l’un des miens. Je ne le connaissais pas celui-là, avec ses poils roux en bataille. La lune était là, à peine visible dans le ciel noir. Les pupilles dilatées, j’attendais que le concierge de l’immeuble sorte les grands sacs bleus. Un coup de griffe, et je farfouille dedans, sûr de trouver de quoi me nourrir jusqu’au lendemain matin. Mais hier soir, je n’étais pas seul. L’intrus voulait partager mon dîner. L’hirsute est finalement reparti la queue entre les jambes, et deux pattes en sang. J’ai horreur qu’on vienne chasser sur mes terres.

Le soleil commence à réchauffer ma couenne. J’ai faim. Je me dirige vers le parking en bas de la rue. J’appréhende ce moment car tous les matins, les voitures roulent trop vite et ne s’arrêtent jamais pour nous. Mais le jeu en vaut la chandelle.
Je l’aime bien cette petite dame, avec sa peau mate et son tablier rose. Chaque jour, elle descend avec une assiette qui, pour nous tous, signifie «festin». C’est le seul moment où aucun d’entre nous ne cherche à blesser son voisin de misère. On veut tous avoir notre part. Dès que ça s’envenime, elle nous sépare d’un geste doux, avec un sourire. J’ai déjà essayé de sourire moi aussi, mais je n’y arrive pas. Cette femme est bonne, elle donne sans compter. Sans elle, j’en connais une ribambelle qui ne saurait pas comment survivre.
Ah! Elle est déjà là, sur ce trottoir qui sent notre pisse, nos ébats et combats nocturnes. Je joue des épaules pour me faufiler dans la masse. On doit bien être une dizaine. Je lève la tête et vois que certaines omoplates sont plus décharnées que les miennes. Je trouve un morceau de jambon. Davantage de blanc que de rose, dommage. Je l’avale sans réfléchir.

De retour dans mon arrière-cour. A mon poste d’observation favori, sous ce grand bougainvillier blanc qui tranche avec mon pelage. J’attends la souris ou le lézard qui ne viendra pas. Je m’endors. J’ai encore faim, mais je m’endors.

Quelque chose me gratte le dessus de la tête. J’ouvre la paupière. C’est le petit garçon du 3e. Je ne sais pas ce qu’il me veut, mais lui au moins n’a pas de bâton. Ça m’arrive trop souvent de me faire ratonner par les petits caïds du quartier qui se croient malins en me tapant dessus. Des fois, j’ai envie de leur crever les yeux. Mais je ne peux pas, je suis trop petit.
Le garçon me sourit. Oh, il n’a pas l’air méchant, mais je n’aime pas trop qu’un étranger vienne me déranger. A croire qu’il se sent chez lui dans mon arrière-cour. Il m’appelle «Minou». Je ne sais pas ce que ça veut dire mais je préfère toujours ça à «chat de gouttière». Même si je fais peine à voir, j’ai ma fierté. Je suis un combattant. Un survivant.

Mais je ne sais pas si je serai encore là demain.

 
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