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vendredi, 07 septembre 2007

Beddawi: terminus pour réfugiés 2

medium_beddawivache.jpgAprès David j’ai à mon tour envie (besoin?) de raconter Beddaoui. Si tant est que cela puisse être raconté.
Achraf (voir album photo) a failli perdre sa jambe. Caché dans Nahr el-Bared, il était sorti pour trouver de la nourriture pour ses enfants qui n’avaient rien mangé depuis trois jours. Il n’a pas eu de chance. C’est ce jour-là que les voitures de l’UNRWA (l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens) ont été prises pour cible. Achraf était à côté, pour prendre du pain. Il est tombé, n’a pas pu se relever. Son père l’a entendu hurler: «Ma jambe brûle, ma jambe brûle!». En effet, elle ne tenait plus que par un lambeau de chair. Achraf a refusé d’être amputé, parce qu’il voulait pouvoir continuer à travailler ensuite. C’est son père qui a payé les 30000 dollars d’opération et de soins, en s’endettant. Et son papa est très fâché. «Cela vous fait quoi de voir ça?», me lance-t-il en montrait la jambe boursouflée de son fils. Que lui répondre… Que oui, parfois, on a l’impression d’être des charognards se repaissant de la misère humaine, source de nos revenus (parce que c’est ce qui intéresse les lecteurs)? Que oui, je me sens impuissante devant la souffrance du monde? Mais ce que je lui ai finalement répondu me semble tout aussi vrai: dans ce métier, nous voyons des enfants morts, des femmes violées, des hommes défigurés, des cadavres grouillant de vers, des larmes, du sang… Et si je devais pleurer à chaque fois, je n’en finirais jamais. Car le monde tourne ainsi, à mon plus grand regret. En racontant ce que nous voyons, nous espérons – peut-être à tort – interpeller les consciences. Et c’est toujours mieux que de rester les bras croisés, ce que je ne pourrais faire. Mais bien entendu, ce n’est pas mon fils sur ce lit, qui a tout perdu sauf la vie et une jambe estropiée…
La question palestinienne me heurte, me bouleverse et me pose question. «Combien de fois devrons-nous fuir? Qu’avons-nous fait pour mériter cela?» Ces questions, nous les avons entendues à de multiples reprises aujourd’hui. Et il n’y a pas de réponse, évidemment. Si la vie était juste, ça se saurait.

Colère, amertume, découragement… Ces sentiments sont compréhensibles chez une population ballottée de camp en camp, de pays en pays. Une vieille femme venait de vivre son quatrième exode. Comment exister sans passeport, sans carte d’identité, sans pays? Alors, c’est dans ces camps que les réfugiés ont investi leur affection. «Cela fait 60 ans que nous bâtissons Nahr el-Bared, explique une très jeune femme. C’est chez nous, même si nous savons que ce n’est pas notre patrie.» Il faut bien poser ses bagages quelque part. Mais ces 60 ans ont été rayés de la carte en quelques mois. Et il faut des coupables. Certains en veulent à Fatah el-Islam, affirmant avoir d’excellentes relations de voisinage avec les Libanais. Mais beaucoup en veulent au Liban tout court. Ce Liban qui ne leur donne pas le droit d’acheter une maison, de travailler et encore mois d’obtenir la nationalité. Ce Liban qui, je crois, ne peut tout simplement pas le faire. On a vu ce qui s’est passé en 1975. Mon père, Français, me racontait avoir décidé de quitter ce pays où il avait rencontré ma mère, Libanaise, dès 1973. Lorsqu’un Palestinien lui avait mis un flingue sur la tempe à un barrage dans Beyrouth. La souffrance légitime des Palestiniens a conduit à de bien regrettables excès. Et rien n’a changé depuis les années 70, si ce n’est la croissance exceptionnelle du taux de natalité palestinien, la montée de l’islamisme, la paupérisation du Liban et l’accentuation des tensions régionales. Tout cela est intimement imbriqué.

Je n’ai aucunement la prétention de proposer une solution. D’autres bien plus intelligents que moi s’y sont déjà cassé les dents. Mais je sais une chose: l’avenir du Liban passe par l’avenir des Palestiniens. Quel avenir? Haha! C’est bien le problème! Et si moi, qui ne suis pas directement concernée, me désespère devant l’absence d’alternatives, que serait-ce pour eux, qui voient leurs enfants grandir au milieu des poubelles, jouant pieds nus dans les eaux d’égout?

J’avais travaillé sur Nahr el-Bared il y a trois ans de cela. Et une image s’était imprimée durablement dans mon cerveau: des enfants jouant dans le fleuve El-Bared, au milieu des carcasses de moutons crevés qui suivaient son cours. A mes yeux, cette image comporte plus d’un symbole…

mercredi, 23 mai 2007

Nahr el-Bared, ses réfugiés qui fuient l'enfer et ses miliciens prêts à tout

Ce matin, on a pris la direction du nord, vers Tripoli. Avec comme terminus le camp de réfugiés palestiniens de Nahr el-Bared, assiégé par l’armée libanaise depuis dimanche.

medium_DSCN4960.jpgSur place, c’est la cohue. Les civils fuient, entassés dans des minibus. A l’entrée du camp, on croise le cadavre d’un combattant du Fatah al-Islam boursouflé et grouillant de vers, puis un vieillard courbé qui erre parmi les détritus. Nous sommes étonnés de pénétrer si facilement dans le camp. En fait, nous sommes arrivés avant la horde des envoyés spéciaux que les rédactions étrangères ont envoyé ce matin, et nous sommes simplement passés entre les mailles du filet.

Nat rencontre alors Youssef, un Palestinien travaillant pour l’UNWRA, qui nous servira de guide. D’abord méfiant, il est touché par le fait que nous ayons transporté en voiture une vieille dame qui n’arrivait plus à marcher. Dans le dédale de ruelles, on rencontre des hommes, les derniers restés. Certains sont en armes, d’autres non. Tous racontent les horreurs des trois derniers jours, leur haine pour l’armée libanaise qui a bombardé aveuglément les maisons, tuant les enfants. Plusieurs vont même jusqu’à trouver Ariel Sharon plus clément.

Et puis on tombe sur des combattants du Fatah al-Islam, visiblement irrités par notre présence et par le fait que Nat leur adresse la parole alors qu’elle n’est pas voilée. Blasphème. A leur accent, on dirait des Lybiens. Certainement pas Libanais ou Palestiniens. En tout cas, pas question de les photographier.

Vers 13h, on croise Sofia, une consœur de la télé, voilée de la tête aux pieds pour l’occasion. Cela fait 24h qu’elle est là, elle attend l’équipe de TF1 bloquée à l’extérieur.

On ressort du camp à 13h30. Là, journalistes, caméramen et photographes attendent que les militaires libanais les laissent passer. En vain. L’un des militaires, les yeux fatigués, nous dit qu’on a eu de la chance de ne pas être allé de l’autre côté du camp où les combats les plus violents ont eu lieu. Il raconte avoir vu les miliciens se servir d’enfants comme boucliers humains. L’image d’un petit, le haut du crâne arraché, ne le quitte pas. «Vous auriez-vous ça, vous ne voudriez plus être journalistes!», nous lance-t-il.

Sur la route du retour, dans les faubourgs de Tripoli, une fusillade éclate. En pleine ville. La tension monte, on file. Sur l’autoroute traçant vers Beyrouth, on croise un long convoi de blindés de l’armée libanaise. On se dit qu’une fois le camp de Nahr el-Bared vidé des civils, les Libanais vont canarder sec les miliciens restés dedans.

Je sais pas quoi dire. On aime notre métier, et on a parfois de la chance (?) d’être là au bon endroit au bon moment. En fait, on ne sait plus trop faire la part des choses entre notre "inconscience" (on en menait pas large à certains moments) et notre envie de savoir, de voir, de raconter.

N.B.: Cliquez sur la photo ci-dessus, elle vous emmènera vers l’album photos de la journée (ATTENTION: certaines photos peuvent choquer).

 
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