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mercredi, 05 mars 2008

Décentralisation & régionalisme : un avenir pour le Liban ?

395311fa82c7b5782bdc98c7f417eaf9.jpgIl y a des semaines où d’un coup, on entend parler d’une même chose à plusieurs reprises, dans des endroits différents. Hier, j’ai assisté à une réunion de grands patrons libanais. Et avant-hier, j’ai interviewé Sami Gemayel, fils d’Amine et frère de Pierre. A chaque fois, j’ai entendu les mots «décentralisation» ou «modèle espagnol». Avec Cheikh Sami, l’idée était même poussée plus loin, avec le mot «régionalisme», pour ne pas dire «fédéralisme».

Lors de la réunion des grands patrons libanais, un représentant du ministère des Finances a expliqué que son équipe bossait dur sur un vaste projet de décentralisation de certaines compétences de l’Etat, tout en disant que l’idéal pour le pays serait l’établissement d’un superministère gérant l’Economie et les Finances. Mais c’est avec le fils de l’ancien président de la République que le raisonnement est allé plus loin. Ce qui va suivre est un peu long, mais bon, ça fait avancer le débat...

Son point de vue n’est pas exempt de toute critique, mais il y a quelques idées intéressantes. La réflexion de son groupe de travail – pas uniquement composé de Kataëb comme lui, mais aussi d'autres tendances politiques – a suivi deux axes: la définition de ce qui «a foiré dans le modèle libanais» (pour reprendre ses mots), et les recommandations pour imaginer un futur apaisé. Voici de larges extraits de ses propos.

Le bilan d’un Liban en faillite

  • «Le régime actuel date de 1943 avec l’établissement du système confessionnel, du système des quotas et de la démocratie consensuelle. Puis en 1990 avec l’accord de Taëf, il n’y a pas eu de modification du système politique mais une modification des quotas avec un rééquilibrage des compétences entre les communautés. Ce régime n’a pas réussi à contenir ou à prévenir les conflits et à constituer une citoyenneté libanaise, et n’a pas encouragé le dialogue interlibanais.»
  • «Pour avancer, il faut que tout le monde soit d’accord sur le bilan. Il y en a qui disent que le système n’a pas foiré. Mais au bout de 60 ans, il y a eu des dizaines de milliers de morts et le pays est à nouveau au bord d’une guerre civile: s’ils me disent que le système n’a pas foiré, c’est que ces gens-là ont un sérieux problème d’objectivité.»
  • «Nous avons le choix entre 3 systèmes: l’actuel, un régime laïc – impossible au Liban avant 50 ans minimum –, et le régionalisme à l’espagnole.»

Décentralisation des compétences

  • «Le régionalisme donnera des garanties aux communautés qui ne sentiront plus menacées. Quand il y aura des conseils régionaux qu’elles éliront elles-mêmes et qui auront 50 à 70% des compétences du Parlement actuel, elles pourront prendre des décisions indépendamment des autres régions. Ce transfert de compétences ira du Budget à la culture, de l’industrie à l’éducation en passant par la santé et l’écologie. Tous ces domaines-là seront traités au sein même des régions.»
  • «Ces conseils régionaux seront constitués par une quinzaine de membres élus au suffrage universel par les habitants de ces régions. Au sein même de ces conseils, il n’y aura plus de quotas. Pour les régions mixtes, il pourrait y avoir une sorte de gentleman agreement, mais plus de quotas. En règle générale, toutes les régions auront une majorité communautaire. Pour les minorités présentes dans les régions, nous préconisons l’établissement d’un tribunal national, comme le tribunal fédéral du Canada, dont la mission sera de traiter tous les cas d’atteintes à une minorité. Ce tribunal jugera les cas en référé, c’est-à-dire qu’il devra statuer en 48 heures maximum. Chaque citoyen victime une discrimination pourra saisir ce tribunal composé de représentant de toutes les communautés.»

Quel financement et quelle gestion des ressources?

  • «Il n’y aura pas de risque de déséquilibre entre des régions plus dynamiques que d’autres, car au niveau central, l’Etat sera plus fort et assurera l’équilibre: les régions riches devront payer plus à l’Etat qui redistribuera aux autres. Ce système de redistribution sera clair et transparent. Aujourd’hui, vous avez des régions qui payent 60 ou 70% du coût de fonctionnement de l’Etat tout entier!»
  • «Les ressources naturelles seront du ressort de l’Etat central. Si l’on trouve du pétrole ou du gaz, tout cela sera nationalisé.»
  • «Dans un système régionaliste, nous préconisons l’établissement dans chaque région d’une source électrique, quelle soit au gaz ou hydraulique.»

L’enterrement de la République des quotas

  • «Concernant la composition du Parlement, il n’y aura plus de quotas confessionnels dans le nouveau système électoral. Les élections législatives se feront dans chaque région: finalement, on ne pourra déconfessionnaliser que si l’on décentralise.»
  • «Il n’y a pas de planning, cela dépendra de l’évolution de la crise au Liban. Nous allons faire de notre mieux pour aller le plus vite possible, mais de là à dire que cela va prendre 5 ans, ou 3 ans ou 10 ans, je ne sais pas. Si la crise politique actuelle perdure, peut-être que notre projet sera plus rapidement instauré. Si le divorce dont parle Walid Joumblatt est avalisé par la partie adverse, à ce moment-là, cela ira vite.»

Le Hezbollah (là, le ton monte) et les «conditions sine qua non» de réussite

  • «Le Hezbollah n’est pas capable de discuter avec la moitié des Libanais. Il y a une moitié des Libanais qui ne veut pas vivre avec le Hezbollah, c’est une réalité. A un moment donné, il va bien falloir se mettre autour d’une table et discuter. Quand Nasrallah dit «Je ne veux pas de ce projet-là», l’alternative de Hassan Nasrallah est d’éliminer le reste des Libanais, militairement, politiquement ou économiquement. Il dit «Je représente la moitié des Libanais, et toi l’autre. Mais moi, je ne veux pas trouver de solution à l’amiable pour se partager le pays moitié-moitié. Je ne suis pas d’accord avec ce découpage.» Mais en même temps, il accuse l’autre d’être un traître. Où est l’alternative? Nasrallah propose un système de vie qui est refusé par la moitié des Libanais qu’il traite de «traîtres». Dans le système régionaliste, il n’y aura plus d’armes illégales. L’une des conditions principales reste l’unification du port d’armes au sein de l’armée. Au sein des régions chiites, nous aurons un système démocratique. Le Hezbollah va se présenter, et il y aura quelqu’un en face de lui. Il y aura donc une opposition au sein même des régions chiites, comme dans les régions chrétiennes. L’opposition ne sera plus intercommunautaire mais intracommunautaire. Les chiites seront entre eux, les chrétiens seront entre eux, les sunnites et les druzes aussi, ce qui obligera tout le monde à établir un système démocratique au sein des régions.»
  • «Pour la décision de guerre et de paix, nous préconisons la neutralité. C’est une condition sine qua non. Il faut sortir du système actuel où une moitié de la population veut le choix de la "résistance" et l’autre moitié n’en veut plus. Le système politique que nous voulons est basé sur le principe de la reconnaissance de l’autre. A partir de là, si tu m’acceptes, si tu me reconnais en tant que partenaire dans ce pays, tu n’as pas le droit de m’imposer une guerre.»
  • «Ce projet paraît impossible, parce qu’aujourd’hui, il y a un parti qui est en train d’imposer à tous les Libanais ce qu’il veut. Ou bien on accepte cet état de fait, ou bien on se reconnaît mutuellement. Le Hezbollah fait ce qu’il veut parce qu’il a un point fort illégitime et illégal, ce sont ces armes. C'est du chantage. Ce facteur est anormal dans n’importe quel Etat qui se respecte. Une fois qu’il n’aura plus ses armes, il ne pourra plus imposer tout ça. On ne peut pas continuer à vivre avec un déséquilibre pareil! La limite de ce projet est d’amener le Hezbollah à table pour qu’il désarme.»
  • «Quelle solution pour amener le Hezbollah à désarmer de lui-même? Il n’y en a pas. Soit le Hezbollah veut entrer dans un projet d’Etat, soit il ne le veut pas. Dans le système régionaliste, grâce à ses députés régionaux, il aura son droit de veto par rapport à n’importe quelle décision que se prendra au niveau central, comme par exemple la naturalisation des Palestiniens. Selon notre projet, le droit de veto sera donné à tout groupe parlementaire ayant au moins 20 députés (sur 128). Et le Hezbollah les aura facilement, car les chiites devraient avoir entre 40 et 45 députés. Le Hezbollah aura son droit de veto, il n’aura plus besoin de ses armes.»

Alors, cher internaute libanophile, qu’en penses-tu?

 
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