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dimanche, 17 avril 2011

Grand écart

Y'a des jours comme ça, plus riches que d'autres. Riches en histoires humaines. J'ai la chance d'avoir parmi mes amis des hommes très différents les uns des autres. Je ne les mélange quasiment jamais, ils représentent tous des histoires séparées. Je suis leur plus petit dénominateur commun.

Hier samedi, j'avais promis à deux d'entre eux d'assister aux scènes qui font battre leur cœur. Le premier, vous vous en souvenez peut-être, est quelqu'un de très spécial pour moi. Et, comme chaque année, ce début de printemps marque pour lui la première étape de la préparation de son «or brun». Cette fois, je me suis dit que j'allais documenter tout le processus. Rendez-vous donc à 9h, sur la route de Damas, à 20 minutes de Beyrouth.

samir muller clay.jpgEtape nº1: le mélange de trois terres différentes, aux propriétés spécifiques (ci-dessus en photo), et le tamisage. Etape nº2, dans deux semaines: la «récolte» de la glaise et sa transformation en boudins de 20kg qu'il utilisera lui-même et revendra à différents clients, comme les facultés d'art du pays ou des sculpteurs. La terre de Samir est de l'or et lui ne s'en rend pas compte. Nous nous sommes promis de nous revoir bientôt, loin de la poussière de son caravansérail, devant l'écran d'un ordinateur pour faire une «étude de prix». Cela fait 10 ans qu'il vend les 20kg de terre à 18000LL, soit moins de 1000LL le kilo. Un prix qu'il faudrait probablement réévaluer, vu le coût de sa matière première, les heures d'un travail harassant en plein cagnard...

[...]

Deuxième rendez-vous de la journée, à 16h. Je troque mon T-shirt plein de glaise pour une chemise blanche impeccable. Direction les salons du 2e étage de l'hôtel Gabriel à Achrafieh pour la 9e vente aux enchères organisée par Cedarstamps.

cedarstamps bernardo longo.jpgJ'y retrouve Bernardo, mon Rital passionné par l'histoire postale du Levant. Plus de 300 lots sont exposés. Les enveloppes mises en vente vont de 20 euros à 10000 euros. Quelques clients sont dans la salle, d'autres au téléphone depuis l'étranger. 17h50: arrive alors le lot nº183. Une petite enveloppe tamponnée au Qatar en octobre 1916. Mise à prix: 5000 euros. Les enchères montent, deux collectionneurs – par téléphones interposés – se lancent dans une partie de ping-pong hallucinante. Résultat: le premier jette l'éponge au bout de dix minutes, le second remportant le lot pour la bagatelle de 53000 euros...

[...]

En faisant un calcul à la louche, le premier vend donc sa terre à moins de 1000 livres le kilo, le second son enveloppe – en admettant qu'elle pèse 10 grammes – à plus de 11,5 milliards de livres le kilo. Ça s'appelle un grand écart.

dimanche, 30 mars 2008

Herr Müller, céramiste et dinosaure

Un petit mot d'introduction, avant d'entrer dans le vif du sujet: cela fait longtemps que je voulais entamer une série de portraits – un peu personnels – de gens que l’on croise sans connaître leur(s) qualité(s). Histoire surtout de parler d'autre chose que de politique, du Hezbollah, du sommet de Damas et de tous ces trucs qui nous pourrissent la vie en ce moment. J’avais donc en tête de débuter cette série par Rafic Hobeika, mais celui-ci a décidé de prêter sa baguette et ses pinceaux à saint Pierre plus tôt que prévu. Et puis comme souvent, j'ai remis à demain ce que j’aurais pu faire le jour même, alors... Alors je vais me mettre un coup de pied au taztouz et commencer aujourd’hui. Et j'en ai plusieurs autres au four si jamais celui-ci vous ouvre l'appétit.

Pour ce «numéro 1», ce sera donc un ami, Samir Müller, céramiste de son état et donc spécimen en voie de disparition.

cfce0713892edaebce18543bf25d6cd7.jpgJ’ai connu Herr Müller à Paris en 1991. Il était venu dîner à la maison, invité par son prof. Il nous avait raconté son Liban, et moi, dans mon coin, je buvais ses paroles. C’est l’un de ceux qui m’ont refourgué le virus libanus. Dix-sept ans plus tard, il fait toujours partie de ma vie.
Samir est donc céramiste, l’un de ces métiers où il est bien difficile de gagner sa croûte, surtout au Liban où les beaux-arts sont de plus en plus méprisés. Son atelier occupe un vieux caravansérail presque en ruines, sur la route de Damas, un peu plus haut que Jamhour. Vous êtes certainement passés mille fois devant sans vous en apercevoir. Il aimerait bien le retaper, mais sa famille n’en est pas propriétaire. Pourtant, les murs épais auraient besoin d’un lifting XXL. Le toit, fait de poutres branlantes et de paille, attend une petite étincelle pour flamber en quelques nanosecondes.

Pénétrons dans l’antre, si vous le voulez bien. L’endroit est sombre, poussiéreux, bordélique, le sol irrégulier. Des pièces surréelles, fraîchement tournées ou recouvertes d’engobes colorées, sèchent sur des planches en bois. D’autres sont là depuis des années, attendant de passer au four. Des pots en plastique ou en verre renferment des émaux aux compositions chimiques savantes à base de cobalt et d’oxydes en tout genre, et le tour manuel, à l’entrée, vous renvoie directement quelques millénaires en arrière. Car chez Samir, la céramique est à l’état brut, viscéralement intemporelle. Par exemple, chaque année au printemps, il fabrique lui-même sa glaise. A l’extérieur de son atelier, perdu dans les herbes folles, un bac en tôle accueille quelques hectolitres de terre liquide et tamisée, destinés à être transformés en glaise. Les gestes sont les mêmes partout sur la planète, depuis la nuit des temps. Et le visiteur averti a la chance de pouvoir encore voir cela, là, à quelques kilomètres sur les hauteurs de Beyrouth.

Et puis l’atelier de Samir a aussi ce petit côté Jules Verne très touchant. Des machines, noircies par le temps et gorgées de cambouis, fonctionnent toujours comme au premier jour. Il y a même un large four de briques noires, hémisphérique, dans lequel un adulte peut se tenir debout. Son père l’avait construit au milieu du siècle passé. Au fait, quel drôle de nom de famille – Müller – pour un Libanais! Son grand-père paternel était étranger – Suisse romand pour être précis – et était tombé amoureux du Liban. Encore un.

Pour joindre les deux bouts, Samir donne des cours à l’USEK et oublie trop souvent sa vocation d’artiste afin de vendre, pour une bouchée de pain, des pièces faites main mais fabriquées en série pour des restaurants comme Le Café blanc. Son art ne lui permet pas vraiment de rouler sur l’or. Sa dernière exposition personnelle remonte d’ailleurs à décembre 1997. «A quoi bon, lâche-t-il avec regret, il n’y a plus personne au Liban pour apprécier ce genre de choses.»

Peut-être l’avez-vous déjà croisé sans savoir qui il était, dans une salle de sport ou dans un café de Beyrouth, le soir quand il sort boire une bière. Célibataire endurci, un peu dur de la feuille et les épaules tombantes, il paraît souvent résigné. Résigné face au manque de considération de son travail, résigné face à la trajectoire sans cesse plongeante de son pays. La dernière fois que je suis allé à l’atelier, il s’arrachait les cheveux: une coupure de courant venait de se produire et il allait devoir attendre des heures avant de lancer sa cuisson. A bientôt 50 ans, cet homme né dans un petit village du Chouf aimerait se poser un peu, ne plus avoir à s’occuper de la fabrication – éreintante – de sa propre terre. Mais il continue, inlassablement, et mourra peut-être un jour là, entre deux bocaux de poudre blanche et des pièces réalisées dans les années 90 et jamais finalisées.

Un soir pluvieux de janvier 1997, c’est Samir qui était venu me chercher à l’aéroport quand j’ai débarqué à Beyrouth avec ma pauvre valise. Avec comme bouquet de fleurs de bienvenue, son sourire et sa gentillesse. Depuis, rien n’a changé en lui, mis à part quelques cheveux gris sur ses tempes. Comme sur les miennes.

 
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